Dan Franck
Les enfants
roman
Dan Franck a publié une vingtaine d’ouvrages, dont Les
Calendes grecques (prix du premier roman, 1980), La Séparation
(prix Renaudot, 1991), Nu couché (Seuil, 1998), Bohèmes
(Calmann-Lévy, 1999), Un siècle d’amour (avec Enki Bilal,
Fayard, 2000) et Les aventures de Boro reporter-photographe
(avec Jean Vautrin, Fayard).
La vie offre-t-elle à l’amour une seconde chance ? Dix ans
après La séparation, Dan Franck nous offre le grand roman
des « familles recomposées », tout en humour, en drôlerie,
en gravité, en émotion.
.
ls
sont assis de part et d’autre d’une table de restaurant, à Montparnasse,
dans le quartier des théâtres. Il a choisi l’endroit pour les bougies,
qui font danser les yeux des femmes.
Elle porte une robe noire échancrée, des boucles d’oreilles en cristal
bleu pâle dont elle joue en inclinant le visage. Elle parle bas,
d’une voix un peu rauque. Il regarde ses mains, posées sur la table,
note Pas d’alliance, ongles vernis.
La première fois qu’ils se sont rencontrés, chez des amis communs,
il n’avait pas remarqué qu’elle avait la peau légèrement mate. Elle
portait un chemisier blanc, très simple, elle avait les jambes nues.
Il avait admiré les yeux noirs, vifs comme une frise de mica. Et
aussi la manière presque brutale avec laquelle elle secoue parfois
la tête, comme si elle relevait une frange qui n’existe plus. Elle
a les cheveux bruns coupés ras. Elle est à peine maquillée :
une ombre de mascara sur les cils, un voile brillant sur les lèvres.
Elle dit qu’elle sort peu le soir, seulement le mardi, un vendredi
et un samedi sur deux ; c’est pourquoi elle lui a proposé ce
jour-là, un mardi du mois de janvier.
Elle parle tantôt avec gravité, et alors sa voix s’enfonce dans
les basses, tantôt joyeusement, et son timbre change de tessiture,
s’envole comme une mue adolescente. Sa peau, à la base du cou, est
tendue par un ligament qui gonfle lorsqu’elle rit, se rétracte quand
elle soupire. Il pense que s’il l’embrassait, ce serait là, sur
la veinule de la vie, au creux de la clavicule.
Il commande une coupe de champagne pour elle, un verre de bordeaux
pour lui. Ils trinquent.
« A nous », dit-il.
Elle esquisse un sourire de connivence : elle aussi sait pourquoi
ils sont là.
Elle dit qu’il l’a émue le premier soir. Il portait son fils endormi
dans ses bras, allant vers la voiture où il l’a allongé à l’arrière,
murmurant Dors mon petit bonhomme, ne t’occupe de rien, tu te réveilleras
demain matin, dans ton lit.
« Après, vous m’avez raccompagnée. Mais vous n’êtes pas monté. »
Il aime sa voix.
« Vous m’avez donné votre numéro de téléphone et demandé le
mien. »
Il se souvient de son parfum, Musc blanc, de Santa Maria
di Novela. Ce soir, c’est un autre. Il ne distingue pas lequel.
On leur apporte les cartes. Ils commandent vite, pour être débarrassés.
Il dit qu’il vient là depuis quinze ans, qu’il a beaucoup fait la
fête dans ce quartier de Montparnasse, et aussi plus loin, vers
Vavin. Elle l’écoute et le charme en agrandissant le regard, en
le plongeant loin, dans les profondeurs. Il effleure sa joue, emporté,
comme un élan. Elle sourit. Elle reste très droite. Il sert à boire.
Elle dit que son pays, c’est une province du bord de mer. Son plaisir,
c’est de sauter en parachute. Son rêve, c’est d’avoir beaucoup d’enfants.
Et un verre de bordeaux, s’il vous plaît.
Leur histoire est une géographie qu’ils abordent par les rivages
qui leur sont communs. Ils sont tous deux divorcés. C’est-à-dire
qu’ils ont vécu. Ils ont du poids en eux. Des regrets, des douleurs.
Ils ne parlent pas des enfants. Ils se contentent de les dénombrer :
deux chacun. Ils biaisent pour savoir s’ils sont seuls.
Chaque fois qu’elle penche la tête vers son assiette, il voudrait
effleurer le renflement du tendon, à la base du cou. Puis, comme
elle le regarde, le menton dans les paumes, la flamme de la bougie
illuminant son regard, il fait le geste, très vite, puis ramène
sa main à lui. Elle n’a pas bougé. Elle n’a pas frémi.
Ils font leur lit dans les draps des ex. Pourquoi, comment. Ils
ne regrettent pas, ni l’un ni l’autre. Ils ont merveilleusement
profité de leur liberté, ensuite. Ils abdiqueront plus tard, quand
le moment sera venu, c’est-à-dire la bonne personne, celle qu’on
aimera pour toujours, si cela peut exister. Ils rient. Il glisse
sa paume le long de la joue. Elle la retient délicatement. Ils se
dévisagent. Ses lèvres ont l’humidité des roses.
Comme elle le fait rire, il prend sa main, l’embrasse, la pose sur
la table puis étend le bras, glisse son pouce sur le renflement,
serre légèrement la nuque, sans qu’elle bouge,
ni n’avance ni ne recule. Il approche doucement son visage du sien
et l’embrasse enfin, yeux clos sur son souffle.
Dehors, il demande :
« Voulez-vous que je vous raccompagne ? »
Elle dit que non. Elle habite trop loin. Elle dormira chez lui.
Mais sagement.
« Sagement », promet-il.
Ils rentrent. Elle se promène dans la maison. Elle ne fait aucun
commentaire, s’arrête longuement au seuil de la chambre des enfants,
surtout celle de Tom, le benjamin.
Il l’abandonne quelques instants. Lorsqu’il la retrouve, elle est
allongée sous la couette.
Elle dit : « Je dors. »
Il répond : « Moi aussi. »
Une minute après, elle dit : « Menteur. »
Il répond : « Si je mens, je vais en enfer ! »
Elle lui ouvre les bras de son paradis.
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