Premiers chapitres
Jean-Paul Fitoussi
LA DÉMOCRATIE ET LE MARCHÉ


Jean-Paul Fitoussi est économiste. Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Président de l'Observatoire Français des Conjectures Economiques, et Secrétaire général de l'Association Internationale de Sciences Economiques. Parmi ses publications récentes, signalons Comprendre les inégalités (P.U.F.).
PROLÉGOMÈNES

l existe dans les vieilles démocraties occidentales une tendance à la régression " paisible " de la démocratie qui procède selon des schémas différents de part et d'autre de l'Atlantique. En Europe, le marché est considéré comme chose trop sérieuse pour être laissée sous l'empire du politique. On y a inventé, pour mettre en harmonie les mots et les choses, une forme singulière de gouvernement fédéral, dont la caractéristique principale est d'être à la fois à l'abri de procédures de responsabilité politique et de disposer du pouvoir d'imposer aux sociétés ses choix économiques . Aux Etats-Unis, la démocratie s'accommode pour l'instant de ce que, dans une étude récente, Edward Wolff a qualifié de " retour à Marie-Antoinette " : 50 % du surcroît de richesse créée aux Etats-Unis entre 1983 et 1998 a bénéficié au 1 % des ménages les plus aisés, et 90 % de cette même richesse aux 20 % des ménages déjà les plus favorisés. Si cette évolution devait se poursuivre, l'arithmétique des intérêts composés créerait un tel abîme entre les catégories sociales que la marche du système économique deviendrait incompatible avec un fonctionnement normal de la démocratie.
C'est dans ce contexte de lente inversion des priorités entre libertés politiques et libertés économiques qu'il convient d'apprécier la phase actuelle de globalisation, c'est-à-dire l'expansion de la sphère du marché à la fois à l'intérieur de chaque société et à l'échelle de la planète. Cette douce subordination se reflète dans le glissement progressif de la problématique de la croissance et du développement économique. A l'origine, la question était celle du choix des politiques économiques les plus favorables à l'accroissement du revenu et des niveaux de vie. Elle a d'abord été étendue aux institutions, et pour finir au régime politique tout entier. Il y a au bout de cette tectonique philosophique une nette régression relativement à la question que l'on se posait dans les années trente. " Les deux vices marquants du monde économique où nous vivons sont que le plein emploi n'y est pas assuré et que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d'équité ", écrivait Keynes. On peut reconstituer la substance de son questionnement à travers les réponses qu'il apportait - assurance collective d'activité par le moyen d'une politique macroéconomique active ; réduction des inégalités par le moyen de la politique fiscale pour soutenir la demande - : quelles politiques économiques et sociales, quelles réformes du marché sont-elles les plus favorables à la démocratie ?
Nous sommes loin de Keynes. Les crises que traversent nombre de pays émergents sont soixante-dix ans plus tard analysées comme autant de manquements à la feuille de route prescrite aux gouvernements de ces pays pour qu'ils y installent une économie de marché. Il faut dire que la plupart des dysfonctionnements d'une économie, fût-elle développée, sont analysés de même manière, comme conséquence d'un écart à ce qui serait un code universel de bonne conduite. C'est ainsi que les structures sociales européennes, parce qu'elles témoigneraient d'un niveau trop élevé de solidarité, et donc de redistribution, sont tenues pour responsables de la faible croissance et du chômage élevé qui sévissent en Europe depuis deux décennies. Ce parallèle n'est pas fortuit ; il attire l'attention sur deux invraisemblances du cadre général d'analyse qui sert de référence à l'évaluation des politiques économiques.
La première est que, pour une grande part, les politiques économiques sont évaluées comme si elles étaient indépendantes du niveau de développement du pays considéré. Peut-on, par exemple, avoir sur la question de la privatisation des moyens de production le même jugement, que le pays soit industrialisé ou émergent, mature ou dans l'enfance ?
La seconde, plus profonde, car révélatrice des contradictions de notre temps, est que ces mêmes politiques seraient également indépendantes du champ de la démocratie. En d'autres termes, l'alternance politique dans une démocratie ne devrait pas avoir d'effets notables sur la sphère de l'économie. Au Brésil, en Argentine, au Mexique, mais aussi en France et en Allemagne, pour ne prendre que quelques exemples, le cadre de la politique économique devrait être indépendant de l'inspiration doctrinale des gouvernements, c'est-à-dire des préférences collectives exprimées par les électeurs.

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