Jean-Pierre et Georges Fleury
Histoires de saisons
Né en 1939 en Normandie, Georges Fleury est un auteur qui a déjà beaucoup publié ; il écrit sur tout ce qui le touche, et notamment sur la vie des animaux ; il a d'ailleurs gagné le Prix Trente Millions d'Amis en 1990, pour son livre Koumbala (Grasset). Il s'est associé pour l'écriture d'Histoires de saisons à son frère Jean-Pierre Fleury, lui-même réalisateur de trois cents volets d'Histoires naturelles, diffusés sur TF1.
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Le temps du bouquinage
ux premiers jours de mars, le froid pique encore et le vent souffle. C'est le moment de bouquiner. De lire devant la cheminée un bouquin de bonnes histoires de saisons. Mais ce n'est pas de ce bouquinage si agréable que je vais vous parler. Je vais même vous inciter à refermer votre ouvrage et à mettre le nez dehors.
Aux proches alentours de chez vous, il y a du grand spectacle dans les champs. Les lièvres, c'est d'eux qu'il s'agit, se poursuivent. A trois, quatre, huit et même dix, ils foncent à toute vitesse. Ils s'arrêtent net, repartent, font des bonds en avant, en arrière, se boxent et foncent de plus belle.
Après quoi courent-ils ? Simplement après l'avenir de leur espèce. C'est la saison des amours, le temps du bouquinage. Habituellement si discrets, voire si timides, les mâles, les bouquins, poursuivent de leur assiduité les femelles, les hases...
Dans quarante jours, quand le printemps sera là, quand la mère trouvera suffisamment de nourriture pour produire un lait riche et abondant, les petits naîtront. Trois levrauts déjà couverts de poils, les yeux grands ouverts, déjà prêts à affronter la vie.
Les nouveau-nés sont, paraît-il, capables de repousser un agresseur en grognant. Pendant un mois, ils resteront immobiles et cachés, attendant jusqu'au coucher du soleil la seule et unique tétée de la journée.
S'ils échappent aux renards, aux corneilles, aux chiens errants, aux chats harets et aux machines agricoles, à six mois on pourra les appeler trois quarts. Ensuite, ils deviendront des financiers.
Pendant ce temps, la famille ne cessera pas de s'agrandir. De février à septembre, la hase n'arrête pas. Pratiquant la superfétation - cela n'a rien de péjoratif -, elle est en gestation permanente de deux portées en même temps. La première prête à naître, la seconde pouvant suivre trois semaines plus tard. Ainsi va sa vie, d'amours en gestations et de délivrance en tétées.
Il n'est pas facile de distinguer un bouquin d'une hase. Les anciens, qui prétendaient le savoir, disaient : " Si c'est un mâle, ça se voit. " Mais ils ajoutaient tout aussitôt : " Ça se voit, bien sûr, mais pas tout le temps. " Il faut dire que les attributs virils du bouquin ne sont visibles que lors des périodes de bouquinage. Autrement, ils sont prudemment rangés à l'intérieur de l'abdomen. " Si c'est une femelle, ça se voit : elle court les oreilles couchées, alors que le mâle court avec ses oreilles bien droites. " A moins que cela ne soit le contraire, ajoutaient les plus honnêtes.
On manque de repères en la matière. Pourtant, mâles comme femelles s'ingénient à nous en fournir. Les plus voyants sont leurs repaires, puisque c'est ainsi qu'on appelle leurs crottes. En dehors des périodes de folies amoureuses, ceux-ci sont les rares indices de présence de notre capucin dont la survie dépend de la discrétion.
Le lièvre ne fait pas de terrier comme son cousin le lapin. Quasiment muet, il vagit parfois comme un nouveau-né. Ses cris sont alors déchirants et, bien souvent, annonciateurs de son trépas.
Si les lièvres font autant de petits, ils devraient y en avoir partout. Ce n'est pourtant pas le cas, loin de là. En dehors des amateurs de terrines et de lièvres à la royale, bien légitimes à mes yeux s'ils sont raisonnables, nos bouquins, capucins, roussins et oreillards, en plus de leurs prédateurs naturels sont victimes de bien des turpitudes. Ils sont décimés par les maladies, par le trafic des automobiles, les pesticides, les insecticides, les faucheuses et les moissonneuses.
Avec un peu de bon sens et de bonne volonté, il est encore possible d'arrêter l'hécatombe. Empêcher le bouquinage, ce serait comme de brûler une bibliothèque.
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