Francis Fukuyama
D'où viennent les néo-conservateurs ?
Traduit de l'américain par Denis-Armand Canal
Francis Fukuyama, philosophe, professeur à l'université
Johns Hopkins, essayiste de renommée internationale, s'est
fait connaître en 1989 avec sa théorie de la "
fin de l'Histoire ", dont l'importance n'a cessé de
nourrir le débat philosophique et politique récent.
u cours de la période qui a précédé la guerre en Irak et de celle qui l'a suivie, des flots d'encre ont été gaspillés au sujet des néo-conservateurs et de leur mainmise prétendue sur l'administration Bush. L'affaire ne laisse pas de fasciner, dans la mesure où elle paraît révéler une conspiration au cœur de cette administration. Dans la New York Review of Books, Elizabeth Drew expliquait par exemple que " les néo-conservateurs [É] sont largement responsables de notre entrée en guerre contre l'Irak ". Howard Dean, candidat démocrate aux élections présidentielles de 2004, se fit l'écho de cette théorie en accusant l'administration Bush d'avoir été noyautée par les " néo-conservateurs ". De nombreux commentateurs ont en outre fait remarquer que plusieurs partisans de premier plan de la guerre en Irak, comme Paul Wolfowitz, Douglas Feith et Richard Perle, étaient juifs ; ils ont alors suggéré que la politique irakienne de Bush était calculée, en dernière analyse, pour assurer la tranquillité et la sécurité d'Israël au Moyen-Orient. Une autre série d'arguments a imputé la guerre d'Irak à l'aile " straussienne " des mouvements néo-conservateurs, accusant Leo Strauss d'être " un champion du "noble mensonge" - idée selon laquelle il est pratiquement obligatoire de mentir aux masses, parce que seule une élite restreinte a les moyens intellectuels de connaître la vérité ".
Une bonne partie de cette littérature est fondée sur des faits erronés et animée d'intentions polémiques ; elle constitue une déformation délibérée des actes et des propos de l'administration Bush et de ses partisans. A écouter nombre de ces analyses, on pourrait penser que le néo-conservatisme est un microbe extraterrestre venu infecter le monde politique américain. Peut-être n'est-il pas étonnant, dans ces conditions, que certains néo-conservateurs aient porté des accusations en retour : dans la bouche de leurs détracteurs, disent-ils, " néo-conservateur " est un mot de code pour " juif ", puisque le genre de mainmise exercée sur le corps politique américain est tout à fait semblable aux types de conspiration dont on a accusé les Juifs dans l'argumentaire historique de l'antisémitisme. Par ailleurs, la férocité des attaques contre le néo-conservatisme, suite à la guerre en Irak, a conduit d'autres néo-conservateurs à nier jusqu'à l'existence même du néo-conservatisme, ou toute relation particulière de celui-ci avec la politique suivie par l'administration Bush .
Le fait est que les principes fondamentaux du néo-conservatisme, tels qu'ils se sont développés depuis le milieu du XXe siècle jusqu'à nos jours, sont profondément enracinés dans diverses traditions américaines. Le néo-conservatisme est un ensemble cohérent d'idées, d'arguments et de conclusions d'expérience qui devraient être jugés à l'aune de leurs propres mérites, non en fonction de l'identité ethnique ou religieuse de ceux qui les soutiennent. Il n'y a guère de sens non plus à nier qu'un tel mouvement existe, puisque deux des parrains du néo-conservatisme, Irving Kristol et Norman Podhoretz, ont rédigé leurs essais sur ce courant de pensée longtemps avant la guerre en Irak et qu'ils ont eu l'heureuse idée d'étudier les points d'accord et de divergence parmi ceux qui s'identifiaient eux-mêmes comme néo-conservateurs .
Ceux qui avancent que le néo-conservatisme n'existe pas insistent sur le fait qu'il n'y a pas de " doctrine " néo-conservatrice constituée, comme dans le cas du marxisme-léninisme par exemple, et font observer les différends et les contradictions existant entre les prétendus néo-conservateurs. Tout cela est exact, mais le fait que le néo-conservatisme n'est pas monolithique n'implique nullement qu'il ne repose pas sur un noyau d'idées cohérentes. Au contraire même : c'est la confluence de courants intellectuels d'origines différentes qui est à l'origine de ces zones d'ambiguïté ou de désaccord entre les néo-conservateurs.
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