Premiers chapitres
Christine Geoffroy
Les coulisses de l'entente cordiale


Essai Christine Geoffroy est docteur en anglais et maître de Conférences à l'université de Paris IX-Dauphine. Elle enseigne la communication interculturelle en DESS des Affaires Internationales. Elle a publié La mésentente cordiale (Grasset, 2001).
UNE HISTOIRE OUBLIÉE

ans l'unique cabine téléphonique de l'ambassade de France à Londres, résonna une voix si forte que le dernier des domestiques de la maison fut informé en même temps que le ministre des Affaires étrangères au Quai d'Orsay à Paris : " C'est signé ! " Le 8 avril 1904, l'ambassadeur Paul Cambon venait d'annoncer à Théophile Delcassé que les accords de l'Entente cordiale étaient conclus. C'était bien parce que la nouvelle était d'importance et que son ministre le lui avait expressément demandé qu'il s'était résolu à user d'un téléphone, lui, cet homme si " dix-neuvième siècle ", qui avait bien du mal à s'adapter aux innovations techniques de son époque.
S'il est vrai que la nouvelle était d'importance, comment expliquer que les termes mêmes d'Entente cordiale, si familiers dans notre vocabulaire contemporain, n'évoquent plus que le vague souvenir d'une alternance banale de sentiments d'attirance et de rejet entre Français et Britanniques ? Qui se rappelle aujourd'hui que l'expression avait déjà été utilisée par Louis-Philippe en 1844 lors de sa visite officielle à la reine Victoria à Londres ? Ou reprise par Victor Hugo en 1854 en référence à la période heureuse des relations entretenues par les deux souverains ? Qui se souvient de ces années de passion qui avaient enflammé l'opinion publique, à l'aube du XXe siècle, en France et en Grande-Bretagne ?
De 1898 à 1904, six années de querelles avaient déchaîné la fureur nationaliste des deux rivales séculaires, au point de les conduire au bord du conflit armé. Le théâtre de leurs affrontements ne se limitait plus à leurs frontières européennes mais se jouait désormais sur les terres d'exportation de leurs rêves de gloire et de domination. Car leurs différends s'étaient élargis à la carte du monde : Afrique, Asie, Amérique, Océanie, les deux grandes puissances étaient présentes sur tous les continents. Aux respectables expéditions des sociétés savantes dont le but exploratoire dissimulait à peine le repérage géographique des lieux de nouvelles conquêtes, avait succédé l'occupation militaire. De traités en conventions avec les populations locales ou les représentants d'autres puissances européennes déjà présentes sur place, on essayait d'asseoir sa suprématie aux dépens des unes ou des autres en instaurant des régimes de protectorat ou bien, quand on jugeait la terre " sans maître ", en annexant purement et simplement d'immenses étendues.
Une obscure bourgade du Soudan, située dans la région du Haut Nil, avait mis le feu aux poudres en 1898. Elle avait pour nom Fachoda et allait être le siège d'un des derniers sursauts d'orgueil colonial de la France et de la Grande-Bretagne sur la question égyptienne.
Tout avait commencé avec le débarquement des troupes de Bonaparte à Aboukir en 1798. Bien que l'amiral Nelson eût coulé leur flotte, les Français s'étaient maintenus en Egypte pendant trois ans, interrompant plus de deux siècles de domination ottomane. Ils y avaient importé des techniques modernes, des idées nouvelles sur l'administration financière et judiciaire. Progrès rapides de conception européenne et, surtout, émanant d'un envahisseur chrétien : l'étranger devint vite indésirable. Trop heureux de contribuer à déloger un occupant qui se faisait trop influent à leur goût, les Anglais avaient aidé les Egyptiens à refouler l'ennemi. Le départ des Français en 1801, suivi deux ans plus tard de celui des Britanniques, livra le pays aux rivalités internes.

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