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Philippe Garnier
Freelance
Grover Lewis à Rolling Stone :
Une vie dans les marges du journalisme
Né en 1949, Philippe Garnier est collaborateur
à Libération, traducteur et auteur de six livres.
Honni soit qui Malibu (Grasset, 1996) traitait des écrivains
à Hollywood ; Les coins coupés (Grasset, 2001) de
rock, de journalisme et de termites ; et Caractères (Grasset,
2006), des acteurs de rôles dits secondaires.
1/ PROLOGUE
En septembre 1971, au bout d'une
visite initiatique d'un peu plus d'un an, et sommairement prié
par les services d'immigration américains de débarrasser
le plancher, la seule chose que je me souvienne avoir emportée
dans l'avion est un numéro de Rolling Stone qui venait de
paraître. Le bimensuel m'était bien sûr familier.
Même au Havre, bien avant le voyage, quand j'abordais les
marins américains sur le port pour leur soutirer leurs journaux
et magazines écornés par les semaines de traversée,
Rolling Stone ponctuait déjà mes saisons. Pour dix
Newsweek ou Sports Illustrated, il y avait, avec un peu de chance,
un Cavalier un peu souillé, ou, plus rare encore, un exemplaire
dépenaillé de cette revue au format si singulier,
comme un tabloïd plié en deux : Rolling Stone. Subjugué
par l'aspect martien de l'objet (on n'a pas idée, en 1967)
et par les photos si reconnaissables de Baron Wolman, je m'étais
abonné dès le numéro 17 - celui, resté
fameux, sur les groupies. Miss Trixie Merkin était en couverture,
et les Plaster Casters à l'intérieur. Il est difficile
d'imaginer aujourd'hui ce que pouvait représenter, même
en France gaullienne post-soixante-huitarde, un tel journal venu
d'ailleurs qui parlait de choses comme de ces deux filles taillées
dans la margarine qui faisaient pieds et mains pour rencontrer leurs
idoles, et beaucoup plus encore pour exécuter leurs moulages
de sexes en érection. Plaster Casters n'était pas
un nom de plume pour rien. Les deux filles en taillaient pour l'amour
de l'art.
C'est dire si Rolling Stone m'avait déjà habitué
aux articles sur les sujets les plus surprenants, qu'il s'agisse
de drogues, de politique américaine, ou bien sûr de
rock, l'espéranto qui nous unissait tous par-delà
les frontières. Habitué aussi à l'ampleur démente
de certains articles, qui ne distillaient pas la même exhaustivité
épuisante que ceux du New Yorker, seul magazine à
pratiquer des longueurs comparables. Mais près de sept pages
sur une production en noir et blanc tournée au fin fond du
Texas dans laquelle la vedette la plus connue était un ancien
champion de rodéo qui avait travaillé pour John Ford
? Le journaliste, Grover Lewis, tombait littéralement du
ciel à Wichita Falls, clairement déboussolé,
et pas seulement par la massive gueule de bois après sa soirée
de la veille au no-name bar à San Francisco. Il passait son
temps à faire parler chauffeurs de navettes, machinistes,
figurants et vachers, préférant à l'évidence
donner voix à la femme du metteur en scène plutôt
qu'à celui-ci. Il se retrouvait même à jouer
le père d'un des jeunes vitelloni d'Archer City, loser magnifique
dans un cardigan qui lui arrivait aux genoux. Mister Crawford dans
The Last Picture Show était un homme de vingt ans de plus
que Lewis qui avait clairement abusé de toutes sortes de
substances illégales, mais la directrice de production avait
tout de suite repéré le teint crayeux et les traits
ravagés du journaliste, le décrétant illico
idéal pour ce rôle de débris quinquagénaire.
Je ne connaissais encore ni le nom de Grover Lewis, ni l'homme derrière
les mots. J'ignorais qu'il lisait avec une loupe, qu'il était
légalement aveugle, et que son employeur allait bientôt
lui payer une machine spéciale qui écrivait en immenses
caractères gras, comme ceux d'un téléscripteur.
J'ignorais que je ferais un jour sa connaissance, et qu'il deviendrait
mon ami. Il était déjà mon mentor. Je publiais
des articles dans la presse rock depuis peu, mais découvrir
"Splendor in the Short Grass" dans les pages de Rolling
Stone a tout bonnement changé ma vie.
A partir de cette date et de cet article, je me suis bêtement
fait une certaine idée du journalisme - ou plutôt de
ce qu'il pouvait être pour certains d'entre nous - et j'ai
joyeusement fonctionné quelque temps sur ce principe, en
parfaite inconscience, avant de réaliser qu'au lieu d'être
la norme, mon maître étalon était l'exception
; que ses façons de faire avaient voué Lewis sinon
à la ruine, disons à une vie difficile ; et que mes
sales manies étaient impraticables à peu près
partout, sauf dans les deux publications qui m'employaient alors.
Et même, devais-je en convenir plus tard, dans celles-ci aussi.
Je dois donc à Grover Lewis à la fois ma vocation
fortuite (je suis tombé dans l'écriture plus que je
ne m'y suis formé) et la singularité qui m'isole encore
à ce jour ; ma relative liberté de ton et de mouvement,
et la moins relative modestie de mes émoluments.
Lewis, lui, savait ce qu'il valait. Pour des raisons tant personnelles
que professionnelles, il a longtemps séché sur la
branche, et, le moment venu d'enfin montrer ce dont il était
capable et d'être correctement payé pour ça,
il est mort d'un cancer après avoir écrit trente pages
du livre qui l'aurait fait reconnaître à sa juste valeur,
et peut-être rendu célèbre.
N'ayant jamais pu l'aider à être publié en France
de son vivant, car le sachant intraduisible, il m'incombe ici de
donner son histoire et, dans une mince mesure, une idée de
son travail. D'où la nature de ce livre, plus hybride encore
qu'à mon ordinaire - à la fois reportage, souvenirs,
biographie, et anthologie partielle. Au point d'avoir choisi l'option
VO sous-titrée. Car c'est dans sa langue propre que ce musicien
doit être lu, si possible. Je m'excuse d'avance auprès
de mon éditeur et des lecteurs qu'une pareille exigence pourrait
offenser. Mais pour faire le pont entre des réalités
si vastement différentes (elles l'étaient alors, du
moins), tous les moyens sont bons, et jamais de trop - conclusion
qui finalement résume assez bien la futile entreprise à
laquelle j'ai consacré le plus gros de mon existence. Il
y a aussi plus d'expressions américaines que d'ordinaire
(même pour moi) dans le corps du texte, que je souhaitais
plus concoction que tisane. Les gens comme Grover Lewis appellent
les bouilleurs de cru. Car si un livre s'est fait par osmose, c'est
celui-ci, et il me semblait important de privilégier le parfum
et les sonorités, au détriment des habitudes de lecture.
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