Dan Franck
Roman Nègre
roman
Dan Franck a publié une vingtaine d’ouvrages, dont Les
Calendes grecques (prix du premier roman, 1980), La Séparation
(prix Renaudot, 1991), Nu couché (Seuil, 1998), Bohèmes
(Calmann-Lévy, 1999), Un siècle d’amour (avec Enki Bilal,
Fayard, 2000) et Les aventures de Boro reporter-photographe
(avec Jean Vautrin, Fayard).
La vie offre-t-elle à l’amour une seconde chance ? Dix ans
après La séparation, Dan Franck nous offre le grand roman
des « familles recomposées », tout en humour, en drôlerie,
en gravité, en émotion.
.
l
traversa le Champ-de-Mars en diagonale et emprunta l'allée
Jean-Paulhan. Sa montre indiquait dix-huit heures lorsqu'il appuya
sur le bouton de l'interphone. On lui précisa l'escalier
et l'étage. Il reconnut la voix basse, presque rauque, de
Laure.
Il franchit une double porte vitrée. L'ascenseur le déposa
au quatrième, dans un couloir étroit où deux
portes se faisaient face. Il choisit celle de gauche. Un élégant
carillon à trois tons répondit à son appel.
Dix secondes plus tard, Laure lui ouvrait. C'était une jeune
fille qui paraissait magnifique au premier re-gard, l'était
et le restait en toutes circonstances. Ce jour-là, la fatigue
des fins de semaine lui alourdissait sensiblement la paupière.
Son regard y gagnait une douceur un peu grave, comme une tendresse.
" Bonjour ", dit Taro.
La dernière fois qu'ils s'étaient vus, c'était
sous une douche. Depuis, Laure s'était séchée,
habillée, maquillée, parfumée. Elle portait
un tailleur écru fermé sur un chemisier blanc. Un
camée retenu par un lacet était enchâssé
au creux de son cou. Taro l'effleura d'un doigt léger, et
elle rougit tandis qu'il l'embrassait sur la joue : le cordon dissimulait
une tache lie-de-vin minuscule qu'elle détestait, et que
seul un amant pouvait connaître.
Elle se retourna. Un homme se tenait à quelques pas. Il portait
sa cinquantaine des dimanches dans un pantalon en velours et une
chemise chic et souple munie de deux poches poitrine. Il se parfumait
Smalto de chez Smalto. Ses pouces étaient glissés
dans une ceinture croco à boucle d'or.
Laure demanda s'ils se connaissaient.
Taro tendit une main aimable à l'éditeur. Non, ils
ne se connaissaient pas. Seulement de réputation, dit l'un,
et réciproquement, répondit l'autre. Ces paroles de
circonstance échangées, ils se regardèrent
avec un glissement des paupières qui trahissait une gêne
manifeste.
" Vous savez ? hasarda l'éditeur.
- Non.
- Je ne lui ai rien dit ", confirma Laure.
Elle avait parlé de cette voix si particulière qui
émouvait toujours Taro.
" Je suppose qu'un auteur m'attend de l'autre côté
de cette porte ", suggéra-t-il en montrant un double
battant clos.
L'éditeur acquiesça :
" Un auteur important. "
Laure avait organisé la rencontre. Taro s'était demandé
pourquoi ce jour-là, pourquoi pas dans un café, pourquoi
lui. Il avait présumé que les ventes de l'auteur masqué
valaient certainement que le PDG d'une des plus grosses maisons
d'édition françaises le reçût chez lui
en compagnie d'une de ses collaboratrices un dimanche en fin d'après-midi.
L'homme prit un livre sur une table basse et le ten-dit à
Taro. C'était un lourd volume dont la couverture était
illustrée par une fusée jaillissant entre un homme,
à droite, une femme, à gauche, un titre, centré,
et le nom de l'auteur, en bas, dans les étincel-les de la
propulsion : l'Amour sur la lune, par John Wifeman.
Taro ne connaissait pas.
" C'est un auteur maison, se tortilla l'éditeur. Un
Américain... "
Ils se tenaient dans l'entrée d'un appartement dont toutes
les pièces étaient fermées. Taro était
reçu là comme dans un sas de désinfection.
" Nous devons vous dire quelque chose... "
L'éditeur décocha un regard tendu à Laure,
qui sai-sit la balle au bond et ajouta, gênée :
" Vous allez avoir une surprise.
- Deux ", répondit Taro en lui adressant un sou-rire
froid.
Ils ne s'étaient jamais vouvoyés. Pas même la
première fois, lorsqu'il était venu s'asseoir sur
le canapé où elle s'ennuyait doucement, dans une maison
d'amis désertée par les trois quarts des invités
qui étaient partis en raison de l'heure tardive - sauf lui,
qui avait longtemps attendu le moment de s'approcher, et elle, qui
avait autant patienté avant de lui céder une petite
place à son côté en se demandant s'il agrandirait
l'espace jusqu'à son cur ou s'il resterait au bas des
marches, pied droit, pied gauche, zip.
" Oui, enchaîna l'éditeur. Une surprise qu'il
s'agira non seulement de garder pour vous, mais aussi de dissimuler
au principal intéressé.
- Pour ne pas le vexer, précisa Laure.
- J'ai l'habitude, répondit Taro.
- Je ne crois pas que vous vous soyez déjà retrou-vé
dans ce cas de figure ", fit l'éditeur en dégageant
ses pouces de la ceinture.
Il aspira une goulée d'air, gonfla les joues et dit : "
Allons-y. "
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