Alain Gillis
Java-Opéra
Alain Gillis est psychiatre et mène une réflexion
philosophique sur l'autisme infantile. Il a par ailleurs une pratique
régulière de la peinture et de l'écriture.
Il est l'auteur de trois ouvrages : Peinture d'origine (Adam Biro,
1994), Le Bazar du génie (Adam Biro, 2002) et L'Enfant grave
(La Chambre d'échos).
Java-Opéra est son premier roman.
I
'ai quitté Java. J'y étais né, d'une mère hollandaise et d'un père du même genre. Quitter se fait à partir de rien, ou à partir d'une somme de raisons. Mais à la fin c'est toujours un détail qui vous emporte… J'avais mes raisons… Quant au détail, ce fut certainement l'agacement décisif que produisit en moi le cri, le vol, la présence d'un petit mammifère parachutiste, une sorte de chauve-souris qu'on appelait une fool et dont le nom exact était galéopithèque. L'amusement qu'il provoque chez les rares touristes de l'endroit tient à sa faculté de prendre, par mimétisme, la couleur des supports qu'il emploie pour son repos. Dans les temps de mousson nous sommes débarrassés de sa présence. Sa pitance de mouches et de moustiques étant plaquée au sol par le marteau des pluies, il renonce à sortir.
Personne, à Java, ne croit aux vampires. Personne n'y pense. L'islam et quelques restes animistes capturent la totalité de l'imaginaire indonésien ; plus rien pour les vampires. Tout de même, nous autres Hollandais, on a soigneusement désinfecté le sein blanc d'une jeune cousine, sur lequel s'était assoupi une de ces bêtes-là.
Ayant depuis longtemps le goût d'écrire je tenais une sorte de Journal des événements familiaux dans lequel j'avais consigné le récit de l'incident en quelques lignes que je peux livrer ici sans y rien changer :
Mon père était non loin, dans une chaise longue, moi je lisais.
Il s'est arrangé pour attirer mon attention par quelques claquements
de langue. Il a désigné du doigt un spectacle vraiment singulier
: Nina dormait sous un parasol, un sein reposant hors du corsage,
en partie recouvert par la fourrure sombre d'une fool. Elle venait
de se poser, le mimétisme n'avait pas encore opéré. J'ai voulu me
lever mais mon père m'a fait signe de n'en rien faire. Il paraît
qu'il ne faut pas déranger l'animal tant qu'il est occupé à l'accomplissement
du mimétisme. On ne sait pas pour quelle raison… Cela tient plutôt
de la superstition.
On a observé le blanchiment régulier de la fool qui a mis environ
deux minutes à attraper, très imparfaitement, la couleur du lait.
Quand l'opération a semblé terminée, mon père s'est dirigé vers
Nina en parlant haut et fort, pour déranger la fool sans devoir
la chasser franchement. Elle n'a pas bougé. Mon père a forcé la
voix, la fool n'a pas bougé mais Nina s'est éveillée. Elle nous
a dit plus tard qu'elle s'était crue rêvante, encore un bref instant…
Un instant où nous l'avons vue, qui enlevait la fool de sur son
sein, et puis la déposait au creux d'un siège de toile bleue, où
l'animal s'est remis d'emblée au travail du mimétisme. En nous apercevant
près d'elle Nina a d'abord pensé à rectifier sa mise… Et puis en
nous voyant étrangement inquiets elle a compris ce qui venait d'avoir
lieu, et le dégoût l'a envahie. La maison s'est emplie de toutes
sortes d'effluves désinfectants. Le sein n'a pas été griffé… Tout
de même, on lui a pris quelque chose, le petit monstre a tenté d'attraper
sa blancheur…. Il a été décidé qu'on tairait cette histoire.
Il en circulait bien d'autres, des histoires, dont j'aurais pu tenter de me faire l'écrivain régulier. Elles formaient le fond imaginaire d'une société post-coloniale, qui essayait d'ignorer encore quelque temps le reste du monde. On attendait que j'y participe, en m'accordant, comme la fool, à la couleur locale… Mais je voulais justement me détacher du fond. Il n'était pas question de fuir une tradition, encore moins l'autorité de mes parents. Je n'avais aucun compte à régler. Rien à conquérir. Mais je voulais me détacher. M'apercevoir. Eprouver mon existence. Sa libre extension et ses limites. Assister, ailleurs, à son spectacle. J'ai quitté Java. Je venais de terminer mes études au Québec ; c'est en France désormais que je souhaitais vivre ce détachement. Je suis parti d'un coup, loin des terres d'archipel où j'avais vu le jour, en m'envolant, de Djakarta jusqu'à Delhi. Là, j'ai attendu deux jours un charter pour Paris.
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