Elise
Fontenaille
Demain les filles on va tuer
Papa
Elise Fontenaille est née en
1960 à Nancy. Elle est l'auteur de deux
romans chez Grasset : La Gommeuse
(1997) et Le Palais de la Femme (1999).
A
P'TITE LINE
- La p'tite Line est morte.
Silence.
Maria a une petite voix navrée. Elle ne dit
pas bonjour, rien, elle dit juste :
- La p'tite Line est morte.
Je ne comprends pas.
I
La p'tite Line. Un moment tout s'emmêle dans
ma tête, je crois que la petite Line est le
bébé que Maria porte dans son ventre,
j'ai oublié qu'il s'appelle Angelo...
- Elle est morte la p'tite Line.
Et puis soudain ça me revient, la p'tite
Line, je l'appelle Line. Elle est morte.
Mon dos glisse le long de la porte,
l'écouteur au creux de la main, je m'assieds
sur le parquet.
La petite Line... Maria la connaît depuis
toujours, c'est une amie d'enfance, Line, fille
unique de parents séparés sans
l'être, chacun son étage, chacun sa
vie, on ne se parle pas, triste vie d'enfant
seule...
Line avait été adoptée par la
tribu des six surs, c'était la
septième sur du Vietnam, la petite
poupée brune jolie comme un cur au
milieu des six fées blondes aux yeux bleus,
la tribu des filles italiennes.
Line était plus jeune que Maria, Maria
était un peu sa grande sur, elle
s'était fâchée avec le clan des
six, elle avait essayé de séduire le
fiancé de l'une d'elles, laquelle ? Peu
importe, ça n'allait plus entre Line et les
surs, après toutes ces années.
Elles étaient tristes, toutes les sept,
Maria et Line m'en avaient parlé chacune de
leur côté, Line amère, les
amies d'enfance, qu'est-ce que c'est...
Maria, en chef de clan, sans appel :
- Line s'est mal conduite, je ne veux plus la
voir.
L'autre sur :
- Line est devenue agressive, je ne sais pas ce
qu'elle a.
Maria :
- La levée du corps, c'est demain. Je n'irai
pas. Tu imagines, si j'accouchais là-bas
?
- Tu veux y aller ?
- Line est morte...
Mais de quoi elle est morte, la p'tite Line ?
- Elle est morte du sida. Elle ne l'avait dit
à personne, jamais. Elle l'avait
attrapé à quatorze ans, en fuguant
à Paris, elle s'est piquée un peu,
pas longtemps, ça je le savais, le reste, je
savais pas.
- A personne ?
Line si bavarde, si gaie, si charmante... Line, qui
avait tant d'amis. Quand elle est arrivée
dans le journal où je travaillais, j'ai bien
compris qu'elle voulait ma place, je l'aimais bien
quand même, elle était charmeuse,
décidée, même son "
ôte-toi de là que je m'y mette " avait
du charme. Je me souviens de son sourire de gosse,
elle avait les dents du bonheur, j'ai toujours
aimé ça, ces grandes dents de devant,
toutes blanches, écartées, trop
grandes pour la bouche, comme celles qui poussent
juste après les dents de lait, un sourire de
gosse de dix ans.
Line avait le sida depuis plus de dix ans et
personne ne l'a su.
- C'est à l'hôpital où elle
était venue en urgence, amenée par
son fiancé, les médecins ne
comprenaient rien à ce qu'elle avait, il y
en a un qui a fini par dire : On va peut-être
faire un test, à tout hasard...
Elle a répondu :
- Pas la peine, je l'ai. J'ai le sida. Ça
fait dix ans que je le sais.
Je sais que je vais mourir.
C'est la fin, n'est-ce pas ?
Elle a dit ça devant son fiancé, qui
ne le savait pas. Ils vivaient ensemble depuis
trois ans, et bien sûr ils ne se
protégeaient pas.
J'ai pensé à tous les fiancés
de Line. Elle était ravissante, elle avait
un succès fou, et pas farouche. J'ai
pensé à cet amant à moi, qui
ne se protège jamais, et qui m'a dit :
- Pourquoi ce serait moi, et pas la fille ?
Pourquoi on soupçonne toujours les hommes,
et jamais les filles ?
I
J'ai pris le métro jusqu'à Montrouge,
l'hôpital était à
côté du cimetière, j'ai reconnu
le mur : j'étais venue ici trois ans plus
tôt avec ma sur, elle avait fait le
voyage depuis Nancy, pour l'enterrement de
Barbara.
Le long du mur je chantonnais " Y'aura du monde
à mon enterrement... ".
En sortant du cimetière ma sur
était partie dans un délire, elle
connaissait quelqu'un ici, qui et où ? Une
amie. Elle ne connaissait ni son nom ni son
adresse, mais elle allait la trouver, oui,
certainement...
Je l'ai laissée errer dans la grande rue. Je
suis rentrée, je me sentais mal, son
angoisse me gagnait, j'ai fui.
Depuis ce matin-là je ne peux plus
écouter les chansons de Barbara sans voir le
mur.
I
Trois ans plus tard, je longeais le même mur,
c'était la même lumière, ma
sur n'était pas là. J'ai
jeté un coup d'il par la porte, le
cimetière était désert, un
chat roux dormait au soleil sur une tombe.
J'ai dépassé le cimetière, je
suis entrée à l'hôpital, j'ai
trouvé le funérarium : il suffisait
de suivre la ligne en pointillé des filles
en pleurs et des garçons aux yeux rouges, on
allait tous au même endroit, on avait
rendez-vous avec la même personne.
A la levée du corps, j'étais
fâchée contre la petite Line.
Les surs de Maria étaient là.
Toutes. Je les confondais. Elles pleuraient. Maria
couvait son Angelo chez elle, moi j'en voulais
à une morte.
J'ai vu son cadavre, et je lui en voulais. Je
regardais les fleurs tomber sur le cercueil, je
n'avais pas apporté de fleurs.
L'un après l'autre, les amants de Line
s'approchaient du corps, quelqu'un les
prévenait, il fallait bien qu'ils
sachent.
Ils devenaient tout pâles, ils titubaient, il
y en a un, très beau, qui m'a
regardée longtemps, il s'accrochait à
moi comme à une bouée ; sous son
regard j'ai pleuré. Pour lui, ou pour la
petite Line ?
Ils étaient tous beaux les amants de la
petite Line. Tous bruns, jeunes et grands... Ils
allaient tous faire le test en rentrant. Certains
allaient gagner le gros lot, c'était
fatal... Lesquels ? Je me demandais, devant le
corps de Line. Je ne reconnaissais pas son visage.
Couleur de cire. Grave. Les joues
creusées.
I
Le corps de Line devait être inhumé
à Aix le lendemain, je n'y suis pas
allée.
J'en voulais à ce corps raide dans son
cercueil.
I
A la fin, Line était devenue fermée,
agressive. A cause de la maladie, et personne ne le
savait. Ni sa mère. Ni son père.
Aucune de ses amies. Aucun de ses amants n'avait
rien soupçonné. Celui avec qui elle
vivait ne s'en était jamais douté -
même quand elle est tombée malade. La
petite Line n'avait jamais vu un médecin, ne
s'était jamais soignée.
Je me suis approchée de son visage de cire
pour la saluer une dernière fois, au milieu
des amis, tous très jeunes, des jeunes
filles en grappes, les yeux rouges, le poing
serré sur leur mouchoir. La vraie raison de
sa mort, la plupart des gens l'apprenaient en
venant, en descendant de voiture, du bus, du
métro, surtout les hommes, les filles
avaient parlé très vite. Line avait
laissé tout le monde en route, elle ne
voyait plus personne, à part le
garçon avec qui elle vivait.
Les parents attendaient le corps de leur fille
à Aix, on allait l'enterrer dans les
collines, le lendemain. Je voulais y aller, je n'ai
pas pu, les cinq surs de Maria ont pris
l'avion, elles ont voyagé avec le corps de
Line, j'étais fâchée, pas
elles.
Penchée sur le visage de Line, son masque de
cire, j'ai revu cette soirée où elle
était venue chez moi, j'étais un peu
soûle, j'avais parlé de sexe, de la
capote, de l'inconvénient d'en mettre, elle
avait eu un regard étrange, profond,
troublé... Son regard m'est revenu en plein,
comme un coup de poing. A ce moment-là Line
savait qu'elle était séropositive,
elle ne s'était jamais
protégée, je connaissais quelques-uns
de ses fiancés.
Line sur mon divan, en pantalon argenté,
avec un jouet sur les genoux, je venais d'avoir mon
premier bébé.
- J'aimerais bien avoir des enfants.
- Tu as le temps.
Line n'a pas eu le temps.
I
A la fin de la cérémonie, le beau
garçon brun avec qui elle vivait est
passé entre nous, parlant à tous,
souriant tristement, j'ai eu honte d'en vouloir
à la petite Line, je n'avais pas
couché avec, de quel droit pouvais-je la
juger ? Lui, on le voyait bien, il était
triste, et c'est tout. Et j'ai pensé
à Line, qui pendant dix ans, était
restée seule avec son secret.
Dans la voiture au retour, avec des inconnus, on a
parlé de tout, sauf de Line.
Il y avait là un de ses plus vieux amis, un
peintre dont elle m'avait parlé, qui avait
peint la grande fresque sur le mur, rue du
Baigneur, près de chez Line, près de
chez moi, on était voisines, j'ai revu Line,
rieuse, son doigt pointé vers la fresque, sa
voix légère, les dents du bonheur, et
j'ai pensé à cette nouvelle de
Maupassant, la putain syphilitique et patriote qui
couche avec tous les Prussiens, pour rien, pour les
faire tous crever.
Est-ce que je lui en veux d'avoir mis ses amants en
danger, ou est-ce que j'ai peur pour moi, qu'on me
joue le même tour, quand je crois sur
parole...
Ou est-ce que j'ai peur, moi, de faire la
même chose ?
L'amour c'est si difficile, même quand tout
va bien, alors commencer une histoire par : " Tu
sais faut que je te dise, j'ai le sida... ", c'est
délicat.
Peut-être que je comprends mieux la p'tite
Line, maintenant que je vis seule. J'en ai cru, des
hommes sur parole, et moi aussi, j'ai juré
que tout va bien, ne t'inquiète pas,
qu'est-ce que j'en sais ?
Le corps de Line s'est envolé. Vers le sud.
Les surs de Maria sont parties avec lui. Moi
? Je suis restée.
I
J'ai revu Maria à la naissance d'Angelo. On
n'a pas reparlé de la p'tite Line,
c'était comme effacé.
Parfois je croise une des surs, dans la rue,
on parle de tout, sauf de Line.
I
Un an après sa mort j'ai vu sa photo dans le
carnet du journal :
" N'oubliez pas la petite Line. "
Sa petite frimousse, son sourire de gosse, les
dents du bonheur... Elle était si jolie, la
petite Line.
C'est Maria qui a pris la photo.
DEMAIN LES FILLES
ON VA TUER PAPA
Assise sur mon sofa rouge, ses longs cheveux blonds
déployés, Maria a l'air d'une
sirène posée sur un rocher.
Elle vient d'avoir son bébé, elle l'a
laissé à la maison, elle a
apporté des photos, Angelo c'est Maria en
petit garçon, le même regard, la
même moue. J'en ai gardé une : Angelo
endormi sur l'épaule de Maria, roulé
dans ses cheveux, la lumière sur sa peau, le
sourire qu'elle a. Je l'ai sous les yeux.
Maria est italienne, photographe, toujours
bardée d'appareils. Souvent je reconnais ses
photos dans les journaux.
Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours eu des amies
photographes. Je trafique les mots, elles jouent
avec la lumière ; on s'entend bien, les
photographes et moi.
Je l'ai connue à V...., il y a des
années.
Sa voix rieuse, son attention aux autres... je l'ai
tout de suite aimée.
Je devinais une enfance heureuse, à qui tout
réussit : elle a l'éclat des enfants
que leur mère a chéris.
Moi, j'ai l'air ailleurs de ceux que leur
mère n'a pas regardés. Pas haïs
non plus, pas de quoi fouetter un chat.
Maria est à la tête d'un bataillon de
cinq surs, cinq petites blondes gracieuses
marchant sur les traces de l'aînée,
elles se suivent toutes de près, elles se
ressemblent, je les confonds, sauf Maria. Maria est
la plus lumineuse.
Maria a l'air heureux. C'est rare à Paris.
Elle attire, elle apaise, je pense que Maria est
heureuse. Profondément.
On se connaît depuis des années. Maria
n'a jamais rien caché. Elle a longtemps
vécu avec le père de ses enfants tout
en ayant un amant, photographe, comme elle.
Aujourd'hui Maria vit avec son amant, son mari lui
fait des cadeaux, Maria est un peu mon
modèle, j'ai fait comme elle, à cause
d'elle - pourquoi pas moi ?
Seulement moi, voilà, ce n'est pas le
bonheur que je cherche, c'est autre chose, je
préfère peut-être le malheur
après tout ?
Un jour je lui ai dit : tu vois Maria, j'ai fait
comme toi. A cause de toi. Ou grâce à
toi. Seulement, moi je n'ai pas ta grâce, ni
ta légèreté, je ne sais pas me
faire aimer comme toi, je suis plus sombre, je
marche sur un fil, j'oscille, attirée par
les gouffres. Toi tu préfères le
bonheur, j'aimerais être toi Maria, tu es la
seule personne que j'aimerais être : tu es
simple.
I
Lovée sur mon sofa Maria croque un biscuit
au citron amer que j'ai fait pour elle, clin
d'il aux îles Eoliennes couvertes de
citronniers où j'étais l'hiver
dernier. Avec, on boit un petit blanc sec un peu
âpre, du gris de Toul, accord parfait, on se
tait.
Devant l'assiette vide, Maria se met à
parler. Elle a une voix que je ne lui connais pas,
un peu voilée.
- Mon père adorait chanter. Il avait une
très belle voix, ma mère aussi,
ensemble, ils chantaient, à deux voix.
" Un jour il a arrêté de chanter. Il
s'est mis à boire. A cause du mépris.
Ma mère était d'une grande famille,
très arrogante, mon père était
un fils de rien, ils l'ont rejeté. Ou alors
c'est autre chose, je ne sais pas.
Maria fume.
- Il buvait de plus en plus, il est devenu violent.
Pas avec nous, il nous adorait, il n'a jamais
levé la main sur nous. Ma mère, il la
frappait. Un soir il a défoncé la
porte de la salle de bains où elle
s'était enfermée. Mes surs et
moi on s'accrochait à ses jambes, on
était toutes petites, ça ne servait
à rien, on était trop
légères, même ensemble.
Mon père hurlait, ma mère pleurait,
tous les soirs il recommençait.
Une nuit mon père nous a fait lever, mes
surs et moi, il nous a emmenées
à la gare en pyjama, à pied dans la
nuit, on a pris le train pour Marseille, les
petites se sont rendormies, pas moi. Ni mon
père.
On est restés un mois là-bas, chez sa
sur.
On a manqué l'école, on n'avait pas
d'affaires, rien. Aucune explication.
C'était tout le temps comme ça.
Ça s'accélérait.
Ses crises. Les larmes de ma mère. Les cris.
Les départs en pleine nuit. On n'allait
presque plus à l'école. Il battait
maman de plus en plus souvent.
Maria écrase sa cigarette.
- Petit à petit je l'ai
détesté. Je n'en pouvais plus de
cette vie. Il gâchait tout, ce n'était
plus mon père, c'était devenu
quelqu'un d'autre. La maison
rétrécissait, pleine de cris, j'avais
la sensation d'une peau dans ma gorge qui allait
m'étouffer.
Elle me tend son verre vide.
- Une nuit, j'ai rassemblé mes surs.
C'était de pire en pire, on n'avait aucune
chance de s'en sortir, un jour il allait tuer ma
mère.
J'étais décidée.
J'ai rassemblé les cinq petites, elles me
respectaient, elles m'obéissaient, on
était une bande, j'étais leur
chef.
On était toutes les six assises sur mon lit,
c'était la nuit, je leur ai dit :
- Demain les filles on va tuer papa.
Au début elles ont protesté.
- Moi je l'aime papa !
J'étais décidée.
- C'est la seule solution.
Carlotta a dit :
- On va aller en prison...
J'avais bien réfléchi.
- On n'ira pas en prison, on est trop petites. Les
enfants ne vont pas en prison. Les gens
comprendront. Tout le monde sait que papa boit, et
qu'il bat maman. C'est la seule solution.
Les petites ont baissé la tête, elles
étaient d'accord : demain on va tuer
papa.
- Comment on va faire ?
- J'ai mon idée. C'est moi qui le ferai.
Toute seule. Vous ne ferez rien. J'ai juste besoin
que vous soyez avec moi. Sans ça je n'aurai
pas la force.
- On est avec toi, Maria. On t'aidera.
Ensuite on s'est endormies, les unes contre les
autres, à trois par lit.
Maria allume une cigarette, fume un peu.
- Le lendemain, mon père s'est
arrêté de boire. Il n'a plus jamais
bu, il n'a plus jamais frappé ma
mère. Maintenant il chante, il fait de la
musique avec ma mère, ils sont heureux.
J'ai pris une cigarette de Maria, je l'ai
roulée entre mes doigts.
- Tu l'aurais tué, vraiment ?
- Je l'aurais tué.
EVA DE KIEV
Encore sous le coup de la mort de la p'tite Line,
je demande à Eva, qui habite en face de chez
moi :
- Tu t'es déjà piquée toi
?
J'ai connu Eva par un ami de Vancouver, elle a
vécu là-bas elle aussi, à
Paris elle vit dans la même rue que moi, si
on ouvre nos fenêtres on se voit, Vancouver
ne me quitte pas.
Elle réfléchit.
- Oui mais pas comme ça. A un moment de ma
vie je ne mangeais plus rien. Je logeais chez ma
mère ; je ne pouvais rien avaler. Alors le
médecin m'a conseillé de me nourrir
par piqûres. Je me piquais au ventre,
à la cuisse, dans les fesses, trois fois par
jour. C'était ma façon de me nourrir.
Mais je ne me suis jamais piquée autrement.
Et toi ?
- Moi non plus. J'ai tout fait sauf ça.
Par quel miracle, je ne sais pas. C'est mon
côté chat, je retombe toujours sur mes
pattes.
On attaque à belles dents l'énorme
araignée écarlate que j'ai
ébouillantée ce matin en revenant du
marché où on va Eva et moi chaque
vendredi, quand l'une manque les marchands nous
hèlent :
- Elle est où ta copine ?
Je brise une pince, Eva ôte les branchies,
j'extirpe le corail, ses yeux brillent.
- En URSS je croyais que je n'étais pas
gourmande, en fait je me trompais : chez nous il
n'y avait rien à manger. Et puis je vivais
dans la même pièce que ma mère,
ça me coupait l'appétit.
C'était plus simple de me piquer.
Les doigts dans les pattes, la langue
fourrée dans les cartilages, on se
régale. Brutale, je broie, elle, plus
délicate, elle furète, de la pointe
de la langue, du bout des doigts. Sur la table, les
débris de l'araignée - un monstre
digne des Travailleurs de la mer, une
araignée comme ça on en voit une fois
par siècle, la chair est divine, plus fine
encore que celle des homards - s'amoncellent devant
elle. Brouillonne, pressée,
j'éparpille les débris autour de mon
assiette, Eva un fagot, moi une barrière de
corail.
Eva me parle de son enfance à Kiev. De sa
grand-mère juive, qui devait s'en cacher
sous peine de perdre son travail, de l'autre
grand-mère, apparatchik, censeur d'images,
veuve d'un héros de la guerre.
- Ma grand-mère est morte dans sa baignoire.
En prenant son bain. Son cur a
lâché. Mon père lui
téléphonait tous les soirs, ce
soir-là le téléphone
était décroché, il s'est
inquiété toute la nuit, au matin il a
forcé sa porte : l'eau coulait jusque dans
la rue.
Un moment nous cessons de parler, trop
occupées à briser les fragiles
coffrets où dort la chair de
l'araignée.
Virtalot (hélicoptère, en russe), le
chat d'Eva, boitille sur ses trois pattes, sa
mère a mangé celle qui manque, elle
ne lui a laissé qu'un moignon, toujours
à vif.
" C'est pour ça que je l'ai pris ",
précise Eva - qui se méfie de
l'instinct maternel.
Eva rentre d'Ukraine où elle n'avait pas mis
les pieds depuis des années, elle a
ramené des photos d'elle en komsomol. Eva et
sa classe sur la Place Rouge, Eva et sa meilleure
amie en été dans les champs, dans la
maison de vacances des artistes du Parti, Eva et
ses nattes qui lui battent les hanches...
Sur les photos, elle ressemble à la
fiancée d'Alexandre Nevski dans le film
d'Eisenstein, celle qui cherche ses amants sur le
champ de bataille en chantant. C'est le film
préféré de mes enfants,
à cause des masques terrifiants des
chevaliers teutoniques. Quand les Teutons jettent
les enfants russes dans le feu, ils me mettent les
mains sur les yeux.
- Ne regarde pas, maman, ne regarde pas !
Je regarde le film avec eux - la scène du
lac gelé qui se brise sous les sabots des
chevaux en armure - je repense à mon
enfance.
Les photos d'Eva en komsomol me touchent plus
qu'aucune photo d'amies, j'y retrouve des bribes de
mon passé.
Eva me parle de son amie Vera, elle est toujours
avec elle sur les photos.
- On ne se quittait jamais, c'était plus que
ma sur. En URSS ce n'était pas comme
ici, tous ces frères et surs... les
amis de mes parents avaient souvent un seul
enfant.
Eva me tend une photo de sa grand-mère -
celle qui vient de mourir - une petite pomme toute
ridée.
- Ma grand-mère avait un potager. Un jour
elle m'a demandé de planter de l'ail, elle
avait les reins brisés. On était
à la fin de l'hiver, la nuit tombait
tôt, j'ai planté l'ail dans le noir,
à tâtons, sans lumière, ma
grand-mère était assise sur le
perron, elle chantait des chansons salées
pour m'encourager, on riait, au printemps l'ail a
poussé tout de travers.
" Après la chute de l'empire
soviétique, elle est devenue très
pieuse, d'un seul coup, elle a remplacé le
Parti par les icônes, elle passait son temps
à l'église, ensuite elle a perdu la
tête, c'était trop pour elle.
" Quand j'étais petite elle me gavait de
caviar : comme elle était la veuve d'un
héros de la guerre, elle avait droit au
caviar. Maintenant j'ai horreur de ça.
D'Ukraine, Eva m'a rapporté des boîtes
vertes et rouges pleines de petits ufs noirs,
elle les a poussées vers moi avec un air
dégoûté.
Eva suce une pince de l'araignée en poussant
des cris de plaisir.
- Ce que c'est bon ! (bis)
Elle dépiaute encore, mon assiette est vide,
j'ai mangé deux fois plus vite qu'elle. Avec
moi c'est toujours pareil, je vis goulûment,
je me goinfre de tout, après je n'ai plus
rien. Là, j'ai le cur vide.
Eva reprend :
- Quand mes parents se sont séparés,
je n'ai pas vu mon père pendant cinq ans. Un
jour il est venu me chercher à
l'école : je l'ai vu entrer dans la cour des
filles, il m'a regardée sans me voir, il est
sorti de l'école sans m'avoir reconnue.
" Au moment où il m'a tourné le dos,
j'ai couru comme une folle vers les toilettes, et
j'ai sangloté, sangloté... Je ne
pouvais plus m'arrêter.
Je n'ai rien dit. Qu'aurais-je pu dire ?
Eva est ma petite sur soviétique. Mes
parents étaient communistes, j'ai appris
à lire dans Et l'acier fut trempé ;
et l'amour dans les mots d'Aragon.
Il n'aurait fallu qu'un instant de plus
pour que la mort vienne,
mais une main nue alors est venue
qui a pris la mienne.
(Tu as pris la mienne, António ; et puis tu
l'as lâchée.)
Quand j'étais petite, les murs du couloir
étaient tapissés de lithos de
prolétaires en marche, cuisses d'airain,
poings en avant.
Je ne faisais rien à l'école,
j'étais un cancre absolu, je faisais
semblant d'être là. Où
étais-je ? Je ne sais pas. J'étais
contre le système. Même à six
ans. Dans la cour je me battais avec celles qui me
traitaient de fille de Rouge, je leur
lançais des coups de pied dans le
ventre.
Dès qu'ils ont cessé d'être
communistes, mes parents ont divorcé.
Eva est ma petite sur soviétique. Elle
a la tête dure, elle est butée, comme
moi : une vraie fille de Stal. Elle et moi, on se
comprend, on n'a pas besoin de parler : on a eu la
même enfance. Elle est plus proche de moi que
ma voisine de classe, celle que j'ai croisée
l'autre jour dans le métro : impossible de
me rappeler son prénom, ni son visage
d'enfant. Elle se souvenait très bien de
moi, elle m'a sauté au cou. Elle m'a
laissé son téléphone, je ne
l'ai jamais rappelée. J'aime mieux ma petite
sur soviétique.
Quand elle est descendue, je me suis souvenue de la
comptine qu'on chantait à l'école,
devant la porte des toilettes.
J'ai perdu ma fille, ding ding carillon.
J'ai perdu ma fille, trois fleurs de la Nation.
Où l'as-tu perdue, ding ding carillon.
Où l'as-tu perdue, trois fleurs de la Nation
?
Dans les cabinets, ding ding carillon
dans les cabinets, trois fleurs de la Nation.
Et j'ai pensé à ma sur, que
j'avais perdue.
I
Eva crée des sites sur internet, c'est pour
ça qu'elle est venue en France, " Pour
chercher l'information ", précise-t-elle en
levant au ciel sa fourchette. Elle voue un culte au
dieu de l'informatique.
" Chez nous il n'y avait rien. On était
coupés du monde. Là-bas, pour les
gens de mon âge, c'est fichu, aucun espoir,
il faut partir. "
Assis à ses pieds, Virtalot lèche son
moignon.
En mai, Eva et moi nous irons en Crimée,
nous marcherons dans les forêts de magnolias.
Eva me parle souvent de la chair épaisse et
blanche des fleurs de magnolias.
Et la mer Noire. Oh, la mer Noire ! En mai nous
nagerons dedans.
I
Et quand j'ai passé Noël seule dans mon
lit, malade, à grelotter de fièvre,
en tête à tête avec une triste
pomme râpée, qui est venue frapper
à ma porte à minuit avec des
huîtres et un cadeau ?
Ma petite sur soviétique.
I
Je n'ai jamais rêvé de voyages avec ma
sur. Je me souviens d'une fille, en Italie,
dans un palazzo délabré ; elle
voyageait avec sa petite sur, ça m'a
troublée.
Je n'aurais pas pu : on voyage pour être soi
enfin, loin des siens. Mon pays m'emprisonne,
j'aime l'idée de l'étranger.
Pas besoin d'aller loin : la plupart de mes amies
sont étrangères, mes hommes aussi ;
j'ai besoin de rêver, les Français
m'ennuient.
LES LARMES NOIRES
(L'INCOMPRISE)
Un jour ma sur m'a dit :
- Ta sur est morte. Tu n'as plus de
sur.
Ça ne datait pas d'hier.
I
Un jour, bien avant ça, elle et moi, on
était allées au cinéma.
J'avais seize ans, elle dix - deux petites
provinciales montées à Paris.
Bientôt j'allais quitter ma famille pour
toujours, je n'avais pas grand-chose à lui
dire, je me sentais loin d'eux, loin d'elle. Elle
voulait voir L'Incompris de Comencini -
c'était une enfant cinéphile. J'en
avais ma claque de sangloter au cinéma, j'ai
préféré une comédie
quelconque avec Dutronc, on s'est donné
rendez-vous à la sortie.
Deux heures plus tard, quand ma sur est
sortie de la salle, elle avait les yeux rouges et
le visage noir-noir : passé au charbon.
A n'y rien comprendre.
Elle tenait à la main une petite statuette
en bois sombre gravée d'un dragon d'or
qu'elle avait piquée à Chinatown, un
bâton d'encre de Chine, elle ne le savait
pas. Je me souviens, à l'époque, ma
sur et moi, on volait beaucoup, c'est elle
qui m'avait appris, on comparait nos butins, je
cachais mes larcins dans le dos de mes robes, sous
mes longs cheveux dénoués
(insoupçonnable), j'avais une
prédilection pour les boîtes de crabe
de Crimée.
Elle, elle volait n'importe quoi, il fallait juste
que ça coûte, elle avait des fortunes
en pacotille au fond de ses poches, ça
aurait dû m'alerter, c'était un
signal, j'ai pris ça pour un jeu : les
petites voleuses.
On ne se faisait jamais prendre, on avait l'air de
deux anges.
Pendant le film, tout en pleurant sur les
souffrances de L'Incompris, elle a trituré
la figurine. Les doigts mouillés de larmes,
elle se frottait le visage, couvrant son petit
museau d'encre noire sans le savoir.
J'ai bien ri, quand j'ai compris.
I
Dix ans plus tard, après bien des drames, on
apprenait qu'elle était
schizophrène.
J'ai moins ri ce jour-là.
Déjà, à l'époque du
cinéma, la maladie se mettait en place, la
démolissait méthodiquement.
Si j'avais su... qu'aurais-je fait ? Je l'aurais
peut-être aimée un peu, au lieu de
l'ignorer, et de n'aimer que mes amies. Sans jamais
la voir, elle, la petite, la mal-aimée.
L'incomprise.
NOËL AUX LOFOTEN
C'est bientôt Noël, Isabelle et moi on
n'est pas très famille, on a une carte
interrail (on est jeunes, on voyage pour rien en
train dans toute l'Europe), une vague adresse
quelque part dans les îles Lofoten, des amies
d'amies. Vivent-elles encore là-bas ?
La fille qui nous a donné l'adresse hier
soir dans un bar pense que oui, elle n'est pas
sûre, on verra bien.
Isabelle est charpentière - elle n'en a pas
l'air -, elle a grandi dans une institution pour
psychotiques, rien que des garçons. Quand on
parle de Karl Marx elle demande : c'est un ami
à toi ? C'est la plus agréable
compagne de voyage qu'on puisse imaginer.
Sac au dos on s'embarque. Trois jours et trois
nuits sans sortir des gares, à dormir dans
les couloirs des trains d'Allemagne, du Danemark,
de Suède, de Norvège...
Dans le train on ne voit plus que des Vikings et du
givre sur les vitres, on traverse des paysages de
glace, quand on passe le bras par la fenêtre
on secoue des branches de sapin lourdes de neige,
on dort dans les couloirs entre les papiers gras et
les mégots, on s'étale sur les
sièges, comme je suis toute menue je dors
dans le filet à bagages, ça fait
comme un hamac, Isabelle qui est normale dort en
bas. On est aux anges. On s'écroule parfois
dans les salles d'attente des gares de partout, de
nulle part, on ne sait même pas dans quelle
ville on est, ni dans quel pays : on file vers le
Nord.
I
A un moment il n'y a plus de train.
Il faut prendre le car. Un gros car
norvégien qui passe de la musique
hawaïenne en boucle pendant douze heures, il
fait nuit tout le temps. Depuis, la guitare
hawaïenne évoque toujours pour moi des
paysages de neige éclairés par des
phares. Au bout de six heures passées entre
des rangs de paysannes norvégiennes assises
sur leurs gros paquets de Noël, je descends
une minute me dégourdir les jambes. Le car
s'en va, le chauffeur ne comprend rien aux grands
gestes d'Isabelle qui lui explique que son amie est
descendue un instant à la pompe à
essence, au milieu de nulle part, en pleine
forêt, les passagers ne parlent que le
norvégien.
Je regarde le car s'éloigner sur la petite
route qui file vers le Nord, je m'imagine toute
seule ici, sans argent, sans papiers, passant
Noël dans les bois enneigés devant
cette pompe à essence norvégienne
entourée de trois maisons de paysans, je
cours, le chauffeur me voit gesticuler dans son
rétroviseur, le car s'arrête, la porte
s'ouvre en soufflant.
I
Il n'y a plus de route, il faut prendre le
bateau.
A bord on fraternise avec deux jeunes taulards en
permission, il y en a un qui est roux,
bouclé, très joli, ils vont passer
Noël dans leur famille, après ils
retourneront en prison. Le plus timide m'offre une
boîte de cachous, j'en avale une
pincée, il me fait des grands signes, je
finis par comprendre que c'est du tabac à
chiquer, le bateau tangue, je ne me sens pas
très bien, le tabac pèse des tonnes
sur l'estomac. Je monte sur le pont, Isabelle et
les taulards me rejoignent, les vagues sont
énormes, le vent nous lance des paquets de
neige, le bateau monte parfois à la
verticale et retombe lourdement. Nous passons le
réveillon de Noël sur le pont tous les
quatre, assis contre la porte, attachés les
uns aux autres pour éviter d'être
emportés par les vagues et le vent.
En descendant du bateau nous reprenons un car. La
route longe la mer du Nord, traverse des hameaux.
Tout est blanc, même la route. Il fait nuit
tout le jour. Au terminus nous montrons notre petit
papier froissé avec l'adresse au chauffeur,
il s'affole, ce n'est pas une adresse, c'est une
poste restante. Tout ému à
l'idée de larguer ces deux gosses dans les
îles le jour de Noël, il passe quelques
coups de fil, nos amies inconnues, prévenues
de l'arrivée de deux petites
Françaises tombées du ciel, viennent
nous chercher à la gare en
traîneau.
Nous restons cinq jours dans leur maison de bois,
entassées les unes sur les autres, à
dormir près du poêle, à sucer
du fromage en tube aux crevettes et du hareng saur
- c'est tout ce qu'on trouve à
l'épicerie. Pendant la seule heure de jour
on sort, on se jette dans la neige.
Nous n'avons jamais compris comment les cinq filles
(des Allemandes) avaient atterri ici - dans ce
village de pêcheurs norvégiens du bout
du monde.
Au bout de cinq jours nous faisons le même
voyage à rebours, nos amis les taulards ont
dû rentrer en prison.
I
Pas un instant, pendant ces quinze jours, je n'ai
pensé à ma sur. Pas une carte,
pas un coup de fil, rien. Comme si elle n'existait
pas.
JANE DE VANCOUVER
J'ai vécu à Vancouver il y a
longtemps. J'étais partie jeune
mariée, j'y retourne divorcée.
Les hommes passent, les amies restent.
Jane est venue me chercher à
l'aéroport.
En dix ans Jane et moi on ne s'est pas écrit
une seule fois, et là on tombe dans les bras
l'une de l'autre, on se retrouve comme si
c'était hier.
Jane est née à Vancouver de parents
chinois, elle ne parle que l'anglais, elle est
photographe et manager de rock, une vraie fille de
Vancouver. En dix ans elle n'a pas changé.
Ses cheveux ont poussé, elle n'a plus l'air
d'un petit garçon, sauf quand elle les tire
en arrière.
Nous roulons lentement le long de marine drive,
entre ciel et mer. Le Pacifique. En France je
n'aime pas la mer, ici c'est différent ;
j'aime l'océan Pacifique.
Les grèves de galets couvertes de grands
troncs rejetés par la mer, les saumons qu'on
fait griller le soir sur la plage, en ville, en
buvant de l'alcool caché dans des sacs en
papier, les montagnes enneigées, les
gratte-ciel illuminés.
Jane et moi, le soir, on marche sur d'interminables
chemins de bois, écorces et troncs, on
sautille d'arbre en arbre, même la nuit, on
peut faire des kilomètres comme ça.
Parfois on tombe, surtout moi, Jane me tend la main
et me tire de là. Nous sommes seules, il n'y
a jamais personne ici la nuit, pourtant la ville
est là.
Je retrouve l'océan comme un vieil ami.
Le Pacifique a un prénom, comme les typhons
: il s'appelle Jane.
I
Jane habite une petite maison banale entre la 18th
et Heastings, un quartier cossu. Côté
rue sa maison est lisse, à
l'intérieur tout est bizarre, Jane cache
bien son jeu. Elle loge de drôles de gens,
tapisse ses murs d'images étranges, bricole
dans son jardin une cascade de bidets. Un jour elle
me demande de dessiner un poisson en
céramique sur un mur avec des débris
d'assiettes. Je n'ose pas, elle se fâche,
tous ses amis ont laissé un poisson sur le
mur du jardin. Les doigts enduits de ciment, je
choisis les morceaux, je dessine un petit poisson
mignon, j'ai honte, j'ajoute un brochet
préhistorique avec de terribles dents, il va
manger le petit poisson, Jane est ravie.
- C'est tout à fait toi. Le petit poisson,
et le monstre. Tu es les deux !
Je photographie Jane sous le magnolia. Quand
j'étais gosse à Nancy il y en avait
un dans ma chambre, sur le vitrail de la
véranda.
I
Je monte avec Jane dans sa chambre, elle a
loué un film sur la reine Charlotte,
épouse d'un roi dément. Je m'envole
demain vers les Queen Charlotte Islands,
grâce à Jane je sais où je mets
les pieds. Blotties toutes les deux dans le lit,
George à nos pieds, on assiste à la
montée de la folie du roi Georges III.
Depuis dix ans Jane photographie le lit où
elle a dormi : sa chambre est couverte de milliers
de polaroïds de lits. Pas de corps, rien que
des draps défaits, on ne sait pas avec qui
elle a dormi, ni où, rien que des lits.
Certains reviennent, d'autres pas.
I
Jane emportera son appareil dans les îles de
la Reine Charlotte, elle me rejoindra. En attendant
je passe une semaine étrange avec elle
à Vancouver. Vancouver, bois et
héroïne : la région vit de
ça. Vancouver est devenue la plaque
tournante de la drogue pour l'Amérique du
Nord. J'y pense quand on marche le long du port. La
vie secrète de la ville, l'odeur de
l'argent, l'ombre des enfants perdus morts
d'overdose. J'en ai connu. Tout le monde en a
connu. Le long des docks je pense à Line,
à l'aiguille dans ses veines. Maintenant
c'est d'ici que ça vient : des grands cargos
rouillés qui rôdent la nuit dans le
port de Vancouver.
I
La nuit, Jane et moi on promène le chien
George, qui est une chienne. On laisse la voiture
au parking, on s'enfonce dans la forêt. La
ville est là, tout près, on pourrait
la toucher, pourtant elle est si loin, un autre
monde. Vancouver est encerclée par la
forêt et l'océan, l'an dernier un
homme s'est perdu un mois dans cette
forêt.
Entre les grands arbres noirs, je me sens toute
petite. Je distingue la silhouette de Jane,
j'entends sa voix, elle appelle George. Je glisse
sur le sentier en pente. Les arbres sont si hauts,
je ne vois pas le ciel. Je distingue des bandes
argentées, l'océan luisant sous la
lune, entre les troncs.
Jane et moi on descend, George cavale dans les
vagues. On croise un homme, il nous demande du feu,
le briquet de Jane éclaire un instant son
visage étroit, j'ai envie de le prendre dans
mes mains, il nous regarde, je nous vois tous les
trois rassemblés autour de la petite flamme,
elle s'éteint, le garçon
disparaît dans la forêt.
Jane et moi on marche longtemps sur la
grève.
I
Jane a fait la fête à Paris, elle a
vécu les nuits agitées du Palace
où je n'ai jamais mis les pieds, elle s'est
droguée pas mal, moi pas. Jane a su
s'arrêter. En ce temps-là, Paris-New
York - Londres-Paris, elle a fait beaucoup de
photos de mode ; elle a tout
arrêté.
- J'avais tellement pitié de ces filles, si
jeunes, tellement naïves ! La plupart viennent
de trous perdus, du Kansas, du Texas, elles ne
connaissent rien à la vie, j'avais tellement
pitié d'elles, je n'ai pas pu continuer
à vivre de ça.
Moi pendant ce temps-là, j'avais mes
bébés. Pendant toutes ces
années on n'aurait rien eu à se dire,
aujourd'hui on se retrouve.
I
J'ai parlé de ma sur à
Jane.
Elle m'a juste dit :
Wow...
En anglais.
Ça sonnait tout doux.
Jane me manque. Je voudrais que Vancouver soit dans
la banlieue de Paris.
I
Jane m'emmène à la Vancouver Art
Gallery, voir les masques de son ami David.
David est métis, suisse et indien. A
Vancouver il y a beaucoup de mélanges
improbables. On n'y fait même pas
attention.
David a une histoire tragique, comme beaucoup
d'Indiens. Un soir en allumant une cigarette en
rentrant d'une fête, ses parents ont
sauté avec la bouteille de gaz. Heureusement
les enfants n'étaient pas là, les
parents ont sauté tout seuls.
La famille suisse a rappliqué aussi sec, ils
ont flanqué les enfants en pension, trois
pensions séparées, sans jamais les
voir.
Ils étaient très riches, très
corrects, ils haïssaient les Indiens. Leur
laisser-aller.
Les parents de David vivaient de récup, ils
faisaient des cabanes somptueuses pour
l'été avec des objets glanés
dans les décharges. David et ses
frères habitaient dans une réserve,
misérable, comme toutes les réserves.
Ses parents bâtissaient pour eux des villages
insensés, avec des galeries, des auvents,
tournés vers l'océan.
Quand Jane m'en parle, elle a le visage tout
éclairé.
- C'était tellement beau ! Tu peux pas
savoir. Si coloré ! Complètement
dingue.
Faire du bonheur avec du malheur, de la
gaieté. Et sauter sur une bouteille de
gaz.
Elle me raconte ça, je suis jalouse,
j'aurais aimé jouer dans les cabanes avec
eux. Une enfance indienne dans les bidonvilles de
Vancouver.
Jane préfère les filles, David les
garçons, ils sont les meilleurs amis du
monde, parfois ils essaient de faire un enfant
ensemble (mais vu la façon dont ils s'y
prennent, ça m'étonnerait qu'ils y
arrivent).
De son enfance, David a gardé le goût
de la provoc et de la récup. Cette fois-ci
il a déchiré des dizaines de Nike
hors de prix et en a fait des masques indiens.
Noirs-rouges-blancs, comme les anciens : pastiches
poignants de ceux qu'on voit dans les
musées. Pieds de nez à
l'Amérique bien-pensante, insolents et
émouvants. Par les fentes noires des
illets, les masques pleurent des lacets.
J'ai gardé le catalogue de l'expo, c'est
Jane qui a fait les photos.
Dimanche à l'heure du brunch, on retrouve
David et ses amis au grand dim sum de
Chinatown.
David est venu avec le joli Jonathan, artiste
lancé, comme lui. Ils rayonnent. Leur ami
Bart, qui n'a pas le succès des deux autres,
a le regard triste, il ne mange pas beaucoup.
Jane et moi on se jette sur les plats qui passent
sur les chariots.
I
En attendant le grand départ pour les
îles de la Reine Charlotte, j'accompagne Jane
à Victoria, ridicule petite ville anglaise,
capitale de la Colombie-Britannique, dans
l'île de Vancouver.
Ce jour-là une amie de Jane, photographe
elle aussi, commente des daguerréotypes de
pionniers chinois, trouvés par hasard sous
un vieux lit. Jane se sent proche des Indiens,
à cause de David, mais pas seulement.
" Les Wasp haïssent d'abord les Indiens,
ensuite les Chinois. "
Dans la galerie, Jane me présente Faith,
Chinoise blonde aux yeux bleus. Sa mère est
ukrainienne, elle n'a pas connu son père,
son beau-père était chinois, ses
frères aussi, quand elle parle d'elle, elle
dit : je suis chinoise. Faith commente les
portraits fanés avec humour, devant un
parterre de vieux Chinois hilares.
I
De retour à Vancouver, Jane me montre un
album sidérant : Sleeping beauty.
Des images d'ici, prises dans les années
1880. Des dizaines d'enfants morts, en dentelles et
rubans, posent dans les bras de leurs parents. Ici
la mort faisait partie de la vie, on posait les
photos des petits morts sur le buffet, entre le
mariage et la première communion, il en
mourait tellement.
J'ai gardé ces photos sur ma
rétine.
I
Je suis venue à Vancouver pour écrire
un livre que j'écrirai... plus tard, j'ai
retrouvé mon amie Jane. Jane viendra avec
moi dans les Îles, à deux heures
d'avion de Vancouver. Vers le Nord.
LONELY MOON
Ce matin je m'envole vers les îles de la
Reine Charlotte. Jane me dépose à
l'aéroport, elle viendra plus tard. Dans
l'avion je rencontre un couple de jeunes
mariés en voyage de noces, ils rentrent tout
juste d'Europe, ils sont allés partout en un
rien de temps. La fille me prend sous son aile,
elle me raconte sa Honey Moon, je lui
réponds :
- I'm in a lonely moon.
Elle rit, moi aussi.
Plus tard, la jeune mariée, Vicky, me
présentera Dana, princesse haïda, belle
comme une star de cinéma. Je marcherai avec
Dana le long du Pacifique, elle me montrera ma
première baleine, c'est la saison.
Bientôt j'en croiserais des douzaines tous
les matins, à la fin je n'y ferai même
plus attention.
Le soir j'appelle Jane : I saw my first whale !
Dana me demande des photos de mes enfants, je n'en
ai pas. Elle éclate de rire, un peu
choquée : What kind of mother are you ?
Dana, princesse haïda, est du clan des Aigles.
Elle parle haïda et japonais, elle est
habillée à la dernière mode,
elle a vu tous les films, elle est fière
d'être indienne - indian pride. Ce soir elle
m'invite chez elle, dans le village indien de
Skidegate, elle me présente un vieux
prêtre indien de son clan, an older, il me
regarde.
- You look like someone who likes people.
Je rougis. J'aimerais que ce soit vrai.
Le vieil Indien me raconte sa vie sur fond de easy
listening, la porte est ouverte, j'entends les
vagues, je vois la nuit.
" Voici le rêve qui m'a sauvé la vie.
J'avais à peine dix ans, je devais mourir
dans la nuit, le docteur l'avait dit, toute ma
famille était réunie, j'étais
en paix, je ne souffrais plus. J'ai fermé
les yeux, j'ai vu mon grand-père mort sur la
rivière, il venait me chercher dans son
canoë pour aller à la chasse - chez
nous c'est signe de mort. J'ai couru vers lui avec
mon fusil, j'ai croisé une petite fille,
elle m'a dit : N'as-tu rien oublié ? Il n'y
a pas de balles dans ton fusil.
Grand-père a souri : retourne les chercher,
je ne suis pas pressé. J'ai couru vers la
maison en serrant mon fusil, je me suis
réveillé, tout le monde était
autour de moi, j'étais sauvé. "
Le vieil homme boit une gorgée d'eau.
" Mon grand-père était medicine man.
Et son grand-père avant lui. J'aurais
peut-être dû faire comme lui, qui sait.
"
Je lui parle de ma sur, il me regarde avec
compassion.
" Si elle était d'ici, votre sur
vivrait au milieu des siens. On n'éloigne
pas les gens qui souffrent, chez nous, on vit avec
eux. "
Je baisse la tête.
Le vieil homme rentre chez lui, je le vois
disparaître dans la nuit, il marche devant
les vagues, sa maison est tout au bout du village,
à côté du cimetière
où les Blancs n'ont pas le droit
d'entrer.
La petite princesse haïda regarde Matrix en
DVD, est-ce que je veux rester ? J'aime mieux
rentrer. Je marche dans la nuit entre Skidegate et
Charlotte City, cinq miles sous le ciel le long de
la côte, le vent s'est levé. Des
pick-up passent sur la route en haut, je regarde le
petit hydravion rouge qui tangue dans
l'océan, je m'assieds sur le ponton
métallique, je pense à toi
António, je prends des photos.
LE DIEU DES LIBRAIRES
Le lendemain je pars à la recherche de Bill
Ellis, le plus mythique des libraires. On m'a
parlé de lui à Paris, à
Toronto, à Vancouver, dans l'avion, sur le
bateau... Il est entouré d'une telle aura,
je ne suis même pas sûre qu'il
existe.
Je finis par dénicher l'écriteau,
Bill Ellis Book Store, un discret panneau de bois,
je pousse la porte étroite et
pénètre dans une librairie qui n'en
finit pas. Spacieuse, ensoleillée, ouverte
sur le Pacifique : un fantasme de bibliophile.
Le maître des lieux me reçoit sur la
terrasse. Grand et mince, élégant,
yeux bleus perçants et courte barbe blanche,
il ressemble à un capitaine Nemo
apaisé, qui aurait accepté de
vieillir.
Venu il y a vingt ans de Vancouver sur son voilier,
Bill Ellis n'est jamais reparti. A peine
débarqué, il a rencontré
l'amour, en la personne de la charmante libraire
qui le seconde. Avec elle il a fondé la plus
grande librairie nord-américaine
consacrée aux affaires indiennes, ils
vendent des livres dans le monde entier ; aux
musées, aux collectionneurs, aux Indiens,
aux curieux, aux voyageurs ; Bill Ellis est aussi
éditeur.
Sans trop y croire, je cherche un ouvrage rarissime
publié en 1870 par un chercheur d'or
britannique ; la conservatrice du musée
indien de Skidegate m'en a parlé hier,
l'auteur aventurier décrit
l'épidémie de variole qui tua en
quelques jours presque tous les Indiens. C'est
exactement ce que je cherche, je suis venue ici
pour enquêter sur ce fléau
d'apocalypse qui tua des millions d'enfants
à travers le monde, avant d'anéantir
presque tous les Indiens des deux
Amériques.
Avant l'arrivée de la Mort Rouge, trente
mille haïdas vivaient dans les Îles ;
une semaine plus tard, il en restait à peine
six cents - parmi eux, beaucoup d'aveugles, de
fous, défigurés.
Le livre m'attend, rangé sur
l'étagère, classé au nom de
l'auteur. Bill Ellis rit de ma stupeur.
J'achète aussi un très beau livre
d'Edward Curtis pour Jane, des tirages originaux
grand-format ; je m'installe avec le libraire sur
la terrasse, heureuse et ruinée.
Devant nous passent des baleines et des
éléphants de mer, des aigles blancs
et des corbeaux géants - qui parlent
haïda -, j'ôte mes souliers et
déploie mes orteils au soleil, en sirotant
mon café.
I
Un matin avec Jane, chez Margaret, devant un
monstrueux fisherman breakfast - six ufs
frits, six saucisses, patates sautées,
toasts, bacon rissolé et sirop
d'érable, spécialité des
îles de la Reine Charlotte - la bouche pleine
de graisse, je rêve tout haut.
- Moi mon rêve c'est qu'on me dise un jour :
you are under arrest ! Comme au cinéma.
Jane, croquant son bacon :
- Ça m'est arrivé, ça n'est
pas si drôle.
On avait piqué une voiture pour faire un
tour dans la rain forest avec des copains - on
n'avait pas mal bu et fumé - à
l'époque j'avais un ami qui savait
démarrer toutes les voitures, à seize
ans c'est pas mal. On a fait notre petit tour dans
la forêt, au retour on a voulu remettre la
voiture où on l'avait trouvée, la
police est arrivée au moment où on
sortait : you are under arrest ! Le flingue dans le
dos, les mains sur la tête, fouille au corps
: le grand jeu. Par chance on n'avait plus de
drogue, on avait tout fumé. Ils nous ont
ramenés chez nos parents par la peau du
cou.
- Et ton ami le braqueur de voitures, qu'est-ce
qu'il est devenu ?
- Il est vendeur de voitures.
I
Plus tard, sur la grande plage du Nord, un chaos de
rocs et de troncs. Derrière nous les arbres
sont couchés, on s'abrite dans la cale d'un
bateau éventré par le Pacifique, Jane
me parle de son père.
Quand j'ai connu Jane, il y a dix ans, son
père venait juste de mourir.
- Chaque jour pour mon goûter mon père
m'épluchait une pomme. Depuis toujours. Un
jour il a épluché ma pomme, comme
tous les jours, et puis il est tombé, dans
la cuisine, et il est mort. J'ai pris une photo de
la pomme, et je l'ai mangée. J'étais
sa préférée.
Sur la grève un aigle déchire la
chair orange d'un saumon. Il est trop tard pour
rentrer à l'hôtel, on se perdrait dans
la forêt, il y a des ours qui n'attendent que
ça.
Jane et moi on se couche dans la cale, le vent
hurle, on mâche des magic mushrooms
éventés, ça calme la faim.
- Viens contre moi, on se réchauffera,
murmure Jane, avant de sombrer.
Je dis non, je préfère claquer des
dents toute la nuit, et garder mon amie.
I
Jane m'a donné un vieux plateau en
métal avec Vancouver vue d'oiseau. Je vois
les montagnes, la baie, l'océan, la ville
très nettement, les gratte-ciel, la rue
où vit Jane ; tous les jours je mange sur la
photo.
I
Pour la nouvelle année j'ai reçu de
Vancouver un colis tout léger, un paquet de
fortune's cookie, ceux qu'on offre dans les
restaurants chinois avec l'addition ; c'est Jane
qui me l'envoie. J'en prends un au hasard, je le
pose dans ma paume, je retrouve Vancouver dans le
creux de ma main. Par la fente j'aperçois le
petit papier qui contient ma destinée, je
casse le cookie, je tire la languette et je lis
:
" Don't eat the yellow snow. "
Effet retard du magic mushroom ?
LE PASSEPORT
Juste avant de partir à Vancouver j'ai perdu
mon passeport. Je fouille mon bureau, je trouve une
petite photo de ma sur à vingt ans.
Juste avant qu'elle s'enferme.
Elle ressemble à l'héroïne de
Sleepy Hollow : de grands yeux gris, une petite
bouche ronde, de longs cheveux blonds, l'air
inquiet. Au début de sa maladie, elle
était d'une grâce effrayante, une
beauté d'Atride. Je revois son petit visage
vide à la fenêtre, j'ai dans la bouche
un goût de cendres.
Je la revois à seize ans, chez moi, elle
pleure sans raison, " J'ai peur de sortir, je me
sens mal dehors, tous ces gens... " Elle a l'air
tellement perdue.
Je ne veux pas l'entendre, je lui dis :
- Arrête de pleurer ! Sors donc ! Ça
te changera les idées.
Et je la pousse dehors.
Je ferme le tiroir, je renonce à trouver mon
passeport.
J'en demanderai un autre, à mon nom de jeune
fille.
De toute façon, celui-là ne rimait
plus à rien.
BRIGITTE (LES PRALINES)
La première fois que j'ai vu Brigitte, elle
m'a dit :
- Je m'appelle Sultana.
C'était dans la rue en bas de chez moi.
On avait deux petits garçons du même
âge, ça nous a rapprochées.
Depuis, on s'est fâchées vingt fois,
vingt fois raccommodées, avec elle c'est
comme ça.
La dernière fois que je l'ai vue, elle
était dans son bain, elle tordait en chignon
ses longs cheveux bruns, je voyais son beau profil
de courtisane du xixe siècle à
travers la buée.
Au moment d'entrer dans l'eau, elle a
soupiré.
- Dimanche mon frère m'a traitée
d'antisémite.
Elle s'est savonnée, la tête basse, on
aurait dit une gamine punie.
Je savais que son frère venait de partir en
Israël, c'était son
préféré.
Sa mère avait été deux fois
veuve, la première fois d'un
séfarade, la seconde fois d'un
ashkénaze, elle avait eu quatre enfants de
chaque côté, les ashkénazes
méprisaient les séfarades, qui ne
leur parlaient plus.
Le frère de Brigitte partait le lendemain
avec femme et enfants vivre en Israël, ils
s'étaient rassemblés pour un dernier
dîner, chez Brigitte-Sultana.
- Moi, je n'aurais jamais pu épouser une
goy, a déclaré son frère en
reprenant de la tarte aux pommes (c'est moi qui
l'ai faite).
- Alors tu es raciste ! a répliqué
Brigitte, piquée au vif.
- C'est à cause de gens comme toi qu'il y a
la guerre !
C'est là qu'il l'a traitée
d'antisémite.
Il a ajouté :
- Et toi, toi, qu'est-ce que tu es, toi ? Tu n'es
rien ! Ni juive, ni rien !
La maman, décorée comme un arbre de
Noël :
- Les Arabes ! Les Arabes ! Maudits soient-ils !
C'est de leur faute à eux, tout ce qui
arrive !
- Oh, toi maman, ferme-la !
- Toi aussi sois maudite ! Fille damnée !
Que la maladie soit sur toi !
A ce moment-là, tout le monde s'est mis
à pleurer.
Sauf les enfants, qui continuaient de jouer.
I
L'autre jour Brigitte est passée en coup de
vent, je faisais des pralines.
Elle m'a regardée tourner la cuillère
en bois, ça sentait bon le caramel un peu
brûlé et les amandes
grillées.
J'ai tourné de plus belle, ça
commençait à noircir.
Brigitte regardait tristement les pralines.
Qu'est-ce qu'elles ont, mes pralines ?
Elle s'est penchée sur la poêle, elle
a fermé les yeux.
- Quand j'avais sept ans je suis tombée
malade. Pas grand-chose, mais j'ai dû aller
à l'hôpital. Tous les jours mon
père venait me voir, il me faisait des
pralines. J'adorais ça. J'étais sa
préférée, il m'appelait sa
petite princesse.
L'été d'après je suis partie
en colonie, mes frères et surs aussi,
quand on est rentrés mon père
n'était plus là. Ma mère
était seule à la maison, tout en
noir.
Deux semaines plus tôt mon père
était mort d'une crise cardiaque. On l'avait
enterré en Israël, ma mère ne
nous a même pas prévenus, elle avait
trop peur de la mort. Chez nous on ne parlait
jamais de la mort ni de la maladie, ça porte
malheur.
Il a fallu qu'on devine tout seuls que notre
père était mort.
Elle nous a juste dit : votre père est
parti.
Le mois dernier je lui ai
téléphoné, je n'en pouvais
plus, j'ai hurlé :
- Maman je veux que tu me dises que mon père
est mort ! Dis-le-moi ! J'ai besoin de l'entendre
!
- Qu'est-ce qui te prend ma fille, tu es devenue
folle ?
- Dis-moi que papa est mort !
Elle a fini par le lâcher. Elle a eu du mal,
mais elle a fini par le dire.
- Ton père est mort.
Depuis je me sens libérée.
I
Je ne peux pas parler de ma sur à
Brigitte, elle n'aime pas le malheur.
Comme dirait sa mère : A quoi ça sert
de parler des choses tristes ?
Brigitte et moi quand on se voit, c'est pour
rire.
I
Un jour d'été, Brigitte à la
fenêtre, elle attrape ma chatte,
perchée sur le balcon.
- Ma sur et moi, quand on était
petites, on adorait la Piste aux Etoiles. Un jour
on a voulu faire une surprise à mon
père, on avait répété
toute la journée. Quand il est
rentré, j'étais suspendue dans le
vide, je tenais juste par un bras et une jambe
à la balustrade, je faisais des pirouettes,
comme à la télé.
Il s'est approché tout doucement, il m'a
attrapée, il m'a serrée très
fort dans ses bras, il tremblait.
- Ne refais jamais ça.
Adossée à la fenêtre, Brigitte
caresse mon chat.
I
Une nuit Brigitte me dit :
- Je ne pourrais pas coucher avec un juif, j'aurais
l'impression de coucher avec mon frère.
I
Dès que je cesse de la nourrir, Brigitte
maigrit, maigrit...
Ce jour-là j'avais fait un poulet farci sous
la peau avec une sauce aux noix, une recette
médiévale, son plat
préféré.
Elle a soupiré.
- Qu'est-ce qui ne va pas chez nous, Blanche ?
Pourquoi on ne trouve pas d'homme, dis ?
D'une petite voix navrée.
J'ai rempli son assiette.
- Mange, ma fille, mange !
PIQUE-À-MORT
Je nourris toutes mes amies. Je sais ce que chacune
aime, ma cuisine redonne le goût de la
vie.
Je n'ai jamais cuisiné pour un homme.
Sauf pour toi António.
Et pour mes enfants. Mais les enfants, c'est
différent.
Un jour ma sur est venue chez moi, la cuisine
était sombre, je faisais un plat chinois,
elle a piqué dans le plat, je l'ai
griffée avec ma fourchette, elle s'est
enfuie. Je l'ai appelée par la
fenêtre, elle était au bout de la rue,
elle n'est jamais revenue.
I
Je me souviens d'un conte de Perrault, " La petite
table ", qui contenait une formule magique.
Pique, petite fourchette d'or,
Pique-pique-pique à mort.
J'adorais ce conte. Je me servais tout le temps de
la formule, pour aiguiser ma fourchette.
J'aimerais revenir dans cette cuisine sombre ; ce
jour-là, penchée sur le plat chinois,
je rengainerais ma fourchette, et je dirais
à ma sur :
- Mange, ma fille, mange.
ANAÏS (LES MIMOSAS)
Le père d'Anaïs est mort, je l'ai lu
par hasard dans le journal.
" Paul V. nous a quittés, ses amis de la
Grange-aux-Belles ne l'oublieront pas. "
Le faire-part m'a surprise. Cet homme-là
avait donc des amis ? Cet homme-là.
Son nom, pour moi, était synonyme de
dégoût. Anaïs avait fini par
porter plainte contre lui. Seule d'entre toutes ses
surs. Un jour, à la pause-café,
Anaïs m'avait parlé de son père.
La première fois, je n'ai pas pu l'entendre.
Ce n'est pas que je n'ai pas voulu la croire, non :
je n'ai pas pu l'entendre, mes oreilles se sont
fermées.
Anaïs était mon amie, on travaillait
ensemble depuis longtemps. J'écrivais des
articles, elle les mettait en pages, choisissait
des photos, de mes petites histoires elle faisait
quelque chose de beau.
Je savais que sa mère était morte il
y a longtemps, un mois d'août, dans les
Abruzzes, morte de froid en été pour
avoir perdu son chemin et ses compagnons de
randonnée. Une nuit dehors, toute seule dans
la montagne, avait suffi à la tuer.
Pourtant c'était l'été.
Un jour Anaïs m'a parlé. Je me
souviens, ce jour-là on mangeait du
céleri rémoulade avec les doigts dans
la même barquette, assises sur la
moquette.
" J'en ai voulu à ma mère
d'être morte. On n'a pas eu le temps de
parler de ce que nous avait fait notre père.
Elle s'en doutait forcément. Même
s'ils étaient séparés. Elle ne
pouvait pas l'ignorer. Toutes mes surs y sont
passées, moi aussi, sauf la petite, je l'ai
protégée.
Un jour je lui ai dit : non papa, Emilie ne veut
pas faire de photo avec toi. Non papa.
Il n'a rien dit, il n'a pas insisté.
Le truc de mon père, c'était de nous
prendre en photo. Nues. Pendant les séances
il nous touchait. Avec ma grande sur, c'est
allé plus loin. Entre nous on n'en parle
jamais. Mais c'est tout le temps là.
Une de mes surs a passé un an en H.P.
sans nous le dire, on ne l'a su qu'après,
elle avait disparu, on ne savait pas où elle
était. Ma petite sur est anorexique,
elle pèse à peine quarante kilos,
elle n'a jamais eu ses règles. Mes
surs ont refusé de porter plainte,
j'ai dû le faire toute seule. J'ai eu besoin
de faire ça à la naissance de ma
fille, ça m'a libérée. "
Au printemps Anaïs et moi on a emprunté
une voiture, et on a roulé vers le sud.
Jusqu'au massif de l'Esterel, le pays de sa
mère. On est passées par les Alpes,
c'était plus long mais on s'en fichait, les
arbres venaient juste de fleurir, des fleurs
blanches sur le bois noir, on s'arrêtait tout
le temps pour les toucher.
Anaïs roulait vite sur les crêtes, vite
et bien, elle prenait les virages en douceur, on
descendait pour regarder les vallées.
On restait longtemps sans parler, assises sur le
bas-côté, les jambes dans le vide.
Elle n'en voulait pas à la montagne de lui
avoir pris sa mère.
Pendant le voyage, j'ai découvert
Anaïs, la vraie Anaïs, pas celle qui met
en pages les articles et les photos des autres,
non, celle qui mène sa vie à la
baguette, passe les murs à la chaux, refait
la plomberie, l'électricité, et
plante dans la lumière du soir des mimosas
sur sa terrasse. Ceux qu'on dénichait le
matin dans sa forêt.
" Et tant pis si c'est pas la saison, ça
poussera bien quand même ! "
Anaïs rit, et moi aussi. Ça sent si
doux, les mimosas, dans la lumière du soir.
On a les mains pleines de pollen, les mains et les
joues toutes dorées. Dans le pays
d'Anaïs, sur les collines, il y a des
forêts de mimosas.
Je n'en reviens pas, je suis une fille du Nord, le
Sud, je connais pas. Anaïs et moi on se roule
dans les feuilles comme des marcassins.
Le soir elle invite les voisins à admirer
son jardin.
Anaïs ne se laisse pas faire, elle ne s'est
pas laissé détruire par son
père, elle aime la vie quand même,
elle ne hait ni son père ni sa mère,
elle veut simplement que justice soit rendue. A
elle et à ses surs.
I
Je ne parle pas de ma sur à
Anaïs. Ou presque pas. En ce temps-là,
on ne savait pas que c'était si grave.
Assise sur la terrasse, tournant le dos au vide, je
la regarde planter ses mimosas. Je chantonne, je ne
pense à rien.
I
Photographe renommé, à la fin de sa
vie, le père d'Anaïs vivait comme un
clochard. Ses filles se sont battues pour qu'il
touche une retraite, il ne leur a jamais dit
merci.
Il n'a jamais voulu voir la petite fille
d'Anaïs. C'est de ça qu'elle souffre le
plus. Elle est sans haine. Comment fait-elle ? J'ai
de la haine pour son père à sa place,
elle ne me le demande pas.
Quand j'ai vu le faire-part annonçant la
mort de son père, l'autre jour, j'ai
pensé à Anaïs. Je n'avais pas
pensé à elle depuis longtemps.
Aujourd'hui elle vit à la campagne avec sa
fille et le père de sa fille, elle s'occupe
toujours des articles des autres, mais de loin.
Elle fait pousser des arbres dans son jardin, sa
fille est aussi belle qu'elle.
Quand les surs ont voulu vendre la maison de
leur mère, Anaïs et moi on avait
pensé à la racheter ensemble.
Les surs n'ont plus voulu vendre, alors je
n'y suis plus allée.
Elles ont fini par se réconcilier.
Anaïs m'a parfois fait souffrir, elle griffe
facilement. J'aime son courage et sa bonté,
moi-même j'en suis dépourvue. De
bonté, pas de courage hélas ! je
fonce toujours dans le tas sans
réfléchir. J'aime la bagarre.
Ça ne me vaut que des ennuis.
Je garde de beaux souvenirs d'aïoli
parfumé sous les étoiles, et de
longues balades dans sa forêt. Anaïs
reste pour moi la fille qui possède une
forêt. Elle connaît chacun de ses
arbres par cur, elle plante, taille, arrache,
protège ses arbres du feu.
Ça fait longtemps que je n'ai pas vu
Anaïs.
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