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Joachim Fest
Les maîtres du III° Reich
Joachim Fest (1926-2006) était un historien et
journaliste allemand. Issu d'une famille bourgeoise ayant résisté
aux nazis, à laquelle il rend hommage dans son autobiographie
Ich nicht (" Pas moi "), Joachim Fest a toujours fait
preuve d'honnêteté et d'intransigeance vis-à-vis
de l'histoire de l'Allemagne.
Son maître-ouvrage sur les protagonistes du régime
nazi, Les maîtres du III° Reich, paraît chez Grasset
en 1965. Il est l'auteur des Derniers jours de Hitler (Perrin, 2005),
qui a inspiré le film La chute.
CHAPITRE PREMIER La période d'incubation
" Je crois que c'était la volonté de Dieu
d'envoyer d'ici un enfant dans le Reich,
de lui permettre d'atteindre l'âge adulte
et de l'élever au rang de guide de la
nation... "
Hitler en 1938, à Linz.
" Seul qui connaît le jeune Hitler
peut connaître le Führer. "
FRANZ JETZINGER.
'ascension d'Adolf
Hitler, " pauvre diable " de Braunau, puis pensionnaire
du centre d'accueil de Vienne, et enfin maître de l'Allemagne
et d'une partie du monde, constitue l'un des phénomènes
les plus étonnants et les plus inquiétants de l'Histoire.
Elle est due à la conjonction extraordinaire et unique de
facteurs individuels et de facteurs historiques, et à cet
étrange complément que l'homme et l'époque
trouvèrent l'un dans l'autre. Le monde singulièrement
fragile et névrosé d'après-guerre et dont le
déséquilibre est dû à l'effondrement
brutal d'un ordre traditionnel, les difficultés d'adaptation
aux nouvelles formes politiques, le déclassement économique
et social de larges couches de la population et, tout ensemble,
la peur de vivre, le désarroi en face d'une époque
en plein chaos, le refuge croissant et massif dans le domaine de
l'irrationnel, une disposition à se libérer des contraintes
de la raison, et enfin une perméabilité de plus en
plus grande aux mythes : autant d'éléments qui n'auraient
de toute façon pas manqué de susciter des crises graves
; mais sans la personne d'Hitler, nous n'aurions pas vu ces paroxysmes,
ces revirements, ces enthousiasmes et ces explosions barbares. Longtemps
toutes les oppressions d'ordre national, moral et social semblèrent
se " concentrer " en lui ; il finit par être, aux
yeux d'une grande partie du peuple, le sauveur qui promettait de
donner à l'histoire allemande, si souvent égarée
dans des erreurs tragiques, un tournant nouveau et enfin heureux.
Durant la phase finale de la république de Weimar, lorsque
au cours de ses tournées devenues célèbres
il se hâtait d'une manifestation à l'autre, Hitler
donnait au pilote de l'avion l'ordre de survoler lentement le lieu
où se tenait la manifestation. L'appareil illuminé
tournant dans la nuit, les masses humaines patientant dans les ténèbres
durant des heures, désespérées, en proie au
désarroi, et cependant dans l'attente de ce moment, de cet
homme qui, telle une divinité, descendait vers elles pour
s'emparer du pouvoir et rassembler le peuple : telle est l'une des
images les plus impressionnantes du mythe et de la puissance d'Hitler.
Ce que nous appelons national-socialisme est impensable sans sa
personne. Toute définition de ce mouvement, de cette idéologie,
de ce phénomène ne correspond à la réalité
qu'accompagnée du nom d'Hitler. Dans l'histoire de l'ascension
du mouvement de même que de sa période triomphale et
jusqu'à l'effondrement final, Hitler fut tout à la
fois : organisateur du parti, créateur de son idéologie,
tacticien de ses aspirations au pouvoir, orateur bouleversant les
masses, point d'attraction essentiel, centre d'action, et, grâce
au " charisme " qui lui appartenait en propre, la seule
autorité n'émanant vraiment de personne : guide (Führer),
sauveur et rédempteur. Le besoin de croire, le désir
de se donner et le dégoût des responsabilités
d'une multitude d'hommes trouvaient en lui leur aboutissement. Dans
sa rétrospective des événements, Hans Frank
assurait : " C'était le régime d'Hitler, la politique
d'Hitler, la dictature d'Hitler, la victoire d'Hitler, la défaite
d'Hitler et rien d'autre " ; il exprimait ainsi, par-delà
tout besoin apologétique, le secret et le mécanisme
du national-socialisme. " Puis vint le grand visionnaire ",
peut-on lire dans un récit d'une rencontre avec Hitler, qui
est loin d'être unique en son genre. " Je le regardai
dans les yeux, il me regarda dans les yeux, et dès lors je
n'eus plus que le désir d'être seul chez moi avec ce
grand, ce bouleversant événement . "
Il y avait, dans l'exaltation de telles professions de foi, plus
que les effets d'une propagande qui haussait systématiquement
Hitler au rang d'un être surnaturel. Avant d'employer les
qualificatifs de " démoniaque " ou de " magique
", il faut toujours se rappeler qu'Hitler était le national-socialiste
par excellence et non seulement le chef du mouvement. Aucun de ses
partisans ne présente à un tel degré les traits
essentiels de l'" être " national-socialiste et
ses aspects typiques. La carrière d'Hitler reflète
toutes les tendances fondamentales, tant psychologiques que sociales
et idéologiques, du mouvement nazi. Les ressentiments, les
attitudes de révolte, les complexes qui, chez ses compagnons
de lutte et même chez les simples membres du mouvement, étaient
souvent défigurés et unilatéralement accentués,
formaient en lui une osmose exemplaire. Plus encore qu'aux caractères
qui le distinguaient de la masse, son succès est dû
à ceux qu'il possédait en commun avec elle et dont
il était la représentation typique : l'incarnation
de l'homme moyen, " l'homme qui prêtait sa voix à
la masse et à travers qui celle-ci s'exprimait ". Elle
se rencontrait en lui. L'histoire de l'ascension d'Hitler depuis
le centre d'accueil jusqu'à la chancellerie du Reich est
celle de la projection d'une faillite individuelle sur un peuple
tout entier. Hitler était en avance sur la masse dans la
mesure où il avait trouvé depuis longtemps, pour surmonter
ses souffrances personnelles, les humiliations et les déceptions
qui parsemèrent sa jeunesse, les formules qu'il devait finalement
offrir au peuple.
Pour évoquer la vie d'Hitler, il faut remonter avant sa naissance.
Les égards dont il convient d'entourer les origines d'un
homme sont ici hors de propos, car Adolf Hitler, pour qui la preuve
des origines aryennes devint un critère de vie ou de mort
pour des millions d'êtres humains, ne possédait pour
lui-même aucune de ces preuves. Il ne savait pas qui était
son grand-père. Même des recherches approfondies n'ont
pas encore permis de faire une lumière totale et définitive
sur les origines troubles et obscures d'Hitler, sciemment entourées
de légendes énigmatiques.
Selon le témoignage de Hans Frank au procès de Nuremberg,
Hitler aurait, en 1930, reçu du fils d'un demi-frère
une lettre, sans doute écrite dans l'intention d'exercer
un chantage, dans laquelle le signataire se répandait en
allusions sibyllines sur " certaines circonstances très
précises de l'histoire de notre famille ". Frank reçut
mission de mener une enquête confidentielle sur l'affaire.
Les résultats en furent les suivants :
" Le père d'Hitler était l'enfant illégitime
d'une cuisinière du nom de Schickelgruber, originaire de
Leonding près de Linz et travaillant chez un ménage
de Graz. Cette demoiselle Schickelgruber, grand-mère d'Adolf
Hitler, était employée chez des Juifs du nom de Frankenberger
au moment où elle mit au monde son enfant (plus exactement
: au moment où elle devint enceinte). (N.d.A.) Pour son fils
qui avait à l'époque près de dix-neuf ans (l'affaire
se situe vers les années 30 du siècle dernier), ce
Frankenberger paya à la fille Schickelgruber, depuis la naissance
de l'enfant jusqu'à sa quatorzième année, une
pension alimentaire. La famille Frankenberger et la grand-mère
d'Hitler entretinrent pendant des années une correspondance
dont il semble ressortir que tous les intéressés savaient
et reconnaissaient tacitement que l'enfant de la fille Schickelgruber
avait été conçu dans des circonstances qui
faisaient obligation aux Frankenberger de payer une pension alimentaire
... "
Le fils de Maria Anna Schickelgruber fut confié très
tôt à un paysan, Johann Nepomuk Hiedler, futur beau-frère
de la mère. Jusqu'à sa quarantième année,
il s'appela Alois Schickelgruber, et c'est ensuite seulement qu'il
changea de nom, sans doute sur l'initiative de son " père
adoptif " et grâce à un acte irrégulier
du curé de Döllerscheim, qui tenait le registre de l'état
civil. A partir de janvier 1877, Alois Schickelgruber s'appela Alois
Hitler. Nul ne peut dire quelles réactions la découverte
de ces faits provoqua chez le fils qui s'apprêtait à
prendre le pouvoir en Allemagne ; mais certains indices laissent
à penser que la sourde agressivité qu'il avait toujours
éprouvée à l'égard de son père
se changea désormais en une haine déclarée.
Dès le mois de mai 1938, quelques semaines après l'annexion
de l'Autriche, il fit transformer en champ de manuvres la
localité de Döllerscheim et ses environs. Le lieu de
naissance de son père et le cimetière où reposait
sa grand-mère furent rasés par les chars de la Wehrmacht.
Les souvenirs laissés par l'enfance et la jeunesse d'Hitler
sont relativement minces. Hitler fut certainement un élève
à l'esprit vif, moyennement doué, d'une inaptitude
à la discipline personnelle qui se manifesta très
tôt, avec des tendances à un style de vie insouciant
et bohème. Ses bulletins scolaires, au début assez
bons, indiquent ensuite que son assiduité au travail est
" irrégulière ", tandis que ses notes en
mathématiques, histoire naturelle, français - et allemand
! - sont " insuffisantes ". Même en histoire, où
Hitler était soi-disant le premier de sa classe, le bulletin
de septembre 1905 indique la note " passable ". En gymnastique
seulement l'élève obtient la mention " très
bien ". Hitler finalement quittera le collège.
Adolf Hitler voulait devenir artiste peintre. Il est assez probable
que ce choix fut inspiré dans une certaine mesure par l'idée
confuse qu'un fils de petit-bourgeois de province pouvait se faire
de la vie d'artiste, libre et quelque peu désordonnée,
et par le désir d'échapper ainsi aux exigences d'un
apprentissage. Alors âgé de seize ans, il ne fit en
tout cas aucune tentative sérieuse pour réaliser ce
plan qui paraissait lui tenir si passionnément à cur.
Il s'installa chez sa mère, à Linz, vivant dans l'oisiveté,
s'exerçant vaguement à la peinture, esquissant maladroitement
des plans de villas somptueuses et de bâtiments de grand style.
Pendant quelque temps il prit des leçons de piano, mais ne
tarda pas à s'en lasser. Il fréquentait les cafés,
le théâtre et l'Opéra, menant une vie moitié
de rentier, moitié de bon à rien - ceci, grâce
à la pension de veuve de sa mère. Il refusait tout
travail fixe, tout " gagne-pain ", comme il disait avec
dédain. A cette époque déjà, il éprouvait
une prédilection toute particulière pour la musique
de Richard Wagner, qui exerçait sur lui un étrange
pouvoir. Avec un enthousiasme de plus en plus grand, si nous en
croyons les déclarations d'August Kubisek qui fut un temps
son ami, il se laissait entraîner par cette musique dans un
univers irréel qu'il finit par édifier à côté
et au-dessus d'une vie terrestre dont il éludait les exigences,
avec autant d'insouciance que de dédain. Kubisek nous a également
retracé le comportement extatique d'Hitler après une
représentation de Rienzi à laquelle ils avaient assisté
tous deux. Cet opéra wagnérien a pour thème
le destin de Cola di Rienzo, tribun populaire et démagogue
de la fin du Moyen Age. Kubisek raconte à ce propos : "
De même que la masse des flots se précipite à
travers les brèches des digues, ainsi les paroles s'échappaient-elles
de sa bouche. Dans des images grandioses et bouleversantes, il exposait
devant moi son avenir et celui de son peuple. " Lorsqu'en 1939,
à Bayreuth, Kubisek rappela cette scène à Hitler,
celui-ci lui aurait répondu avec un grand sérieux
: " Tout commença à cette heure-là ! "
Plein de foi en sa vocation particulière, Adolf Hitler décida
en 1907 (il avait alors dix-neuf ans) de se rendre à Vienne
pour solliciter son admission dans la classe de peinture de l'Académie
des beaux-arts ; mais ses essais furent jugés insuffisants,
et sa candidature refusée. Peu de temps après sa mère
mourut. Il fit une deuxième tentative, mais il ne fut même
pas autorisé à se présenter à l'examen
d'entrée. Il continua cependant de mener la vie de bohème
à laquelle il s'était accoutumé. August Kubisek
qui était étudiant en musique et partagea quelque
temps la même chambre qu'Hitler, nous a décrit de façon
très évocatrice cette période de l'existence
du futur maître du Reich. Hitler avait coutume de ne se lever
que vers midi ; il allait alors se promener dans le parc de Schönbrunn,
puis s'abandonnait, jusque tard dans la nuit, à des projets
gigantesques et absurdes où l'incompétence rivalisait
avec l'obstination de l'homme qui prétend en savoir plus
que les autres. Il projetait de reconstruire la Hofburg, dont le
toit de tuiles ne lui plaisait pas ; il esquissait des plans de
salles de concert, de théâtres, de musées et
de châteaux. A côté d'attaques contre les fonctionnaires,
les membres du corps enseignant ou les propriétaires d'immeubles,
il élaborait des projets de réformes sociales ou se
plaisait à imaginer une nouvelle boisson nationale. Quoique
dépourvu de connaissances musicales, il se mit un jour en
devoir d'écrire un opéra sur Wieland le Forgeron,
thème auquel Wagner avait songé. Il s'essaya à
écrire des drames dont il prenait le sujet dans les vieilles
légendes germaniques, alors qu'il était incapable
de rédiger une lettre sans l'émailler de grossières
fautes d'orthographe. Il n'achevait jamais rien. D'un tempérament
extraordinairement dénué d'équilibre, ses accès
d'exaltation fiévreuse alternaient brutalement avec des moments
de profonde dépression, au cours desquels il était
brouillé avec le monde entier et parlait des " pièges
" que son entourage " lui tendait avec raffinement à
seule fin d'empêcher son ascension ".
Il semble qu'au printemps de 1909 les économies que lui avaient
laissées ses parents se soient trouvées épuisées,
et comme Hitler continuait de se montrer incapable de mener une
existence régulière, ce fut le commencement de la
déchéance. Il passa la majeure partie de l'été
sur les bancs du parc municipal, puis il trouva un gîte au
refuge des sans-logis de Meidling. Par la suite, Hitler devait déclarer
qu'il avait travaillé comme manuvre dans le bâtiment,
et que cette activité avait même coïncidé
avec son éveil politique. Mais cette assertion a été
reconnue fausse, comme beaucoup d'autres. Selon le témoignage
d'un vagabond du nom de Reinhold Hanisch, avec lequel il se lia
à Meidling, Hitler portait à cette époque une
redingote qui lui tombait au-dessous des genoux - cadeau d'un Juif
hongrois nommé Neumann, également pensionnaire de
ce foyer et avec lequel il entretenait des liens d'amitié
-, et un " chapeau melon raide, noir et crasseux, ses cheveux
mal peignés lui pendaient jusque dans le cou, et une barbe
hirsute et frisée courait autour de son menton ".
Hanisch, lui aussi, nous décrit Hitler comme un être
paresseux et lunatique. Tandis que lui-même réussissait,
grâce à des travaux occasionnels, à ne pas sombrer,
Hitler tentait d'augmenter ses ressources par la mendicité
(il continuait à toucher les 24 couronnes de " pension
d'orphelin " au titre de soi-disant étudiant des beaux-arts),
quand il ne se laissait pas aller à l'oisiveté totale.
Son compagnon le poussait à chercher avec lui du travail,
mais ses efforts demeuraient presque toujours vains. " Certains
jours, devait déclarer Hanisch par la suite, il refusait
purement et simplement de travailler. Il se rendait alors dans les
asiles populaires, vivant de la soupe et du pain qu'on lui donnait
et discutant de politique, ce qui était souvent la cause
de violentes querelles. " Un jour, Hanisch demanda à
Hitler quel métier il avait appris. Hitler répondit
qu'il était peintre. " Pensant qu'il était peintre
en bâtiment, raconte Hanisch, je lui répondis que ce
devait être pourtant assez facile, dans ce métier,
de gagner de l'argent. Hitler fut très vexé et me
répondit qu'il ne faisait pas partie de cette catégorie
de peintres. Il était un artiste, lui, qui avait fait des
études supérieures. " Hanisch, plein d'astuce,
proposa alors à son compagnon une collaboration. Les deux
hommes transportèrent leurs pénates au centre d'accueil
de Brigittenau. Installé dans la salle de lecture de la maison,
Hitler dessinait des cartes postales que Hanisch, camouflé
en aveugle ou en poitrinaire, allait vendre le soir dans les bistrots
des faubourgs. Et l'on se partageait les recettes.
Le passage de l'asile au centre d'accueil représente pour
Hitler une sorte de promotion dans la hiérarchie du logement.
Mais là encore il se trouvait au milieu de dévoyés
et de déracinés. Parmi les épaves de cet Etat
aux multiples nationalités que constituaient les refuges
et les centres d'accueil de la ville, on rencontrait des aristocrates
hongrois réduits à la misère, des commerçants
en faillite, des déchets des provinces italiennes, des petits
employés, des espions, des prêteurs sur gages, des
artistes ratés ou encore des Juifs venus des provinces orientales
du Reich qui essayaient à grand-peine de monter dans l'échelle
sociale en se faisant fripiers ou colporteurs. C'est dans ce monde
morbide, nauséabond, suant l'envie, la malveillance et l'égoïsme,
où chacun guettait avec impatience sa chance d'ascension,
garantie par le mépris à l'égard des autres,
qu'Hitler trouvera pour les années suivantes, son milieu
de vie et de formation. C'est dans ce décor que s'est élaborée
pour toujours sa conception de l'homme et de la société,
c'est là qu'il a vécu ses premières impressions
politiques, les affrontant seul, dans le ressentiment croissant,
la haine et le complexe d'impuissance du déclassé.
Le mode de vie et les expériences de ces six années
viennoises ont sans aucun doute marqué de façon décisive
le caractère d'Hitler. Lui-même reconnaissait plus
tard : " A cette époque prirent forme une image et une
conception du monde (Weltanschauung) qui devinrent la base inébranlable
de mon action d'alors. J'ai eu peu de choses à y changer
ou à y ajouter depuis, au contraire . "
De fait, sa conception du monde n'était pas le résultat
de ses méditations personnelles, quelque peine qu'il se donnât
par la suite pour nier toutes les influences décisives, et
ajouter à l'image d'un Führer chéri des dieux
celle d'un penseur parti du néant et qui doit sa Weltanschauung
à un entretien direct avec l'Esprit. D'autre part, Hitler
a noté que durant ces années viennoises il avait lu
" énormément de livres et de façon très
approfondie ". " A cette époque je m'achetai pour
quelques sous les premières brochures antisémites.
" Cette confusion entre " livres " et " brochures
" est caractéristique, car il s'agissait en fait, selon
toute vraisemblance, de brochures de bas étage, fort répandues,
que le fondateur de l'" aryosophie ", Jörg Lanz von
Liebenfels, intitulait : Ostara. - Lettre-circulaire de ceux qui
défendent les droits de l'homme blond, que l'on trouvait
dans les bureaux de tabac de Vienne. Ce qu'Hitler présentait
comme sa conception personnelle du monde, n'était que la
somme des clichés en vogue dans la Vienne de cette fin de
siècle. Konrad Heiden a noté que l'hostilité
au socialisme et l'antisémitisme étaient " alors
à la mode dans les classes dirigeantes ; ces sentiments étaient
de bon ton dans les milieux bourgeois auxquels Hitler souhaitait
s'intégrer ", ou auxquels, avec le dépit du petit-bourgeois
prolétarisé conscient de sa valeur, il prétendait
malgré tout appartenir. Des tendances analogues se faisaient
jour dans le parti pan-allemand de Georg von Schönerer, qui
y ajoutait une nuance nationaliste et pangermaniste, en même
temps qu'il prônait le rattachement au Reich des ressortissants
d'origine allemande de la monarchie austro-hongroise. L'homme qui
fit manifestement l'impression la plus durable sur Hitler fut le
bourgmestre de Vienne, Karl Lueger, " idole des épiciers
et des concierges, des femmes et des vicaires ", et qu'Hitler
lui-même désigna comme " le plus grand des bourgmestres
allemands de tous les temps ". Il admirait en lui le démagogue
cultivé et souple qui savait, avec une extrême habileté,
concilier ses objectifs politiques avec les tendances sociales,
antisémites et chrétiennes de l'époque, en
même temps qu'il utilisait les méthodes de propagande
avec un raffinement rare. Ce magma informe d'idées creuses
avait pris chez Hitler la teinte personnelle d'un darwinisme primitif
qui reflétait les expériences vécues au centre
d'accueil.
Les théories sur la race aryenne devinrent bientôt
le noyau de plus en plus solide de son antisémitisme : l'Aryen,
c'était " l'image suprême du seigneur ",
et de même que dans le passé il avait été
porteur de toutes les réalisations les plus nobles de culture
et de civilisation, il serait encore destiné dans l'avenir,
suivant le plan créateur de la Providence, à la grandeur
et à la domination. Avec les sentiments de haine et de vengeance
caractéristiques de l'individu médiocre, Hitler voyait
dans le Juif, avec une insistance croissante, le principe même
de la destruction et du mal, qui cherche à s'assurer l'hégémonie
mondiale par ses méthodes spécifiques : la corruption
systématique, le crime intentionnel contre la race et l'intoxication
méthodique de la vie publique. " Car, devait déclarer
Hitler par la suite, était-il une saleté quelconque,
une infamie sous quelque forme que ce fût, surtout dans la
vie culturelle, à laquelle un Juif au moins n'ait pas pris
part ? Sitôt que l'on portait le scalpel sur un abcès
de cette sorte, on découvrait, comme un ver dans un corps
en putréfaction, un petit youtre tout ébloui par cette
lumière soudaine . " La presse, l'art, la prostitution,
la spéculation foncière, la syphilis, le pacifisme,
la citoyenneté du monde ou le libéralisme - tout cela
n'était que camouflages d'une conspiration universelle et
derrière lesquels se dissimulait la silhouette du Juif éternel.
Le peuple allemand, grâce à la pureté de son
sang aryen, constituait l'ultime obstacle aux projets du Juif ;
sa défaite dans ce gigantesque affrontement signifierait
la victoire de l'homme bâtard, la fin de toute civilisation
et l'altération du plan de la Création ; il fallait
stopper cette évolution. " En me défendant contre
le Juif, je combats pour l'uvre du Seigneur. "
On a par ailleurs tenté d'expliquer l'antisémitisme
d'Hitler par le dépit sexuel du pensionnaire du centre d'accueil,
insatisfait, solitaire, raté, et de fait, cette opinion s'appuie
sur de solides motifs. Les rapports d'Hitler avec les femmes furent
de tout temps, en effet, empreints de gaucherie et de nervosité
maladroite, comme on peut s'en rendre compte dans les évocations
de " Stefanie ", l'idole romantique de sa jeunesse, et
ses sentiments ultérieurs, oscillant entre l'aversion et
un enthousiasme hystérique, viennent encore étayer
cette thèse . Mais nous trouvons un appui encore plus probant
en faveur de celle-ci dans le style et la méthode d'argumentation
lorsqu'il se présente lui-même. Des pages de Mein Kampf,
dans lesquelles Hitler s'étend sur son antisémitisme,
s'exhale une obscénité sans voiles, à demi
couverte seulement par le masque d'" études scientifiques
des murs qui sert habituellement à camoufler les ouvrages
pornographiques ".
Avec la pénible monotonie de l'obsédé, Hitler
ne cesse de revenir sur ces phantasmes obscènes, manifestement
torturé par les interdits qui surgissent du fond d'une conscience
trouble, bourrée de complexes, et pour qui " la femme
et le sexe sont restés dans le domaine de l'imagination fiévreuse
et coupable... Sa grande idée politique est une rationalisation
inepte de cette obsession : un univers dément dans lequel
l'Histoire, la politique et la " lutte des peuples pour la
vie " se déroulent en phénomènes d'accouplement,
de fornication, de crime contre la race, de sélection naturelle,
de croisement, d'engendrement noble ou avili du protoplasme, de
défloration, de viol et de chasse à la femelle : "
l'histoire universelle devient une orgie du rut, au cours de laquelle
des sous-hommes sauvages et diaboliques guettent la femelle attirée
par l'or ".
C'est par des motifs de ce genre qu'Hitler explique aussi pourquoi
il a finalement quitté Vienne, après des années
d'inaction et de rêveries, de divagations intellectuelles,
de refuge dans des mondes imaginaires et extravagants : " Cette
ville gigantesque me paraissait l'incarnation du crime contre la
race . " Il y avait aussi, affirmait-il, le désir "
d'avoir part au bonheur de se trouver et d'agir à l'endroit
où devait se réaliser un jour le vu le plus
ardent de mon cur : le rattachement de ma patrie bien-aimée
à la patrie commune, le Reich allemand ". Or les papiers
militaires d'Hitler (qui ont été retrouvés
et qu'il fit rechercher en vain, aussitôt après l'entrée
des troupes allemandes en Autriche) démontrent qu'en réalité
il mit tout en uvre pour se soustraire au service militaire.
Afin de camoufler la vérité, Hitler se déclara
à la police de Munich comme apatride, et falsifia la date
de son départ de Vienne : ce n'est pas au printemps de 1912,
mais seulement en mai 1913 qu'il quitta la capitale autrichienne.
Finalement démasqué par les autorités, il envoya
au " Magistrat de Linz, division II ", une longue lettre
larmoyante, qui non seulement trahit son ignorance persistante de
la langue et de l'orthographe allemandes, mais révèle
aussi qu'il continuait à mener la même vie de bohème
que naguère dans la capitale autrichienne . Il passait la
majeure partie de son temps à errer, sans but, dans les cafés
de la ville, engloutissant avec hâte et mauvaise humeur de
grandes quantités de gâteaux, se dissimulant derrière
des journaux déployés ou entamant, devant des auditeurs
occasionnels, des monologues passionnés sur le judaïsme,
la social-démocratie ou le nationalisme, pour retomber ensuite
dans ses ténébreuses méditations. Il continuait
à rêver d'une carrière d'architecte, "
dans le cadre petit ou grand que le destin m'assignerait ".
Josef Greiner, qui avait fait sa connaissance à Vienne, lui
demanda un jour quels étaient ses projets d'avenir. Hitler
lui répondit que la guerre allait sûrement éclater,
et que peu importerait alors qu'il eût ou non un métier.
Ce pressentiment était juste. On a conservé par hasard
une photographie qui montre Hitler le 1er août 1914, au moment
où vient d'être annoncée la déclaration
de guerre. Il se trouve au milieu d'une foule enthousiaste, sur
la place de l'Odéon à Munich. On reconnaît très
nettement son visage, la bouche à demi ouverte, les yeux
brillants : il a enfin un but, il perçoit un avenir. Pour
la première fois de sa vie, des tâches lui étaient
confiées, il avait le droit de se sentir solidaire d'autres
hommes, de s'identifier à la force et au prestige d'une puissante
institution : pour la première fois de sa vie, Adolf Hitler,
âgé de vingt-cinq ans, sans profession, pensionnaire
durant de longues années d'un centre d'accueil et peintre
occasionnel de cartes postales, savait à quelle catégorie
il appartenait.
De fait, c'est durant les quatre années où il servit
comme agent de liaison auprès de l'état-major du régiment
qu'il trouva les idées essentielles dont il fit le thème
de sa vie. Dans le chapitre 6 de Mein Kampf, Hitler laisse entendre
qu'il conçoit la guerre par-delà ses théories
antisémites (qui devaient s'affermir entre-temps) sur la
conjuration ourdie par l'ennemi universel contre le Reich allemand,
comme l'affrontement entre deux techniques de propagande. Les divers
éléments qui avaient constitué peu à
peu son intelligence des choses : la représentation de Rienzi,
la personne de Karl Lueger, l'agitation social-démocrate,
sans oublier ses essais de peintre d'affiches, commençaient
à se rassembler en un schéma qui devint la base de
sa réflexion sur les événements politiques
: seul le peuple ignorant, toujours objet d'un certain mépris,
lutte pour les idées, tandis qu'en fait, ce sont les méthodes
employées pour leur diffusion qui permettent d'accéder
à la puissance ou condamnent à l'impuissance. Ici
déjà nous voyons s'élaborer les prémices
de ce qui fut par la suite la " doctrine secrète "
des plus proches collaborateurs d'Hitler et la recette cynique de
son ascension - mais aussi la cause de sa chute.
Certes, le caporal taciturne et bourré de complexes du régiment
List était encore loin d'avoir atteint l'assurance avec laquelle
il devait plus tard appliquer ses théories, mais celles-ci
lui donnaient déjà un sentiment intérieur de
supériorité et la conscience enfin légitimement
fondée d'en savoir plus que les autres. Les camarades auxquels
il voulait, dans des discours passionnés, faire part de ses
théories, souriaient de l'insistance emphatique avec laquelle
il se sentait responsable de la guerre, mais nul ne se rapprochait
de lui : il était l'original, le " cinglé ".
Souvent il restait assis " dans un coin, le casque sur la tête,
plongé dans ses pensées, et personne d'entre nous
ne parvenait à le sortir de son apathie ". Il était
certainement courageux, car il fut deux fois blessé et décoré
de la Croix de Fer de 1re et de 2e classe. Toutefois, il ne parvint
que jusqu'au grade de caporal. Celui qui fut son adjudant à
cette époque affirmait un jour que tous les supérieurs
d'Hitler étaient tombés d'accord sur le fait que l'on
ne pouvait faire passer sous-officier cet homme incontestablement
courageux, mais au caractère des plus bizarres. Ils estimaient
qu'il était incapable de se faire respecter .
La fin de la guerre amena ce qu'avait toujours redouté le
courageux agent de liaison : le retour à la vie civile, avec
la peur de la vie normale. Certes, l'expérience du front
l'avait rendu plus dur, lui avait conféré une certaine
expérience, et donné l'occasion de faire ses premières
preuves. Mais c'était encore là une expérience
en marge de la vie réelle, même si Hitler la considérait
comme la vie elle-même et y trouvait la justification de cette
philosophie du combat qui était sienne depuis le centre d'accueil.
Finalement le destin s'était montré indulgent. Dans
le chaos de l'effondrement et de l'après-guerre, l'Allemagne
prenait l'aspect d'un gigantesque centre d'accueil. Le pays était
peuplé d'une foule de déracinés que la guerre
et ses répercussions économiques et sociales avaient
jetés en marge de la société. Dans l'échec
d'un ordre tout entier, le type du raté voyait s'offrir à
lui la possibilité d'un nouveau départ. Le point zéro
auquel la société se trouvait rejetée fournissait
aux existences qui étaient elles-mêmes au point zéro
leur chance historique.
C'était l'heure d'Adolf Hitler. La période d'incubation
était terminée. Dans la macération sourde des
années écoulées, les différents ferments
: haine, folles imaginations, délires morbides, s'étaient
mystérieusement transformés. Désormais le fruit
apparaissait : " Quant à moi, je décidai de devenir
politicien ", écrit-il dans la dernière phrase
du chapitre consacré à la révolution de Novembre.
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