Premiers chapitres
John-Kenneth Galbraith
Les mensonges de l'économie


Né en 1908, John-Kenneth Galbraith s'est attaché à décrire l'avenir des sociétés industrielles (Le Capitalisme américain, 1958) et à mettre l'accent sur l'apparition d'une " technostructure ". Il a posé le problème d'une réorientation de la production vers la satisfaction des besoins humains, collectifs ou individuels (L'ère de l'opulence, 1961 ; Le Nouvel Etat industriel, 1967). Il a reçu les plus grandes distinctions (il est commandeur de la Légion d'honneur et a reçu de la main de Bill Clinton The Medal of freedom en 2000).
CHAP1

Qu'est-ce qu'un
mensonge innocent ?


et essai, de toute évidence, se retrouve d'emblée confronté à une grave contradiction. Comment un mensonge peut-il être innocent ? Comment l'innocence peut-elle escroquer ? Répondre à ces questions est important, car le mensonge proféré en toute innocence, en toute légalité, joue un rôle certain dans la vie privée et le discours public. Mais nul n'en conviendra ouvertement, ni ceux qui le croient, ni ceux qui le disent. L'innocent mensonge n'engendre, notons-le, aucun sentiment de culpabilité ni de responsabilité.
Ces propos fallacieux sont parfois issus de l'enseignement traditionnel de l'économie, parfois de points de vue rituels sur la vie économique. Points de vue qui, à l'occasion, favorisent puissamment des intérêts privés, individuels ou collectifs - en particulier, on s'en doute, ceux des citoyens les plus influents par leur fortune, leur maîtrise du verbe et leur poids politique -, et peuvent acquérir la respectabilité et l'autorité d'un savoir de base. Ils ne sont pas l'habile fabrication d'un individu ou d'un groupe. Ils représentent la vision naturelle, vertueuse même, de ce qui sert au mieux l'intérêt d'une personne ou d'un milieu.
Un courant de pensée actif, libéral aux États-Unis, social-démocrate ou socialiste en Europe et au Japon, attribue des motivations financières ou autres à cette tournure d'esprit propice à l'intérêt privé. Ce peut être tout à fait faux. Il est possible que l'enrichissement personnel ne soit qu'un effet secondaire de la tendance normale à dire et à faire ce qui convient à chacun.

Cet essai, je l'ai dit, va essentiellement traiter d'économie. J'en ai dit aussi la raison : toute une vie (et même plus, à en croire les statistiques courantes) passée à l'enseigner, à écrire sur elle, à en discuter, parfois à diriger l'action économique. Le débat, je l'ai mené avec les économistes les plus prestigieux de l'époque, dont ceux que j'ai rencontrés au cours de mon mandat de président de l'American Economic Association. L'économie a beaucoup compté dans ma vie.
Ce que j'ai lu, entendu, enseigné, était, je crois, solidement fondé. Mais il y a toujours le poids de l'opinion. Ce qui compte dans la vie réelle n'est pas la réalité mais l'idée à la mode et l'intérêt financier. Principe si impérieux qu'il a touché jusqu'à la dénomination courante du système économique. Quand le capitalisme, avec son signifiant historique, a cessé d'être acceptable, on l'a rebaptisé. Le nouveau terme est inoffensif mais ne veut rien dire. Voyons cela.

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