Premiers chapitres
Claire Gallois

L'empreinte des choses cassées

Née à Paris en 1937, en pension dès l'âge de neuf ans, romancière et essayiste, Claire Gallois est l'auteur d'une œuvre où l'on retient, entre autres, A mon seul désir (1965), Une fille cousue de fil blanc (1970), et chez Grasset L'Homme de peine (1989) ou Les heures dangereuses (1992), qui fut un succès de librairie.

" Si tu veux me retrouver,
Cherche-moi sous tes pas. "

WALT WHITMAN




esdames, Messieurs… le protocole demande que ce discours en séance publique commence par un hommage au dernier mort en date, et l'usage voudrait que j'ajoute : " dont j'ai scrupule à occuper la place ". Comme si, au cimetière, chacun n'ignorait pas son voisin, fût-il encore à clopiner loin de l'ambulance ou siégeant parmi vous. Cela pose une question, sur votre Compagnie, à laquelle l'un de mes écrivains favoris, Nabokov, apporte un élément de réponse. Il raconte qu'un ethnologue avait entrepris d'enseigner le maniement du pinceau à un singe : celui-ci ne fit que dessiner à l'infini les barreaux de sa cage. D'un défunt l'autre, chez vous, le portrait revient à l'identique, dessiné à grands traits, comme à la mine dure, selon le consensus en trompe-l'œil de l'éloge funèbre. A vos yeux, un membre qui vient à trépasser représente obligatoirement une grande perte. Aux miens (à part nos amours proches), ce sont seulement les disparitions d'êtres jeunes qui valent tous les regrets. L'avenir s'ouvrait à eux, le vôtre est périmé. Il ne laisse que vestiges. A vous encenser décédés sur le tard, on bafoue la nature. Je n'ai jamais compris pourquoi l'on est mieux apprécié mort que vif. Je ne vous parlerai donc d'aucun disparu de vos rangs, nous les laisserons en paix, leur ego ne peut plus frétiller. En revanche, la personne qui me remplacera un jour en ce lieu peut me remercier à l'avance : je m'apprête à lui économiser de beaucoup la longueur de l'éloge.


Vous avez lanterné pendant trois siècles et demi avant d'élire une femme. Et elle avait 76 ans. Le pli était pris. En y réfléchissant, on peut comprendre. Plus on avance en âge et plus le lit devient un endroit très dangereux - n'est-il pas celui où l'on meurt le plus ? Je me permets de vous en parler parce que j'en sors. Ou bien, c'est lui qui me sort. J'ai toujours apprécié de dormir seule et ces temps-ci, je suis comblée. Les passagers s'y raréfient. D'une part, ils sont très peu nombreux à postuler une place sur l'oreiller, d'autre part, c'est moi qui les regarde de plus en plus d'un œil froid. On dirait que ces dernières années ont recouvert mes draps - comme les vôtres sans doute - de consolations tièdes et sans relief. Les bonheurs fondateurs, les instants immortels, sauf l'ultime, celui du trépas, n'appartiennent plus au futur qui nous reste. Privilégier le silence et l'oubli détruit peu à peu le désir. Pourquoi pas ? De toute façon, arrêter de faire l'amour, c'est comme arrêter de fumer : ce sont les débuts qui sont durs.
Les bons jours, le lit est un radeau, un abri contre les vieux doutes à l'égard de soi-même et la solitude, un sentiment temporaire, loin des anciennes terreurs, de notre confusion intérieure, de notre incapacité à comprendre ce qui nous arrive. Elle accueille nos pensées errantes et les nourrit d'une joie réelle, celle, pour le moins, de n'embêter personne, de n'être coupable de rien, de n'avoir pas de comptes à rendre. Sans vouloir démêler les raisons de votre générosité à mon endroit, j'aime à croire que mes nouvelles dispositions à l'abstinence n'y sont pas étrangères. Les femmes que vous consentez à accueillir sous la Coupole sont choisies sous une première condition tacite : elles se doivent d'appartenir à votre génération, à savoir ne pas afficher leur sexe davantage que les anges. Le vôtre est le plus souvent tapi, tout petit, tranquille sous la brioche, les mots d'esprit, les gros cigares. Avec l'âge, le cerveau devient l'organe sexuel dominant, le reste tombe en sommeil, c'est sans doute bénéfique - on dit bien d'un homme à qui on coupe la jambe qu'il n'a plus envie de courir. Encore que l'on appelle aussi " membre fantôme " celui qui a subi l'amputation mais dont le corps ne perd pas la mémoire… Pourquoi faut-il toujours éluder le sujet ? D'une façon implicite, il régit chaque entrée parmi vous. Une sélection naturelle, en somme, qui devrait entraîner une forme de sagesse. Non pas celle de Bouddha, qui a coupé tout lien charnel avec ce bas monde à l'âge de 28 ans, il ne faut quand même pas exagérer. Ni celle décrite par Vigny, amoureux du mélodrame, qui en parle comme d'un désespoir paisible. Votre dictionnaire, dont les définitions obéissent à la plus grande prudence, selon votre voie respectée et choisie, la range au septième rang par ordre d'importance dans " l'absence de hardiesse ". On en revient aux convenances… Parmi vous, deux personnes me paraissent suivre vos pas avec succès ; en mon for intérieur, je les ai baptisées Boîte Noire et Jonquille, je ne sais trop pourquoi. Jonquille, peut-être parce qu'elle est entièrement plaquée or, cheveux jaune métallique, énorme broche en chrysocal comme un dahlia piqué sur son épaule, bague scintillante en bouchon de carafe. Je ne peux vous promettre de me ranger vite fait sous leur bannière, tout effort comporte ses limites. Elles paradent, depuis leur élection, d'une façon on ne peut plus mondaine, avec leur parler au débit recherché (ce sont des érudites), leurs tailleurs noirs dégriffés et leurs gros bijoux faux. Elles m'ont toujours paru vieilles et effrayantes mais elles n'avaient sans doute pas plus de 40 ans quand je les ai connues - j'étais une néophyte encore pleine de ferveur devant votre aura. Ce que je regrette peut-être le plus des années d'autrefois : la merveilleuse ignorance des faiblesses du prestige.
Déjà, il n'y avait plus trace d'hommes dans leur vie, excepté les deux ou trois vieux beaux décorés, qui peuvent toujours servir à entrer ou sortir lors des grandes réceptions, et les esthètes sur le retour, ceux qui offrent des fleurs aux vieilles peaux et qu'elles invitent à l'Opéra.



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