Elise Fontenaille
Les disparues de Vancouver
Née en 1960 à Nancy, romancière,
Elise Fontenaille est l'auteur, entre autres, chez Grasset, de La
gommeuse (1997), Le Palais de la femme (1999), Brûlement (2006),
L'aérostat (2008).
Toutes les putains devraient
avoir des funérailles de reine.
Grisélidis Réal
Crab Park, la cérémonie
n ce matin de mai,
il pleut à Vancouver, le port est embrumé. On devine
la silhouette d'un cargo au loin, de hautes grues rouges qui oscillent
en grinçant ; la cime des monts, de l'autre côté
de la baie, a disparu, gommée par les nuages gris.
Le ciel est bas et lourd, comme souvent ici, mais cela n'altère
en rien la splendeur du paysage : le spleen sied à Vancouver.
Ciel liquide, océan, forêt, cité
Tout
se confond, tout est noyé.
Une foule silencieuse est massée sous des parapluies colorés,
face à l'océan Pacifique, devant un banc portant une
plaque de cuivre gravé, dont la bruine ne parvient pas à
ternir l'éclat.
Sur cette plaque, onze noms de femmes.
IN MEMORY OF L. COOMBES, S. DE VRIES,
M. FREY, J. HENRY, H. HALLMARK,
A. JARDINE, C. KNIGHT, K. KOSKI,
S. LANE, J. MURDOCK, S. SPENCE
& ALL OTHER WOMEN
WHO ARE MISSING. WITH OUR LOVE.
MAY 12, 1999.
Crab Park : une simple bande de gazon donnant sur le port industriel.
Ici viennent les marins, les dockers
et aussi les filles de
Skid Row, quand elles veulent se laver l'âme entre deux passes,
en regardant l'océan, oublier un instant le downtown eastside,
l'il errant sur le gris ondoyant des vagues
Le Pacifique
lave de tout, même des souillures de Skid Row.
Rassemblées en demi-cercle autour du banc, une centaine de
femmes, la plupart indiennes, serrées les unes contre les
autres, à deux ou trois sous un même para-_pluie, quelques
hommes aussi. Soudain, les femmes se redressent, entonnent un chant
rauque et lent, les hommes les accompagnent au tambour, battement
sourd
Sans même comprendre, on a la gorge nouée.
Une langue oubliée, surgie d'un passé obscur, qu'on
croyait aboli
Même celles qui chantent, le sens des
mots leur échappe, les jeunes surtout. Ce sont les anciennes
qui mènent, elles savent, elles se souviennent
Il est
question d'un départ, d'un chagrin qui n'a pas de fin.
A Vancouver, si l'on meurt, et si l'on a les moyens - cela coûte
tout de même vingt mille dollars - on peut laisser un banc
à son nom, dans un des parcs qui entourent la ville, avec
quelques mots gravés, invitant les passants à se reposer
un moment, à contempler l'océan
Un mémorial
bucolique et léger.
Les femmes dont les noms sont inscrits ici ne sont pas mortes, pas
officiellement en tout cas. Elles ont juste disparu.
Elles étaient là, au coin d'une rue
Soudain,
elles n'y sont plus, nul n'a rien vu, rien entendu.
La mélopée s'interrompt, une femme s'empare d'un bâton
hérissé de plumes d'aigle, le talking stick, elle
prend la parole
Une Blanche robuste, Pat de Vries, la mère
de Sarah, épaulée par Maggie, sa fille aînée.
S. DE VRIES : le deuxième nom sur le banc.
- Ce matin, je veux vous parler de Sarah, vous dire quelle enfant
rieuse elle était, drôle, gaie, pleine d'énergie
et de talents : elle dessinait, chantait, écrivait des poèmes
aussi
Les Indiennes opinent en silence, bras croisés, regards acérés
; des femmes fortes, elles en ont vu.
-
toujours à nous jouer des tours, tu nous faisais
mourir de rire
Sarah, on ne rit plus aujourd'hui. Où
es-tu ? Où êtes-vous toutes ?
Pat s'essuie les yeux. Un homme s'avance, prend le bâton à
son tour : Wayne Leng, un ami de Sarah. La quarantaine gracile,
un visage juvénile, barré d'une fine moustache à
la Errol Flynn.
- Avant de disparaître, Sarah a laissé son Journal
chez moi. Ceci, elle l'a écrit un soir de Noël, elle
était seule dans les rues, elle avait froid
J'étais
loin à ce moment-là.
Il lit, sa voix tremble un peu.
- Et voilà, une fois de plus c'est Noël. Cette année
j'ai le regret de vous annoncer qu'il n'y aura pas d'arbre, pas
de décoration, pas de dinde farcie pour le dîner. Le
blues s'amplifie à chacun de mes souffles, le vide en moi
grandit, il prend toute la place
Je sais que je n'en ai plus
pour longtemps, je sais que bientôt, je vais disparaître.
Ce soir je le ressens plus fort que jamais, déjà,
je ne suis plus qu'une ombre
Est-ce qu'ils se souviendront
seulement de moi, quand je ne serai plus là, les autres,
leur vie continuera-t-elle comme avant ? Leurs yeux verseront-ils
des larmes, le jour où ils me diront adieu
Wayne plie la feuille en deux, la glisse dans sa poche, ému.
- On se souvient tous de toi, Sarah, on ne t'oubliera jamais
Je pense à toi très fort chaque jour et chaque nuit,
tu seras toujours en moi.
Sarah, ça fait deux ans que Wayne la cherche, avec acharnement
Il a même quitté son travail, pour lui consacrer tout
son temps.
C'est en déposant des affiches dans le downtown eastside,
avec la photo de Sarah, qu'il a découvert qu'il y en avait
bien d'autres, des disparues
Des affiches, il en a vu partout,
sur les murs de Skid Row, laissées par des proches : des
dizaines de femmes rayées de la carte du jour au lendemain,
certaines depuis des années.
Quand il a vu les photos, il a compris que quelque chose de grave
leur était arrivé, à toutes ces femmes
Il a essayé d'alerter les autorités, les flics lui
ont ri au nez.
Un micheton, s'inquiéter pour une pute ? On aura tout vu
Pour pallier le laxisme de la police, Wayne a créé
un site, MISSING
C'est devenu sa vie, il y travaille jour
et nuit.
Les enfants de Sarah sont là eux aussi, devant le banc, tout
petits, blottis entre Pat et Maggie ; Pat pense que c'est bien qu'ils
sachent, qu'ils soient présents, en ce jour. Ce qu'on leur
cache, ils le devinent, alors
- Pourquoi elle a pas de tombe, maman
, chuchote Sarah-Jean,
petite fille aux grands yeux noirs, vivant portrait de Sarah.
Wayne se penche, caresse la petite tête brune
Il soupire,
se relève, passe le bâton à la mère d'Angela
Jardine.
A. JARDINE, le cinquième nom gravé sur la plaque de
cuivre.
La femme qui s'en empare est petite, menue, avec un visage marqué
par la souffrance. Elle s'appuie sur un homme bien plus grand qu'elle,
le père d'Angela
Ils vivent dans une réserve,
au nord de Vancouver.
- Angela était une jeune fille toute simple
Oui, simple d'esprit même, au point de se jeter sur chacun
de ses clients avec effusion, de le poursuivre comme si c'était
l'homme de sa vie, d'écarter les cuisses sans demander d'argent,
ce qui agaçait certaines de ses compagnes de galère,
ayant davantage le sens des affaires. Mais si certaines le pensent
ici, personne ne le dit
Ce n'est ni le lieu ni le moment.
Soudain, Deborah élève la voix, ce qui sort d'elle,
c'est un cri :
- La police n'a rien fait pour retrouver ma fille, ni elle, ni les
autres
Pourquoi ? Parce qu'elles sont indiennes, parce que
ce sont des filles du downtown eastside ? C'est injuste_! Nous sommes
si seuls avec notre douleur
Elle cache son visage dans ses mains, son mari la serre contre lui.
Debra, la fille de Janet Henry, native elle aussi, une gamine de
quatorze ans, prend le bâton à son tour :
- Où sont tes rêves, maman
Tu rêvais de
t'échapper, de vivre avec moi, tu m'avais promis d'arrêter
de boire, et moi je te croyais
J'aimerais tellement que tu
sois fière de moi aujourd'hui. Si je me marie un jour, seras-tu
à mes côtés ? Il doit bien rire de nous, celui
qui te retient prisonnière. Sans toi, ma vie est en miettes,
maman.
En 1986, Janet Henry avait échappé de justesse à
un serial killer de Vancouver célèbre en son temps,
Clifford Olson, qui se comparait volontiers à Hannibal Lecter,
son modèle, avant de préciser avec fierté :
- Seulement moi, j'existe, je suis réel !
Janet avait été enlevée par Olson, droguée
comme les autres, mais elle est la seule d'entre ses victimes qu'il
ait épargnée, sans que personne ait jamais compris
pourquoi.
Aura-t-elle autant de chance cette fois-ci ?
La probabilité d'être deux fois de suite la victime
d'un tueur en série doit être nettement inférieure
à une sur un million.
Le chiffre s'accroît quand on est une fille de Skid Row, mais
tout de même
Janet a disparu en 1997, deux ans plus tôt : elle aurait trente-huit
ans cette année. Tous sont émus, en écoutant
sa fille
Bruce, un vieux flic aux cheveux blancs, en uniforme,
se mouche dans un grand mouchoir bleu.
La litanie continue : le talking stick circule, deux heures durant.
Le banc, la cérémonie
C'est la famille de Vries
qui a tout déclenché, en secouant les autorités,
qui jusque-là ne voulaient rien savoir des Disparues.
Maggie est issue d'un bon milieu, cela se voit, cela se sent, elle
parle posément, elle est obstinée, les flics l'ont
écoutée, elle
Les autres, les Indiennes, les
Blanches pauvres, sans appui, on leur claquait la porte au nez.
- Rien à foutre, de ces putes, leur a même déclaré
un jeune flic.
Un jour ici, l'autre jour là-bas ; comment savoir, avec ces
filles-là. On ne va pas s'en faire pour des junkies
Avec Maggie, sûre d'elle, posée, tout a changé.
Qu'est-ce qui a changé, en vérité ? Les a-t-on
retrouvées ?
Non, aucune
La ville de Vancouver a juste réalisé
qu'il y avait un problème, et de taille : les Disparues.
Et leur nombre qui ne cesse de croître, au fil des ans : 33,
34, 35, 36
Comme si un monstre tapi dans l'ombre les dévorait
une à une.
Un windigo, les vieilles parlent d'un windigo.
Un homme hideux, qui vit au plus profond des bois, sort à
la nuit et dévore ses semblables, il se repaît de chair
humaine et ne laisse que les os. Ceux qui ont croisé son
regard se transforment à leur tour, ils sèment la
terreur et la mort autour d'eux.
Le windigo, c'est à la lune noire qu'il sort, non ?
Les jeunes haussent les épaules.
C'est fini les contes, grand-mère, tais-toi donc, tout ça,
c'était hier
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