Premiers chapitres
David Foenkinos
Les cœurs autonomes

David Foenkinos est né le 28 octobre 1974 à Paris. Il publie chez Gallimard Inversion de l'idiotie, de l'influence de deux Polonais (Prix François Mauriac de l'Académie Française, 2002), Entre les oreilles (2002), et Le potentiel érotique de ma femme (Prix Roger Nimier, 2004). En 2005, il publie chez Flammarion, En cas de bonheur. Lauréat de la Fondation Hachette en 2003, ses livres sont traduits dans plus de dix pays.
1.

e me souviens de ces années où je ne savais rien de mon avenir. L'incertitude propre à la jeunesse semblait particulièrement marquée. Nous n'étions pas protégés, sauf pour faire l'amour. Et encore, qui faisait véritablement l'amour ? J'avais le sentiment que les femmes ne couchaient plus. La libération sexuelle était un mythe qu'on écoutait parfois, à l'abri de toute possibilité. La société était violente ; on faisait le procès des films qui créaient dans les esprits fertiles les conditions de futurs actes barbares. Il me semblait que la violence croupissait surtout dans l'étroitesse du lendemain. On croisait des dépressifs, minés par avance, vaincus dès l'aube. On laissait s'épanouir des génocides au Rwanda ou en Yougoslavie comme si le passé non plus n'existait pas. La jeunesse était un animal en voie de disparition. Pour mieux la comprendre, le Premier ministre de la République française, au visage d'un autre siècle, envoyait à tout va un questionnaire.

Qui étions-nous ?

Un autiste à qui je disais faire des études de lettres me demanda : " Tu veux devenir facteur ? " Qui sait, peut-être aurait-il raison ? Le chômage respirait un air pur dans les sommets. Pourtant, je ne me sentais pas inquiet, ici, protégé à l'ombre des livres et des jeunes filles. Dans les amphithéâtres de la Sorbonne, je respirais ces visages féminins qui ne resteraient que des visages. Cela suffisait à mon bonheur, et au bonheur de mes songes. J'écoutais des théories en contemplant des nuques troublées par des mèches. Toutes ces féminités studieuses étaient le futur comme je me l'imaginais. Certaines sont devenues mes amies, souvent par défaut. Certaines sont restées des inconnues. Et dans la panoplie des visages, je me souviens de son visage. Quand on l'a découvert à la Une des journaux, je l'ai reconnue immédiatement. C'était elle. Au début de l'année précédente, elle était restée très peu de temps à la faculté de lettres. Elle avait disparu avec la première vague de ceux qui désertent à l'approche de l'hiver. Je l'avais revue quelquefois jusqu'à l'été dernier. J'ai acheté le journal. Je me suis senti déraciné par le choc, loin de moi.



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