Luc Ferry et
Lucien Jerphagnon
La tentation du christianisme
Luc Ferry, né en 1951, ancien ministre de l'Education
nationale, est philosophe.
Lucien Jerphagnon, né en 1921, spécialiste de la philosophie
antique et médiévale, est professeur émérite
des Universités.
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Pourquoi le christianisme ?
Du point de vue des romains
Lucien Jerphagnon
ourquoi le christianisme
? - Au fait, pourquoi le paganisme ? En effet, il me semble que
tenter de répondre à la première question serait
moins hasardeux si nous avions déjà de quoi de répondre
à la seconde. Il nous faudrait du moins être plus proche
des mentalités quand le christianisme est apparu, s'est développé,
et a fini par s'imposer.
L'idéal serait donc de suivre l'inculturation du christianisme
dans l'Empire de Rome. On observerait alors un christianisme en
évolution dans un paganisme en évolution. Mais tant
de siècles après coup, le réel consiste à
réfléchir sur le peu qui nous est parvenu de ce qu'ont
vécu en direct, et durant trois cents ans, tant et tant de
gens, tous marqués par leur époque, leur région,
leur milieu. Du vécu plus ou moins transformé, d'ailleurs,
par la chaîne des intermédiaires, eux-mêmes imprégnés
par l'esprit de leur temps. Dans ces conditions, comme dit Pierre
Chuvin, " c'est une chance que d'entrevoir des bouts d'existence
individuelle ".
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Voilà qui nous rend prudents à l'égard des
généralités. Comme Dodds, je pense que "
l'habitude de découper l'histoire en morceaux de longueur
commode et de les appeler des "périodes" ou des
"âges" a des inconvénients. A proprement
parler, les périodes n'existent pas dans l'histoire, mais
seulement chez les historiens : l'histoire réelle est un
flot qui s'écoule de façon continue jour après
jour ". Quant aux idées générales, je
vais dire avec Paul Veyne : " Elles ne sont ni vraies, ni fausses,
ni justes, ni injustes, mais creuses . " Les chrétiens
? Les païens ? - Mais quels chrétiens ? Ceux des premiers
temps, que les Romains ne distinguaient même pas des Juifs
? Rappelons Suétone signalant autour de 120 que Claude avait
expulsé les Juifs en 49, car ils s'agitaient " impulsore
Chresto, à l'instigation d'un certain Chrestos " - qu'il
prend pour un contemporain de l'empereur. Ou parle-t-on du christianisme
des IVe-Ve siècles, un panier de crabes où s'entre-excommunient
Nicéens, Ariens, Donatistes, Nestoriens, etc. ?
Même embrouillement, bien sûr, côté païens.
De quoi parle-t-on ? Du paganisme éclairé d'un Cicéron,
d'un Varron, d'un Juvénal, ou du paganisme intégriste
de Julien, dit l'Apostat ? Les mentalités évoluent,
et singulièrement quand il s'agit de religion, où
mythique et rationnel se croisent à propos de ce que nous
appelons le naturel et le surnaturel. Si diverses sont alors les
intentions de la conscience, individuelle et collective, qui s'y
enchevêtrent que l'observateur se croit dans l'universel alors
qu'il patauge dans l'anachronisme. Nous y sommes tous exposés.
Dès lors, on n'est jamais trop prudent quand on se hasarde
sur pareil terrain. Question de méthodologie, je crois qu'il
est sage de garder en tête la distinction que rappelle Robert
Turcan au tout début de son Constantin. Il y a, dit-il, "
une histoire apparente et événementielle (
),
celle des res gestae, des faits patents ou connus : l'histoire politique,
militaire, diplomatique ou macro-économique " et ce
qu'il appelle " une histoire des esprits ", obscure, celle-là.
En effet, " elle concerne tels phénomènes dont
l'origine, le développement initial et les premiers cheminements
nous échappent souvent ". Ce qui est exactement le cas
pour les religions. Or, cette histoire des esprits, précise
Turcan, " n'émerge clairement qu'à partir du
moment où elle croise de front la première et affirme
son impact sur le pouvoir ou sur les organes du pouvoir en place,
voire et avant tout sur le cours perceptible des choses ".
De fait, c'est bien ainsi qu'il en est allé tout au long
de l'histoire de la Rome antique, notamment quant à la symbiose
du socio-politique, du mythique et du religieux. D'où ce
mot de Cicéron : " La sagesse consiste à s'instruire
des choses divines et humaines . " Essayons, et regardons de
plus près ce qu'il en était en milieu romain de la
religion vécue au quotidien.
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