Premiers chapitres
Dominique Frischer
Les enfants du silence et de la reconstruction
La Shoah en partage
Trois génération, trois pays : France, Etats-Unis, Israël


Dominique Frischer, psychosociologue de formation, est l'auteur de plusieurs essais et d'une vingtaine de films documentaires. Elle a publié, chez Grasset, A quoi rêvent les jeunes filles ? (1999) et une biographie du Baron de Hirsch, Le Moïse des Amériques (2002), prix du livre d'Histoire et de Recherches juives en 2003.

Silence et transmission
1. Le silence structurant des survivants

n France comme partout ailleurs, rares sont les survivants de la Shoah à avoir parlé de leur expérience concentrationnaire dès l'instant où ils sont entrés dans la phase de reconstruction. Ce n'est qu'au seuil de la vieillesse que certains ont réussi à surmonter leurs réticences pour se confier à des étrangers venus solliciter leurs témoignages. Parfois, ils ont aussi consenti à livrer des bribes de leur histoire à leurs petits-enfants, plus rarement à leurs enfants nés à un moment où le besoin de mettre les événements traumatiques à distance, voire de les oublier, était encore trop aigu, comme en témoignent la plupart des écrits publiés longtemps après la guerre par des rescapés de toutes origines. Ainsi la romancière hongroise Ana Novac, déportée à Auschwitz en 1944, raconte qu'elle avait si bien réussi à tout refouler que sans le secours des notes qu'elle avait prises à Auschwitz, elle aurait été tout à fait incapable d'évoquer le moindre souvenir relatif à son expérience concentra-tionnaire. " Quand au bout de seize ans, je suis tombée au hasard d'un déménagement sur mes notes, j'en fus troublée car entre-temps le camp s'était tout simplement effacé, comme un cauche-mar, de ma mémoire. En fait, je l'avoue, je ne connais maintenant du camp que ce que j'en avais écrit . "
D'autres, privés de la " chance " d'oublier spontanément, s'y sont contraints au prix d'une terrible violence psychologique exer-cée sur eux-mêmes afin d'empêcher toute résurgence du passé, tant pour se protéger de la dépression que pour dissimuler à leur entou-rage personnel ou professionnel le moindre signe susceptible de les faire identifier comme victime et objet de compassion. Ce n'est donc pas un hasard si la plupart des rescapés se sont réfugiés dans le silence, non pas parce qu'on refusait systématiquement de les entendre, les choses n'étant pas si simples, mais parce qu'eux-mêmes, après s'être confiés à quelques proches triés sur le volet, sentaient d'instinct que pour se reconstruire, mieux valait se taire et oublier que ressasser indéfiniment. Autrement dit, que le silence, ou l'occultation du passé concentrationnaire, était le prix à payer pour se réadapter à une vie normale, comme l'a expérimenté Ro-bert Francès, ancien titulaire d'une chaire de psychologie dans une université parisienne.
Déporté en 1943 au camp de Monowitz, Robert Francès a atten-du 1986 pour publier un livre sur son expérience concentration-naire qu'il s'était jusque-là efforcé de chasser de ses pensées par une suractivité forcenée tant intellectuelle que physique. Malgré tous ses efforts pour dissimuler son passé, il ne s'est cependant jamais résigné à faire effacer son tatouage que, par un curieux réflexe de coquetterie, il laissait parfois apercevoir à ses étudiants comme pour se galvaniser de leur étonnement teinté d'admiration : " En réfléchissant sur moi-même n'ai-je pas pendant ces quarante années tout fait pour m'écarter de ce passé, me construire contre lui ? N'ai-je pas rempli ma vie d'autres réalisations qui l'ont peu à peu évincé de ma mémoire ? Certes, les évocations involontaires sont nombreuses et je n'y échapperai sans doute jamais. Outre cela la brisure intérieure existe, faiblesse indéfinissable atteignant le corps et l'humeur. Mais je veux me regarder moi-même comme si j'étais encore intact. Je m'impose l'effort intellectuel et physique sans compter. Je me sens le devoir d'écarter toute complaisance, toute faiblesse envers moi-même... Mes étudiants ignorent tous quelle est ma fêlure. La leur apprendre serait incongru... Toute cette production, cette activité sans relâche [...] me sert aux yeux de ceux qui m'entourent, et du reste m'est indispensable pour me cacher à moi-même cette marque intérieure des années terribles [...] de toute manière et quel que soit l'interlocuteur, [...] le silence est préférable . "
Cette opinion, l'écrivain israélien Aharon Appelfeld la partagea longtemps. Né en 1932 dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée de Czernowitz, enfermé dans un ghetto dès 1939, il n'avait que dix ou onze ans au moment de l'assassinat de sa mère dans des circonstances atroces et de la disparition de tous les siens. Malgré son adolescence tragique, sa survie dans la forêt ukrainienne dans d'effroyables conditions de précarité et d'isolement, l'orphelin de quatorze ans, qui fut aussi l'un des premiers rescapés à fouler le sol de la Palestine début 1945, n'est pas considéré comme un écrivain de la Shoah mais comme un écrivain du silence, la plupart de ses livres contenant un éloge appuyé du silence. Dans Histoire d'une vie , après avoir minutieusement décrit sa stratégie de survie, Appelfeld s'attarde longuement sur la fonction salvatrice du silence pour ceux contraints de rester en permanence sur leurs gardes et donc astreints à se taire pour mieux se dissimuler, mais aussi pour supporter une vie recluse et solitaire dès l'instant où leur survie est en jeu. En corollaire, il insiste sur l'aspect déstructurant et nocif de l'abus de paroles, pendant et après la guerre : " Celui qui a été dans un ghetto, dans un camp ou dans les forêts, connaît physiquement le silence... La guerre est une serre pour l'attention et le mutisme. La faim, la soif et la mort gênent les mots super-flus... Dans le ghetto et dans le camp, seuls les gens devenus fous parlaient, expliquaient, tentaient de convaincre. Les gens sains d'esprit ne parlaient pas... " Il se souvient aussi qu'après leur libération les déportés étaient intarissables sur le chapitre des abominations dont ils avaient été les victimes ou les spectateurs horrifiés, mais que là aussi, un tabou implicite leur interdisait formellement de mentionner certains faits monstrueux dépassant l'entendement. " Entre eux, les rescapés semblaient parfois rivali-ser pour établir qui avait vu le plus de choses horribles ou qui avait souffert le plus... Les gens parlaient et évoquaient des scènes mais pas tout. Certaines abominations étaient au-delà des mots et demeu-raient de sombres secrets. Par exemple l'enclos "Keffer". Chaque fois que quelqu'un prononçait ce mot on le faisait taire. Une nuit on entendit l'un des réfugiés dire : Il y a des horreurs dont il est inter-dit de parler . "
En plus de la censure volontaire que les rescapés se sont vite imposée à eux-mêmes, l'écrivain fait de fréquentes allusions à la fonction thérapeutique du silence, tout en déplorant l'incapacité des survivants à sortir après coup de leur mutisme pour permettre à leur descendance de s'inscrire dans la chaîne des générations. Très tôt Appelfeld a aussi pressenti que son devenir d'écrivain était en quelque sorte conditionné par l'obligation d'observer une longue période de silence. En d'autres termes, que pour être un jour capa-ble de raconter tant les années heureuses de son enfance que les années tourmentées de son adolescence, il lui fallait d'abord tra-verser une longue phase de silence qui, tout en lui permettant de maintenir ses souvenirs vivaces, en atténuerait néanmoins la charge meurtrière. Et que, s'il transgressait cette longue période d'occultation réparatrice, toutes ses souffrances passées risquaient alors de lui revenir en pleine face avec la violence d'un boomerang susceptible de l'anéantir. " Les premiers mots de ma main furent des appels désespérés pour retrouver le silence qui m'avait entouré pendant la guerre et pour le faire revenir vers moi. Avec le même sens que celui des aveugles, j'ai compris que dans ce silence était cachée mon âme et que si je parvenais à le ressusciter, peut-être la parole juste me reviendrait. "
Lorsqu'il fait référence à la " parole juste ", Aharon Appelfeld ne suggère pas que ses livres et en particulier Histoire d'une vie utilisent le matériau brut de son expérience, car cet aveu implique-rait le risque de se mettre en péril ou de voir contester la véracité de ses propos, d'où la nécessité de recourir à un filtre pour se prémunir de l'impact douloureux de certaines remémorations d'événements particulièrement douloureux comme il l'expliquait au romancier américain Philip Roth. " Je n'ai jamais raconté les choses comme elles se sont passées. Tous mes livres sont bien, en effet, des chapitres de mon vécu le plus intime ; pour autant ils ne sont pas l'histoire de ma vie . " Au cours du même entretien il justifiait le rôle structurant du silence pour les survivants en se référant à son lent et pénible apprentissage de l'hébreu tout comme à son retour aux textes sacrés dont la lecture lui avait confirmé qu'il avait eu raison de se protéger d'une mémoire douloureuse, impossible à panser et que seul le silence parvenait à apaiser. " J'ai appris l'hébreu à la sueur de mon front. C'est une langue difficile, sévère, ascétique, elle a pour fondement l'antique proverbe de la Mishna : le silence est le rempart de la sagesse...
L'Holocauste appartient à ce type d'expérience hors norme qui réduit au silence. Toute déclaration, tout énoncé, toute "réponse" ne sauraient être qu'infinitésimaux, absurdes, voire ridicules... La plaie est trop profonde, les cautères sont inopérants - même un cautère comme l'Etat juif . "

Ce n'est donc pas un hasard si tant d'auteurs et non des moin-dres font si souvent référence à la fonction salvatrice d'un silence favorisant l'oubli, notion en l'occurrence renvoyant plutôt au parti pris d'occultation qu'au concept freudien de " refoulement " . A part Ana Novac, dont l'oubli définitif et total s'apparente indénia-blement à un processus de refoulement classique, il ne semble pas que c'est de refoulement inconscient que parlent les survivants en usant du terme " oubli ", mais bien plutôt d'occultation, à savoir un état accessible par un effort de volonté et susceptible de ne pas résister à certains affrontements avec le réel. Dans le cas contraire, c'est-à-dire celui d'un refoulement involontaire et donc inconscient, les survivants n'auraient pas eu besoin de se forcer pour oublier, comme le souligne l'écrivain russe Varlam Chalamov, pour qui l'oubli s'apparente à un art de vivre : " Si l'être humain n'était pas capable d'oubli, personne n'aurait pu vivre. "L'art de vivre, c'est l'art d'oublier." " Et dans un autre de ses ouvrages, il ajoutait : " La mémoire est toujours prête à oublier le mauvais pour se rappeler uniquement le bon . "
Pour bien montrer que la fonction thérapeutique du silence ne se limite pas aux survivants de la Shoah, mais englobe la plupart des individus victimes de graves sévices, rappelons l'aventure de l'ethnologue Françoise Claustre, enlevée le 21 avril 1974 dans le désert du Tibesti et restée prisonnière des rebelles tchadiens durant trois années éprouvantes. Même si ses conditions de détention ne furent en rien comparables à celles des déportés juifs menacés en permanence d'extermination, il n'empêche qu'après sa libération en février 1977, elle s'est toujours refusée à évoquer son calvaire en public. Pendant une trentaine d'années, elle et son époux, qui l'avait rejointe dans sa captivité, ont scrupuleusement respecté la règle édictée le jour même de leur délivrance : " Nous voulons retrouver l'obscurité des gens anonymes. " Françoise Claustre ne brisera le silence qu'une seule fois : après avoir pris sa retraite d'ethnologue. Fin janvier 2004, aux envoyées du quotidien Le Monde désireuses de lui consacrer un long entretien, elle avait posé comme condition préalable qu'elles s'engagent à ne faire aucune allusion à sa captivité : " Je veux bien vous parler de mon travail d'archéologue, mais pas de l'affaire... " Pour s'empêcher de ressasser cette expérience douloureuse, la jeune femme, bien que passionnée par l'Afrique, s'était interdit d'y retourner. Spécialiste de la préhistoire, disciple de l'anthropologue André Leroi-Gourhan, elle avait jugé préférable de changer radicalement l'orientation de ses recherches. Ainsi, après avoir passé son brevet de pilote elle s'était lancée dans l'archéologie aérienne, puis, étrange volte-face, s'était réorientée vers la spéléologie. " J'étais africaniste ! Je suis revenue aux premières sociétés agricoles et pastorales méditerranéennes. J'étais une chercheuse des déserts. Je suis devenue une femme des grottes. " Et aux journalistes qui s'étonnaient qu'en trente ans elle n'ait jamais rien écrit sur son enlèvement, elle avouait n'en avoir jamais éprouvé le désir. Pour-tant elle leur avait confié que, le moment venu, elle s'efforcerait de rendre compte de son expérience, mais avec une mémoire sélec-tive, nuance induisant qu'elle ne témoignerait que lorsque le risque de ranimer des souvenirs douloureux aurait disparu, quitte à ou-blier certains détails. " Lorsque j'aurai terminé mes recherches, j'écrirai pourtant. C'est mon devoir. Mais j'écrirai avec ma mé-moire sélective d'aujourd'hui. Je confierai ensuite le tout aux archives de la région. Juste pour qu'il reste une trace de cette histoire. "
Une prudence que n'ont pas cru bon de respecter certains survi-vants qui, après s'être abstenus de parler pendant presque soixante ans, ont accepté, malgré leurs réticences et leur appréhension, de rompre le silence, suite à la pression de leurs proches, des médias ou des diverses institutions venues solliciter leurs témoignages dans le cadre du " devoir de mémoire ". Si tous n'en ont pas subi de contrecoup violent, plus d'un a eu du mal à s'en remettre. Le témoignage se révèle en effet une entreprise périlleuse dont nul ne sort totalement indemne, surtout lorsqu'il s'agit de blessures cau-sées par la Shoah que rien ne parvient à atténuer si l'on en juge par les récits parus ces dernières années et qui tous font référence à une douleur que rien n'efface ou n'estompe, ni la satisfaction d'avoir réussi à s'en sortir, ni celle d'avoir triomphé des nazis en générant des familles étendues, qui assurent la survie du peuple juif dans les générations à venir.

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