Premiers chapitres
Laurent Flieder
L'enfant qui grimpait jusqu'au ciel

Laurent Flieder est maître de conférences en littérature à l'Université de Paris VII. Outre Alter ego (H.B. Editions) qui lui a valu le prix Gide en 2002, il a publié plusieurs ouvrages sur la poésie et le roman contemporain. Dernier roman publié : Le Machiniste (Grasset, 2005).

Dumbo

'était un samedi et on devait être en juin. Samedi parce qu'il n'y avait pas école, et juin puisqu'on revenait de la plage. On était passés prendre Babba au Villa Rosa, elle nous ramenait à la maison. J'étais à ma place, assis à califourchon sur la barre, le nez dans le vent, les mains entre les siennes et Mina, comme d'habitude, sur le porte-bagages. On a tourné à droite pour s'engager sur la Viale Roma et aussitôt on les a vus. Adossés à la devanture de la Gelateria Ambrosi, les deux frères Contendi. Alessio et Stefano, le petit qui crache et le gros qui cogne. Rien de mieux à faire que passer leur après-midi assis à même le trottoir à mater les passants. De la graine de délinquants disait Babba. Préfèrent respirer les gaz de voitures que d'aller jouer avec les autres. Pour ma part j'aimais autant parce que les rares fois où je tombais sur eux à la plage, ça faisait mal. Quelques jours auparavant ils m'avaient encore coursé. J'avais eu beau filer à toutes jambes ils m'avaient rattrapé, et me flanquer à l'eau ça ne leur avait pas suffi, ils voulaient quelque chose de vraiment amusant. Le gros m'a immobilisé par une clef dans le dos pendant que le petit plongeait. J'ai eu beau agiter les jambes dans tous les sens, rien à faire il me l'a ôté et ils se sont mis à courir sur toute la plage en hurlant : Le slip à Dumbo, le slip à Dumbo, y a l'éléphant qu'est tout nu, qui c'est qui veut y voir la trompe ? Avant que j'aie trouvé comment m'en sortir, toute leur bande avait rappliqué, Dumbo, Dumbo, fais voir comme elle est petite. Moi tout nu dans les vagues, les lèvres déjà bleues, alors le reste, avec l'eau de mer et le froid, plutôt mourir que de leur montrer. Et comme par hasard Mina avait disparu. A chaque fois pareil. Heureusement c'était l'heure de rentrer et au bout d'un petit moment, Nonno est venu nous chercher. Il a vu les gars après moi, en a attrapé un par l'oreille et ne l'a plus lâché jusqu'à ce que les autres rapportent mon slip.

Je m'en étais tiré sans gloire, l'avenir était sombre. T'inquiète, Dumbo, on la verra, ta trompinette. Et je savais que c'était pas pour rire. Alors quand je les ai vus assis devant la Gelateria, vraiment, j'aurais préféré qu'on passe. Devant ma mère ils ne tenteraient rien. Mais Nonno lui avait tout raconté, aussi dès qu'elle les a vus, elle a ralenti.
- Ah, les fils Contendi ! Ils vont avoir de mes nou-velles ces deux-là. Descends tout de suite.
- Mais, maman...
- Y a pas de maman qui tienne, descends.
J'ai sauté à terre tandis que Mina, toute indolence et féminité, dépliait les jambes et soulevait gracieusement le postérieur devant le nez des deux lascars. Babba a posé le vélo contre l'arrêt de bus.
- Je ne sais pas si ça vous amuse de martyriser les petits mais si j'entends encore une seule fois dire que vous vous en êtes pris à Nicco, ce sont vos oreilles à vous que je vais savonner, petits couillons. Et il n'y aura personne pour vous consoler.
- Mais m'dame, on y a rien fait, à Dumbo.
- Je vous défends de l'appeler comme ça, vous m'entendez ! - C'est pas nous, c'est tout le monde qui l'appelle comme ça, nous on y peut rien s'il a des oreilles d'éléphant.
Et l'autre d'en rajouter :
- Ce serait plutôt votre faute à vous, après tout qui c'est qui lui en a fabriqué des pareilles ?
A ces mots Babba, pourtant c'est pas une nerveuse, s'est baissée, a attrapé Alessio par l'oreille, l'obligeant à se lever, et lui a retourné une paire de claques à faire rougir le cul d'une blonde.
- Madame, c'est pas juste, a protesté le gros Stefa-no tandis que son frère interloqué se frottait la joue. On va le dire à not' père, vous allez voir.
Et ils prirent le large.
- Dumbo, Dumbo, on va te voir la trompe. Et toi, la sœur, on te touchera les nichons...

J'avais rarement vu ma mère dans un état pareil. Si énervée qu'elle en a perdu son porte-monnaie. Pas question de nous offrir une glace. Elle nous a fait re-monter sur le vélo et on a repris la Viale Roma en di-rection du pont.
Là, bien entendu, nous sommes à nouveau tombés sur eux. Ils nous ont aperçus les premiers et aussitôt :
- V'là m'dame Mornifle qui rentre au cirque avec ses deux bestiaux, elle est pas belle la mère Mornifle ? Ouh, ouh, Dumbo, gaffe à pas t'envoler, sinon faudra qu'elle vienne te chercher en hélico.
Après la raclée qu'ils venaient de prendre, nous nous sentions en position de force :
- Espèces de trous du cul, allez vous faire mettre !
- Ça suffit, vous n'allez pas prendre leurs maniè-res, non ?

Je ne sais pas ce qu'elle aurait fait si rien ne s'était passé. Se serait-elle arrêtée pour leur en remettre une ? On ne le saura jamais car pile au moment de les dépasser, à peu près au milieu du pont, Mina, je ne sais pas, leur a-t-elle lancé un coup de pied ou a-t-elle voulu esquiver les leurs, toujours est-il qu'au moment précis où il fallait surtout que rien n'arrive, quelque chose est arrivé. Mina, avec ses petits pieds au vernis rose à paillettes sur chaque ongle (elle l'avait passé la veille, cette odeur, un bonheur), là, sur le vélo, ses ongles roses et ses petits pieds en tongs, à s'agiter autour de la roue arrière, ils se sont pris dans les rayons. Tchac. Le vélo s'est arrêté sur le coup et nous a éjectés tous les trois. J'ai donné la tête la première contre la chaussée, Babba s'est retrouvée coincée sous le vélo la barre entre les jambes et on a entendu un cri épouvantable. Mina. Il y en avait partout. Non plus du vernis rose à paillettes mais du sang, du vrai, du qui fait mal. Ce que j'ai vu, en me relevant, c'était : ma sœur, allongée par terre, dans le sang, et qui était morte. Ou tout comme. Son pied : coincé dans les rayons, déchiqueté. En plus elle s'était cogné la tête contre la bordure du trottoir.
Du monde est arrivé, des agents, des ambulances et on nous a conduits à l'hôpital. Moi je n'avais rien, Babba non plus, mais Mina était salement touchée. Elle n'était pas morte mais son pied, si. Il en manquait un bout. On l'a recousu. Plus tard on lui en a même rajouté un morceau. Maintenant elle ne boite presque plus, mais quand même.
C'était ma première chute. La moins grave de tou-tes. Mina n'a plus jamais voulu remonter sur une selle, et Babba n'a jamais retrouvé son porte-monnaie. Tout ça à cause de mes oreilles.
Ça commençait.

***



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