Premiers chapitres
Carlos Fuentes
Ce que je crois

Essai
Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson

Né au Panama en 1928, Carlos Fuentes a reçu de nombreux prix : en 1984, le Prix national de littérature du Mexique ; en 1987, le Prix Cervantès ; et en 1994, le Prix Prince des Asturies. Il a publié des récits, plus de quinze romans, des nouvelles et des essais.  

 

Amitié

e que nous ne possédons pas, nous le trouvons dans la personne de l’ami. Je crois dans ce présent de l’amitié et je la cultive depuis mon enfance. En quoi je ne diffère pas de la majeure partie des êtres humains. L’amitié est le premier ciment entre la famille et le monde. Le foyer, heureux ou non, est l’école de notre sagesse originelle, mais l’amitié en est l’épreuve. Ce que nous recevons de la famille, nous le confirmons dans l’amitié. Les variations, divergences ou similitudes entre les parents et les amis déterminent les directions contradictoires de nos vies. Même si nous aimons notre foyer, nous passons tous par ce moment inquiet, ou instable, de l’abandon (quand bien même nous l’ai­mons et y demeurons). L’abandon du foyer n’a que l’amitié pour récompense. Mais il y a plus : sans l’amitié, le foyer s’écroulerait. L’amitié ne dispute pas à la famille les débuts de la vie. Elle les confirme, les affermit, les prolonge. L’amitié fraie le chemin aux sentiments qui ne peuvent croître qu’au-dehors. Enfermés dans la maison familiale, ils se dessécheraient comme plantes sans eau. Les portes grandes ouvertes, nous découvrons des formes d’amour qui unissent le monde et le foyer. Ces formes ont pour nom l’amitié.
Comme je crois dans cette valeur initiatique de l’amitié, mon attention est retenue par le cynisme philosophique qui l’accompagne d’un nuage noir. Oscar Wilde manie son redoutable don du paradoxe pour dire de Bernard Shaw qu’il n’a pas un seul ennemi au monde, certes, mais que pas un de ses amis ne l’aime. Pour Byron, l’amitié, tristement, n’est que l’amour sans ailes. Et si l’amitié peut se convertir en amour, il est certain que celui-ci se transforme rarement en amitié. La sagesse populaire affirme qu’il convient de recevoir l’ami avec joie – et de le reconduire en vitesse. S’il devient votre hôte, après trois jours, comme les cadavres, il empeste.
Je crois qu’il y a plus de douleur que de cynisme dans les amitiés perdues. Le souvenir des sentiments découverts et partagés. Le socle de l’espérance que bâtit la jeunesse en complicité avec l’ami. La joie de la bande, du clan, du gang, de l’équipe *, de la fratrie ou des copains. Les liens que l’on tisse. Apprenons à dominer l’orgueil d’être jeune. Un jour nous ne le serons plus et nous aurons besoin, plus que jamais, des amis.
Deux âges ouvrent et ferment l’expérience de l’amitié. Le premier est l’âge tendre et mon « disque dur » fait défiler des noms, des visages, des faits et gestes de condisciples. Mais ce dont je me souviens ne contrebalance guère ce que j’ai oublié. En même temps, comment ne pas célébrer le fait que, soixante ans plus tard, j’aie maintenu des liens avec mes premiers amis d’enfance – une enfance errante, de famille de diplo­mates, une pérégrination qui ne se prête pas à la continuité ? Je corresponds encore avec Hans Berliner, un enfant juif allemand qui arriva dans mon école primaire à Washington. Il fuyait la terreur nazie et fit bientôt l’objet de la cruauté infantile devant la différence. Il était brun, grand pour son âge, mais, comme les petits Européens de l’époque, il portait des culottes courtes. Pour les enfants nord-américains, il n’était pas regular, c’est-à-dire indifférenciable d’eux-mêmes. Moi, j’ai perdu ma popularité initiale quand le président Cárdenas a nationalisé le pétrole en 1938 et que je suis passé – ce ne fut pas la dernière fois dans ma vie – pour un communiste acharné. Ainsi, l’exclusion nous a unis, Hans et moi, jusqu’à ce jour. Puis la géographie nous a séparés, mais, à Santiago du Chili, j’ai bientôt découvert les joies de l’équipe – des copains et des potes – avec des jeunes qui préféraient la lecture et la discussion aux rudes sports crottés jusqu’aux genoux de notre école anglaise, The Grange, bâtie au pied des Andes et dirigée par des capitaines britanniques, persuadés que la victoire de Waterloo s’était jouée sur les terrains d’Eton. Je me souviens de tous les noms, de tous les visages – Page, Saavedra, Quesnay, Marín –, mais surtout de Torretti, Roberto, mon compagnon littéraire ; ensemble, nous avons composé, comme deux matadors affrontant le même taureau, notre premier roman. Il a disparu dans les malles testamentaires de la mère de Roberto, mais nous avons continué à nous écrire et, aujourd’hui encore, nous poursuivons nos conversations de vive voix à Oaxaca ou à Porto Rico, et notre dialogue écrit entre le Mexique et le Chili. C’est un philosophe peu commun et son amitié me ramène toujours à ces années de jeunesse à l’école anglaise, à nos aventures de mousquetaires dans la résidence de l’ambassade du Mexique et à d’autres souvenirs plus lointains ou plus douloureux. C’est aussi là-bas que j’ai connu José Donoso, mon aîné, future gloire des lettres chiliennes. Je ne sais s’il s’en souvient. Et j’ai connu, dans une école antérieure, la douleur d’un ami intime disparu à douze ans, me laissant désolé devant la première mort d’un petit homme de mon âge. Aussi désolé que par le destin d’un autre enfant, atteint de difformité physique, objet de quolibets et de coups, et que j’eus l’audace de défendre, découvrant ainsi une autre dimension de l’amitié : la solidarité. Et de songer qu’au lendemain de l’affreux coup d’État de l’abominable Pinochet, ce garçon, devenu un homme, a été torturé dans les camps de la mort du sud de son pays, n’accroît pas seulement mon horreur face à la cruauté des hommes, mais ma tendresse et ma compassion devant la réalité même de ce que nous traitons ici : l’amitié.
Car tous, à un degré ou à un autre, nous avons trahi l’amitié, ou elle nous a trahis. Les groupes se démembrent, les bandes se débandent, et les amis intimes de jeunesse peuvent devenir les fantômes les plus lointains, les plus indifférents de l’âge adulte. C’est que rien ne se prête mieux à la trahison. Si nous dressions la liste des amis perdus, les notes en marge diraient la haine, la rivalité, mais aussi des époques distinctes et d’épiques distances. Elles diraient la mort. Pourquoi les avons-nous abandonnés ? Pourquoi nous ont-ils abandonnés ? À bien y regarder, il y a peu d’amitié au monde. Surtout entre pairs. William Blake l’a dit d’éminente façon : Ton amitié me fait trop mal. De grâce, sois donc mon ennemi. Car si l’amitié, à l’origine, est disponibilité, générosité, ouverture à l’autre, elle ne manque pas d’être, en même temps, rejet secret, insinuant, de cette intimité perçue comme dépendance. Wordsworth, quant à lui, évoque les « heures primitives » de la vie, quand nous éprouvons ce paradoxe qui nous jette sur le chemin du destin tout en nous protégeant de ses accidents. Parfois, ils ne manquent pas d’humour. Ainsi, Singer Sargent déclarait que, chaque fois qu’il exécutait un portrait, il perdait un ami. Et le chancelier britannique Canning donnait à l’amitié un tour diplomatique : Sauve-moi de l’ami sincère, disait-il. C’est clair : en diplomatie comme en politique, se fier à l’amitié, c’est risquer l’erreur. Car le pouvoir concentre les lois qui détruisent l’amitié à coup sûr. Trahison. Repentir. Désertion. L’usage de l’abus sème le champ de cadavres. Tranchées abandonnées par l’indifférence de la force. Et par la tentation de l’humour cruel. Malraux à Genet : Que pensez-vous vraiment de moi ? Genet : Je ne vous aime pas assez pour vous le dire*.
Ces leçons ne sont pas inutiles. Les terres les plus incultes fleurissent parfois pour nous montrer que, dans les questions d’amitié, il faut savoir se ranger à la sagesse de l’Ecclésiaste et reconnaître que même les blessures de l’ami peuvent être des blessures fidèles. Que nous pouvons nous exposer à lui dire pourquoi nous ne l’aimons pas. C’est une satisfaction qu’il ne faut jamais consentir à l’ennemi. Mais le plus terrible, dans la perte de l’amitié, c’est le deuil de ces jours auxquels l’ami donna un sens. Perdre un ami, c’est alors, littéralement, une perte de temps. Espérances démesurées, jalousie devant le triomphe d’autrui. Il est temps de revenir à l’amitié en sachant qu’elle exige des soins quotidiens pour porter ses fruits merveilleux. Fonder des sympathies, jouir d’affinités. Nous faire don d’un peu de sérénité les uns aux autres. Nous astreindre à une discipline enjouée pour maintenir les liens. Pour découvrir avec l’ami les grandeurs du monde et le plaisir de partager les heures. Et rire avec l’ami. Vivre l’amitié comme une invitation permanente à accepter, à être accepté. Et réclamer au fond de soi la possibilité d’une amitié parfaite, à l’abri de tout attentat. Vivre dans la compagnie des amis sans laisser de place à la honte pour le lendemain, sans médire des absents. Défendre l’amitié contre les envies, les jalousies, les craintes. Et se mettre d’accord de n’être pas d’accord – agree to disagree. Les divergences doivent accroître l’amitié et le respect mutuel. La fréquentation intelligente entre amis ne souffre guère l’ambition, l’intolérance ou la mesquinerie. L’amitié est une modestie digne, elle est imagination et générosité.
Et parfois, pourquoi pas ? elle est tout le contraire. Orgueil. Passivité. Avarice de l’affection.
Si le dialogue est une des fêtes de l’amitié, le silence peut l’être, lui aussi. Ce fut une des leçons de mon amitié avec Luis Buñuel. Au début, je croyais que les pauses au cours de nos conversations – en général fort animées – étaient en quelque sorte de ma faute, comme un reproche qu’il m’adressait. J’ai mis longtemps à comprendre que se taire ensemble était pour lui une forme supérieure de l’amitié. Que c’était du respect. De la révérence. De la réflexion, contrairement au pur bavardage. Car nous ne devenons pas, instan­ta­né­ment, des perruches... mais nous serons, momentanément, philosophes. Après tout, ces deux stoïciens, Sénèque et Manolete, ne venaient-ils pas de Cordoue ?
Cette expérience de l’amitié comme silence de réflexion et de respect me conduit à cette frontière inévitable entre la vie en commun et la vie solitaire. Car si l’amitié est également ce qui les réunit, le moi doit lui réclamer de la solitude. C’est naturel : nous exigeons pour nous-mêmes la passion, l’intelligence ou l’amour que nous reconnaissons dans le regard de l’ami. Les sympathies, les mouvements de rapprochement, ont une limite : moi-même. Je reviens à moi, à ma désolation, certes, mais aussi à mon propre pouvoir. Je me souviens avec nostalgie de la petite enfance partagée avec les amis. Qu’il est difficile de maintenir ces liens à l’âge adulte ! Je repasse en mémoire les moments de rupture, avec leur douleur inévitable. Les heures ne sont plus les mêmes. Les chemins ont bifurqué. Mais je ne puis refuser cette aumône que le moi demande, au bout du compte, à la fortune de l’amitié. Car, ne savions-nous pas, secrètement, depuis le début, qu’un jour nous éprouverions devant l’ami le besoin de rénover notre existence ? Ne savions-nous pas depuis toujours, avec une profonde inquiétude, avec honte peut-être, que nous étions porteurs d’une imperfection, d’un défaut que nous ne pouvions ni révéler ni partager avec l’ami le plus cher ?
Alors, paradoxalement, nous livrons cette imperfection au monde et notre honte à la société, dans l’espoir d’être sauvés par une autre forme d’amitié, celle d’appartenir à la vie en commun. L’artiste, par définition, apprend très vite à supporter la solitude au nom de son œuvre. Plus généralement, c’est l’amitié elle-même qui nous force non seulement à reconnaître nos limites, mais à comprendre que nous les partageons. Thoreau disait qu’il avait trois chaises chez lui : l’une pour la solitude, l’autre pour l’amitié, la troisième pour la société. Savoir être seul est l’indispensable contrepartie, enrichissante, du temps partagé avec les amis.
La solitude n’est pas la seule contrepartie de l’amitié ; la mort l’est aussi. Si je me souviens fidèlement des plus lointains amis de l’enfance, j’ai une pensée toute particulière pour les aînés, déjà partis, qui furent aussi mes maîtres. Ma génération se rappelle avec une vénération toute latine deux grandes figures de notre jeunesse : le Mexicain Alfonso Reyes et l’Espagnol Manuel Pedroso. Deux sages qui, du reste, étaient amis. Leur enseignement intellectuel allait de pair avec l’apprentissage de la cordialité. Ils n’atten­daient pas, comme les faux mages, de l’idolâtrie sans l’ombre d’une contradiction. Au contraire, ils espéraient – sollicitaient – la reconquête de leur propre jeunesse en échange de notre conquête du savoir et de leur longue expérience. Avec Reyes – petit, tout en rondeurs – et avec Pedroso – grand et anguleux –, nous découvrions que l’amitié signifie perdurer dans la vieillesse, dans le temps. Qu’il reste toujours quelque chose à découvrir. Que l’amitié se récolte parce qu’elle se cultive. Que nul ne se fait des amis sans se faire d’ennemis, mais que le pire ennemi n’aura jamais la taille d’un ami. Que l’amitié est une forme de discrétion : elle n’admet pas la médisance (qui médit de qui la dit), ni le ragot qui salit tout ce qu’il touche. L’amitié est confiance (il est plus honteux de se méfier des amis que de les tromper, écrivait La Rochefoucauld). L’amitié, pour être au plus près, nous apprend le chemin du respect et d’une sage distance. Ce qui ne lui interdit pas d’aimer ou de détester les mêmes choses.
Ainsi, les époques de la vie se mesurent à l’aune des affinités que nous conservons et cultivons. On oublie des amis très lointains. On abandonne des amis de jeunesse qui n’ont pas grandi au même rythme. On cherche des amis plus jeunes pour retrouver une vitalité qui, physiquement, s’éloigne. Ou bien nous cherchons des amis de toujours, et découvrons que nous n’avons plus rien à dire. On assiste à la décadence de vieilles amitiés, que nous ne reconnaissons plus, ou qui ne nous reconnaissent plus. Mais quand l’âge éloigne, c’est parce qu’il nous attend. Au crépuscule on voit briller les lumières de la prime jeunesse. Au milieu d’une brume lointaine, nous retrouvons les affinités, nous repartons à la découverte, nous recouvrons notre jeunesse, à nouveau nous sommes la bande, nous formons le cercle, le clan, le gang, la fratrie. À nouveau nous récoltons les passions. Et nous regardons avec nostalgie s’éloigner les vieilles heures de l’amitié, comme si elles n’avaient jamais été...


* Les mots ou passages en italique et suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)

 



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