Gabriel Garcia Marquez
Mémoire de mes putains tristes
Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracatana, en Colombie. Après des études de droit, il a été journaliste en Colombie puis au Mexique, en France et en Espagne. Ses premières nouvelles (Yeux de chien bleu) et son premier roman (Des feuilles dans la bourrasque), ont été publiés en 1955. Cent ans de solitude paraît en 1967 et connaît un succès mondial. La suite de son œuvre dont en 2003, son autobiographie Vivre pour la raconter, est publiée par Grasset. En 1982, il reçoit le Prix Nobel de Littérature.
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'année de mes quatre-vingt-dix ans, j'ai voulu m'offrir une folle nuit d'amour avec une adolescente vierge. Je me suis souvenu de Rosa Cabarcas, la patronne d'une maison close qui avait pour habitude de prévenir ses bons clients lorsqu'elle avait une nouveauté disponible. Je n'avais jamais succombé à une telle invitation ni à aucune de ses nombreuses tentations obscènes, mais elle ne croyait pas à la pureté de mes principes. La morale aussi est une affaire de temps, disait-elle avec un sourire malicieux, tu verras. Elle était un peu plus jeune que moi, et je ne savais rien d'elle depuis tant d'années qu'elle aurait pu aussi bien être morte. Pourtant, au premier Allô j'ai reconnu la voix au bout du fil et j'ai déclaré sans préambule : " Aujourd'hui, oui ! "
Ah, mon pauvre vieux, a-t-elle soupiré, tu disparais pendant vingt ans et tu ne reviens que pour demander l'impossible. Retrouvant aussitôt la maîtrise de sa profession, elle m'a fait une demi-douzaine de propositions délicieuses mais, il faut bien le dire, toutes de seconde main. Je lui ai dit non, que ce devait être une pucelle et pour le soir même. Inquiète, elle m'a demandé : Que veux-tu te prouver ? Rien, ai-je répondu, piqué au vif, je sais très bien ce que je peux et ce que je ne peux pas. Impassible, elle a répliqué que les vieux savent tout, sauf ce qu'ils ne savent pas : il ne reste de Vierge en ce monde que ceux qui, comme toi, sont nés au mois d'août. Pourquoi ne m'as-tu pas passé ta commande plus tôt ? L'inspiration ne prévient pas, ai-je répondu. Mais elle attend peut-être, a-t-elle rétorqué, comme toujours plus avisée que les hommes, et elle m'a demandé au moins deux jours pour passer le marché au crible. Très sérieux, j'ai déclaré que dans une affaire comme celle-ci, à mon âge, chaque heure est une année. Alors c'est impossible, a-t-elle dit sans l'ombre d'une hésitation, mais peu importe, c'est plus excitant comme ça, nom de dieu, je te rappelle dans une heure.
Inutile de le dire, car on le voit à des kilomètres : je suis laid, timide et anachronique. Mais à force de ne pas vouloir le reconnaître, j'ai fini par simuler tout le contraire. Jusqu'à aujourd'hui, où j'ai décidé de ma propre volonté de me livrer tel que je suis, ne serait-ce que pour soulager ma conscience. J'ai commencé par ce coup de téléphone insolite à Rosa Cabarcas, parce qu'avec le recul je vois bien à présent qu'il a marqué le début d'une nouvelle vie, à un âge où la plupart des mortels sont morts.
J'habite une maison coloniale sur la bordure ensoleillée du parc San Nicolás, où j'ai passé tous les jours de ma vie sans femme ni fortune, où mes parents ont vécu et trépassé et où j'ai l'intention de mourir dans le lit où je suis né, seul et un jour que je voudrais lointain et indolore. Mon père l'avait achetée dans une vente aux enchères à la fin du XIXe siècle, avait loué le rez-de-chaussée à un groupe d'Italiens qui l'ont transformé en magasin de luxe, et s'était réservé l'étage pour vivre heureux avec la fille de l'un d'entre eux, Florentina de Dios Cargamantos, interprète remarquable de Mozart, polyglotte et garibaldienne, la femme la plus belle et la plus talentueuse que la ville ait jamais connue : ma mère.
La maison est grande et lumineuse, avec des arcades en stuc, des sols dallés de mosaïques florentines et quatre portes-fenêtres donnant sur un long balcon où ma mère s'asseyait les soirs de mars pour chanter des arias d'amour avec ses cousines italiennes. De là, on voit le parc San Nicolás avec la cathédrale et la statue de Christophe Colomb, et plus loin les docks du port fluvial et le vaste horizon du Magdalena encore à vingt lieues de son estuaire. Tout ce que la maison a d'ingrat, c'est le soleil qui, au fil de la journée, change de fenêtres qu'il faut toutes fermer si l'on veut faire la sieste dans la pénombre ardente. A trente-deux ans, quand je suis resté seul, je me suis installé dans ce qui avait été la chambre de mes parents, j'ai fait percer une porte donnant sur la bibliothèque et j'ai commencé à vendre à l'encan tout ce qui ne m'était pas indispensable pour vivre, c'est-à-dire presque tout, sauf les livres et le Pianola à rouleaux.
Pendant quarante ans j'ai été bâtonneur de dépêches au Diario de La Paz, ce qui consistait à reconstruire et à compléter en prose locale les nouvelles du monde que nous attrapions au vol dans l'espace sidéral, sur les ondes courtes ou en morse. Aujourd'hui, je vis tant bien que mal grâce à ma retraite de ce métier disparu : je vis moins bien de celle de professeur de grammaire espagnole et latine, à peine de la chronique dominicale que j'écris sans relâche depuis plus d'un demi-siècle, et pas du tout des gazettes musicales ou théâtrales que l'on me fait la grâce de publier toutes les fois que se produisent des interprètes célèbres. Je n'ai jamais rien fait d'autre qu'écrire, mais je n'ai ni la vocation ni le talent d'un narrateur, j'ignore tout des règles de la composition dramatique, et si je me suis embarqué dans cette entreprise c'est parce que je m'en remets à la lumière de tout ce que j'ai lu dans ma vie. Pour parler cru, je dirais que je suis un chien de race sans mérites ni lustre, qui n'a rien à léguer à sa descendance hormis les faits que je me propose de relater comme je le peux dans ce Mémoire de mon grand amour.
Le jour de mes quatre-vingt-dix ans je me suis réveillé à cinq heures du matin, comme toujours. Ma seule obligation, puisqu'on était vendredi, était d'écrire l'article portant ma signature que El Diario de La Paz publie chaque dimanche. A l'aube, tous les symptômes s'étaient ligués pour m'empêcher d'être heureux : les os me faisaient mal depuis le milieu de la nuit, j'avais le cul en feu, et des roulements de tonnerre annonçaient un orage après trois mois de sécheresse. Je me suis lavé pendant que le café passait, j'en ai bu une tasse, sucré avec du miel et accompagné de deux galettes de maïs, et j'ai enfilé la salopette en toile que je porte à la maison.
Le sujet de l'article de ce jour-là était, bien sûr, mes quatre-vingt-dix ans. Je n'ai jamais songé à l'âge comme à l'eau qui goutte d'un toit et nous indique le temps qu'il nous reste à vivre. Dès ma plus tendre enfance j'ai entendu dire que, lorsque quelqu'un meurt, les poux que couvent ses cheveux s'enfuient terrorisés sur les oreillers, à la grande honte de la famille. J'en ai tiré une telle leçon que je me suis laissé tondre comme un œuf pour aller à l'école, et aujourd'hui encore je saupoudre les quelques mèches qui me restent avec de la Marie-Rose. Ce qui signifie, me dis-je à présent, que dès mon plus jeune âge le sentiment de la pudeur devant les autres l'a emporté sur celui de la mort.
Depuis plusieurs mois, j'avais prévu que ma chronique à propos de mon anniversaire ne serait pas les lamentations de rigueur sur les années enfuies, mais tout le contraire : une glorification de la vieillesse. J'ai commencé par me demander quand j'avais eu conscience d'être vieux, et il m'a semblé que c'était très peu de temps avant ce jour mémorable. A l'âge de quarante-deux ans, j'étais allé consulter un médecin pour une douleur dans le dos qui m'empêchait de respirer. Il n'y avait pas accordé d'importance : c'est une douleur normale à votre âge.
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