Christine Geoffroy
La mésentente cordiale
Voyage au cur de l'espace
interculturel franco-français
Essai
Christine Geoffroy est
agrégée d'anglais et titulaire
d'un doctorat en études anglaises.
Après un parcours de linguiste à
l'Institut d'Etudes Anglophones de Charles V
à Paris 7, elle poursuit ses
investigations dans le domaine de
l'anthropologie culturelle. Sa thèse :
Les Anglais et les Français :
Interactions de communication dans le monde du
travail, soutenue en 1998, a
été dirigée par Jean-Paul
Narcy et Jacques Pateau de l'Université
de Technologie de Compiègne.
INVITATION AU VOYAGE
andis
que le train quittait lentement et majestueusement
la gare de King's Cross, il songea, comme il le
faisait chaque fois, à cette surprenante
banalité qu'en l'espace d'une vie - la
sienne - Paris était devenu plus accessible
que Glasgow, Bruxelles qu'Edimbourg. Il pouvait
moins de trois heures après avoir
quitté sa maison dans le nord de Londres,
suivre la légère
déclivité du boulevard de Magenta,
sans même un passeport en
poche »
Le héros de Julian Barnes, cet
« Anglais d'un certain
âge » qui se rendait à Paris
« pour affaires », nous invite,
à la faveur d'une traversée
souterraine trans-Manche, à partager son
sentiment d'effacement de la distance qui
sépare Londres de Paris. Quel passager
« d'un certain âge »,
qu'il soit français ou anglais et qui aurait
au cours de sa vie emprunté les
différents modes de traversée de la
Manche, n'a-t-il jamais éprouvé, lors
de son premier passage du tunnel, ce sentiment
étrange de perte de repères
géographiques entre les deux pays, ce
sentiment d'abolition temporelle, jusqu'à la
confusion et l'effacement de la notion de
frontière, oblitérée par les
profondeurs d'une nuit à la fois souterraine
et sous-marine ? Le long isolement
légendaire de l'île et du continent a
été officiellement rompu le
7 mai 1994, jour de l'ouverture du tunnel qui
allait dorénavant relier les deux peuples
d'Europe ayant entretenu la plus durable des
rivalités, comme si l'Angleterre et la
France n'avaient pu, au cours de longs
siècles, se passer l'une de l'autre, se
passer de leur proximité et de leur
éloignement, de leurs
complémentarités et de leurs
paradoxes. Est-ce à dire que le
rapprochement est entériné, que
l'entente cordiale est définitivement
scellée entre ces deux grands modèles
européens pris sous l'influence de leur
inspiration mutuelle, au point que leurs
avancées culturelles et techniques se soient
poursuivies à des rythmes parallèles
et se soient inscrites dans leurs langues
respectives à des périodes
très voisines ? Il est significatif de
constater qu'un terme aussi important que le mot
« civilisation », par l'apport
du concept auquel il est lié, soit apparu
presque simultanément à la fin du
XVIIIe siècle dans l'une et l'autre langue,
attestant le parallélisme de l'histoire des
idées chez les Anglais et les
Français.
Ce lien, établi de manière physique
entre les deux nations, n'a pas pour autant
signé l'union parfaite que le fort
symbolisme dont était chargée la
construction historique du tunnel sous la Manche
laissait espérer. La période
contemporaine n'échappe pas à
l'alternance des sentiments d'anglophobie
/ anglophilie, francophobie / francophilie.
Sinon, comment expliquer les mouvements de
migration ou d'attirance, symétriques et
quelque peu paradoxaux au premier abord, des
Anglais vers la France et des Français vers
la Grande-Bretagne ; on évalue à
environ 500 000 le nombre de retraités
anglais dans le sud-ouest de la France tandis que
36 % des jeunes Français de 18
à 24 ans disent qu'ils choisiraient la
Grande-Bretagne s'ils devaient travailler à
l'étranger : 100 000 jeunes
Français travaillent déjà
à Londres seul et le lycée
Charles-de-Gaulle qui compte quelque 3 000
élèves va devoir s'agrandir
devant l'afflux des enfants de jeunes couples
français venus travailler et s'installer
dans la capitale anglaise ; dans le même
temps et parallèlement à ces
mouvements d'attirance, la publication d'ouvrages
qui portent pour titres : Je déteste
les Français : manuel
officiel Nos meilleurs
ennemis ou la publication de revues qui
affichent en couverture : Pourquoi les
Anglais nous détestent se font
l'écho de sentiments de mise à
distance, de rejet ou d'inquiétude sur les
relations franco-anglaises.
La langue elle-même reste objet d'attirance
ou de rejet, soit parce qu'elle véhicule un
sentiment de domination, appliqué ou subi,
à l'image des rivalités historiques
linguistiques, soit qu'elle repose sur la
difficulté à apprendre une langue
étrangère, donc étrange car
différente, et conduisant à ce que
Schumann nomme le choc linguistique, ce sentiment
d'insuffisance ressenti comme un manque de
compétence dans la langue
étrangère.
Rousseau ne disait-il pas
déjà :
« Pour savoir l'anglois il faut
l'apprendre deux fois, l'une à le lire et
l'autre à le parler. Si un Anglois lit
à haute voix et qu'un étranger jette
les yeux sur le livre, l'étranger
n'aperçoit aucun rapport entre ce qu'il voit
et ce qu'il entend. Pourquoi cela ? Parce que
l'Angleterre ayant été successivement
conquise par divers peuples, les mots se sont
toujours écrits de même tandis que la
manière de les prononcer a souvent
changé »
Laissons à Rousseau, indépendamment
du bel exemple de linguocentrisme dont il nous
gratifie, la responsabilité de ses
explications, mais nul ne pourra manquer de noter
la similitude des difficultés
éprouvées, de nos jours encore, par
les Français dans l'apprentissage de la
langue orale anglaise.
Dans le cadre de la construction européenne,
communiquer dans la langue de nos voisins semble le
plus évident des principes de base pour la
mener à bien. Nous apprenons les langues
étrangères à l'école et
à l'université dans l'espoir
d'être armés efficacement pour
communiquer avec eux, trouver un emploi, ou
simplement voyager.
Que nous possédions quelques rudiments qui
nous permettent de parler la langue de nos voisins
européens, ou que nous ayons une
maîtrise parfaite de leurs langues,
sommes-nous pour autant aptes à communiquer
avec eux ?
Les premiers à avoir soulevé
l'insuffisance de la compétence linguistique
dans la communication avec un étranger sont
les dirigeants des multinationales qui,
après avoir cru que les
phénomènes de globalisation allaient
permettre de créer des modèles
planétaires et gommer les particularismes,
se sont trouvés confrontés à
des problèmes de communication culturelle
qu'ils n'avaient pas prévus. La
dernière décennie a vu
l'éclosion de multiples cabinets de
management interculturel qui, à l'image des
cabinets et conseillers américains,
garantissaient une bonne préparation
à l'expatriation et aux difficultés
liées à ce qu'on a coutume d'appeler
le « choc culturel ».
« Choc culturel » :
l'expression, par son intensité,
témoigne du bouleversement intime que
peuvent éprouver deux individus ou groupes
d'individus issus de cultures différentes,
lors de leur confrontation. Nous sommes le plus
souvent invités à penser la situation
de « choc » en termes de
différences profondes que nous identifions
à un éloignement géographique.
Est-ce à dire que des peuples
géographiquement très proches, comme
les peuples d'Europe, seraient exempts de ces
réactions de
« choc » ? L'illusion de
proximité nourrie par la proximité
géographique ne garantit en rien le
succès de la communication. Que se
passe-t-il derrière l'écran de la
chaîne de télévision
Arte, par exemple, entre ces
présentateurs hommes et femmes qui
connaissent visiblement bien les langues allemande
et française ? Leurs relations
paraissent si faciles ! Mais bien peu de
téléspectateurs savent les
difficultés de communication à
résoudre pour la bonne réalisation
des programmes. Dans le cas des Français et
des Anglais, ceux-ci auraient-ils acquis, au fil
des siècles, un mode de relations qui les
mettrait à l'abri de réactions de
défense et de rejet ? La maîtrise
de la langue anglaise par un Français ou de
la langue française par un Anglais n'est en
aucun cas un gage suffisant de bonne communication
entre Français et Anglais, comme en
témoignent les réactions de rejet, la
permanence des stéréotypes et des
préjugés dans leurs interactions de
communication sur la scène politique et
économique, sur leur lieu de travail, ou
même dans un environnement touristique.
Ainsi, nos contemporains anglais et français
portent-ils encore profondément,
malgré le rapprochement spatial et temporel
dont ils bénéficient, le poids de
leur histoire réciproque qui
interfère dans les interactions de
communication qu'ils entretiennent entre eux.
Baignés dans les eaux de notre histoire
mêlée, noyés dans
l'héritage de nos représentations
réciproques, abreuvés de nos
stéréotypes séculaires,
suspendus entre deux rives si familières et
si lointaines à la fois, pouvons-nous
trouver un lieu d'abordage de l'autre qui ne soit
plus le mirage d'une entente cordiale mythique et
qui nous permette de vivre nos relations de
citoyens, de travailleurs ou de touristes
européens ?
C'est une invitation au voyage que je propose au
lecteur, un voyage en pays interculturel, selon un
itinéraire qui traverse des régions
aussi diverses que la langue, les comportements ou
la mémoire d'un peuple. Tout voyageur
interculturel a besoin de repères et de
stratégies pour arriver à bon port.
L'objet de ce récit est de cerner à
la fois les régions stériles et les
régions fertiles qui permettront au
voyageur, au-delà de la maîtrise
technique de la langue locale, de se
découvrir lui-même et de
découvrir l'autre au cur des
échanges interculturels et, plus largement
encore, au cur des échanges humains.
|