Jean Ferniot
Vivre avec ou sans Dieu
Grand journaliste, Jean Ferniot a une uvre importante
de romancier, de nouvelliste, d'essayiste. On lui doit entre autres
C'était ma France (Grasset, 2004) et L'enfant du
miracle (Grasset, 2006).
En guise de confession
uand la mort frappe
à la porte, le mé-créant lui-même se
prend à espérer, serait-ce un bref instant, que c'est
Dieu, un dieu bon, miséricordieux, qu'il trouvera der-rière.
Pour moi, cette visite ne devrait pas trop tarder. Après
avoir, à ma satisfaction, longtemps barguigné, la
mort, insidieuse, a commencé en moi son travail de sape.
Le moment n'est plus trop éloigné où il faudra
prendre congé.
Et voici que je tourne autour de Dieu -autour de l'idée de
Dieu, devrais-je plutôt écrire - pour les derniers
ébats d'une partie de cache-cache qui dure depuis mon en-fance.
Dieu ne fut jamais absent de ma vie, que je l'aie adoré,
que je l'aie haï ou que je l'aie nié. Aujourd'hui, je
ne le nie, le hais ou l'adore, mais je ne me détache pas
de lui pour autant. Etrange phénomène : Dieu s'efface
tout en s'imposant, sa présence s'affirme au fur et à
mesure qu'il s'éloigne. Le temps passe et il se dérobe
sans dispa-raître. Il se sublime. Un Être abstrait.
Il me semble que du même coup le voici plus réel. Et
pour moi, obsédant.
Ce qui m'aide dans mes tâtonnements, ce qui me rapproche de
lui tandis qu'il prend ses distances, c'est que jamais il ne me
fit cadeau d'une extase, ni même d'un vrai transport, si éphémère
fût-il. Il faut dire que je me suis toujours méfié,
comme d'instinct, des élans vers l'indicible, de ce qu'on
pourrait appeler la lévitation spiri-tuelle. N'ayant pas
montré de dispositions pour l'union mystique, je n'ai pas
été tenté d'attribuer à l'intervention
de Dieu ce que j'aurais observé en moi.
A diverses périodes de ma vie, j'ai feuil-leté les
uvres des grands familiers de l'ineffable. Ces lectures ne
m'ont apporté que malaise, même quand je me chauffais
au soleil de la foi. Les accents amoureux de Thérèse
d'Avila ou de Jean de la Croix m'ont toujours paru suspects et relever
davantage de la psychiatrie que de la théo-logie. Du grain
pour le moulin du bon Dr Freud.
Jamais, au contraire de mon ami André Frossard, aujourd'hui
disparu et à qui je souhaite le ciel, je n'ai rencontré
Dieu, qui ne m'a pas non plus fait partager avec Paul Claudel la
divine surprise d'une révélation auprès d'un
pilier de Notre-Dame de Paris. Les pleurs de joie d'un Pascal me
furent refusés. De sorte qu'entre Dieu et moi ne fut jamais
tendu le moindre lien de nature personnelle. Je n'ai donc pas eu
grand mal, parvenu à l'âge où se rejoignirent
en moi la raison et la foi, à me débarrasser d'un
anthropomorphisme qui, en mes jeunes années, allait de soi.
J'ai eu, par la suite, la chance de voir grandir, jusqu'à
devenir incommensurable, la distance entre Dieu et ses images. Fra
Angelico, le plus grand, parce que le plus pur, de tous ceux qui
ont sans relâche cherché, pinceau en main, le divin
en Jésus, n'a éveillé en moi qu'une émotion
esthéti-que. Il est vrai que l'art peut conduire à
la ferveur...
Si de longue date je me suis débarrassé des rites,
je ne fus pas sans éprouver, jus-que dans mes périodes
d'athéisme, la nostalgie des cérémonies liturgiques,
du chant grégorien, du parfum de l'encens et de la cire,
de ces spectacles que, de toutes les religions, la catholique et
l'orthodoxe ont seules réussi à mettre en scène,
du moins, pour ce qui est de la première, jusqu'au moment
où le concile Vatican II consacra, en matière de théâtre
spirituel, le triomphe du protestantisme dans l'Eglise romaine.
J'ai compris, en tout cas, à quel point les sens ont de l'importance
comme supports de la foi, et à quel point cependant ils peuvent
éloigner de Dieu.
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