Dominique Fernandez
Avec Tolstoï
Dominique Fernandez est né à Paris en 1929.
Ecole Normale Supérieur, agrégation d'italien, doctorat
ès-lettres. Il écrit régulièrement pour
le Nouvel Observateur. Il a obtenu le prix Médicis en 1974
pour son roman Porporino ou les mystères de Naples. Il a
publién entre autres, Jérémie ! Jérémie
! en 2006, L'Art de raconter en 2007 et Ramon en 2009.
1. Sans répit, la quête
es "
héritiers ", aujourd'hui, ont mauvaise presse. Qui a
tout pour être heureux n'attire guère. On en veut,
à l'homme comblé, de ses privilèges. Le comte
Léon Tolstoï était un " héritier
" type. A la tête d'un immense domaine, il menait la
vie d'un seigneur. Cette image écarte de lui une certaine
catégorie de lecteurs, en général les plus
sérieux, les plus exigeants, ceux pour qui une uvre
présente moins d'intérêt si elle ne jaillit
pas d'une souffrance intérieure, d'une privation, de ce que
Gide appelait " une épine dans la chair ". Que
peut-on écrire de fort, de profond, si on a tout à
sa disposition : titre, facilités matérielles, vie
de famille, position dans le monde ? Et pourquoi faire l'effort
de lire celui à qui rien n'a été refusé,
celui qui n'a pris la peine que de naître ?
Une autre image de Tolstoï nuit à sa destinée
posthume. On en a fait un " monument ", une gloire nationale
et internationale. Iasnaïa Poliana est devenu un lieu de pèlerinage.
Les discours officiels, l'embaumement scolaire, le pédantisme
des professeurs ont momifié le patriarche. Sa barbe s'étale
partout, au détriment de son beau et fier visage de jeune
homme. Comme Hugo, comme Verdi, on l'a statufié. La nation
l'a pris en otage.
Or, rien n'est plus faux que cette double image. Comme Hugo, comme
Verdi, Tolstoï était un mécontent, mécontent
de lui-même, mécontent des autres, un insoumis, en
lutte contre les pouvoirs, contre l'Etat, contre l'Eglise, en lutte
d'abord contre lui-même ; un homme assoiffé de perfectionnement
intérieur ; un errant toujours en quête : l'opposé,
en somme, du pontife assis, qui a trouvé. Sans répit,
la quête de Tolstoï : il cherchait le bien, la vérité,
la justice, qui ne se tiennent jamais du côté des puissants.
Et, de même que Hugo était du côté de
Claude Gueux, cet ouvrier pauvre qui vole du pain pour nourrir sa
famille, écope de cinq ans de prison, et, brimé, humilié
par le directeur des ateliers, tue celui-ci à la hache et
meurt sur l'échafaud, de même que Verdi était
du côté du bossu, du bâtard, de la prostituée,
de même Tolstoï, refusant de pactiser avec les gens de
son milieu, se sentait solidaire de Platon Karataïev, le paysan
de Guerre et Paix, des enfants pauvres de son village, solidaire
des faibles, des vaincus, solidaire des Tchétchènes
en rébellion contre l'autocratie russe.
Il a divisé lui-même, dans Souvenirs (texte tardif,
après 1900), sa vie en quatre périodes. D'abord la
période " poétique, merveilleuse, innocente,
radieuse " de l'enfance jusqu'à quatorze ans - racontée
dans les textes, en effet lumineux, qui composent la trilogie Enfance,
Adolescence, Jeunesse. Puis, " vingt années horribles,
période de grossier libertinage, au service de l'ambition,
de la vanité et surtout du vice " : il dépense
une partie de sa fortune au jeu, boit, s'encanaille avec les provocantes
tziganes, court les " filles ", s'engage dans l'armée,
participe aux guerres du Caucase (Les Cosaques), se bat en Crimée
(Récits de Sébastopol), sans réussir à
s'amender, son seul progrès moral consistant à prendre
en horreur la guerre et à en dénoncer la barbarie,
avec un courage nouveau pour l'époque.
Ensuite il se range. C'est la période " que du point
de vue du monde on pourrait qualifier de morale ". Dix-huit
ans de " vie de famille honnête et réglée
", sans s'adonner " à aucun des vices condamnés
par l'opinion publique ", mais en bornant ses intérêts
" aux soucis égoïstes de [sa] famille, de l'accroissement
de [sa] fortune, à l'acquisition du succès littéraire
et de toutes espèces de satisfactions ". Après
son mariage avec Sophie, il s'est installé à Iasnaïa
Poliana, le domaine où il est né, trente-quatre ans
plus tôt. C'est là que, pendant dix-huit ans, Tolstoï
écrit Guerre et Paix et Anna Karénine, n'interrompant
son labeur littéraire que pour administrer son domaine, parcourir
à cheval ses forêts, enseigner aux enfants pauvres
du village, dans une des pièces de sa demeure aménagée
en école.
Vers 1880, enfin, ayant dépassé la cinquantaine, il
a une sorte d'illumination, ce qu'il appelle " une naissance
spirituelle ". Il renonce à la littérature, à
l'art, condamne la littérature et l'art comme étant
des privilèges de riches, condamne le mariage comme étant
un obstacle au perfectionnement intérieur, attaque les pouvoirs,
prône la désobéissance militaire, critique la
hiérarchie orthodoxe, se fait excommunier, préconise
la chasteté dans la vie privée et, dans la vie publique,
la non-violence, la non-résistance au mal, exalte une sorte
de chistianisme primitif étranger à toute institution,
se répand en prédications et en exhortations à
cultiver les seules valeurs spirituelles. Il ne faut songer qu'au
salut de son âme, répète-t-il sur tous les tons,
et on ne peut faire son salut qu'en abjurant les goûts et
les ambitions de l'homme moyen civilisé, en prenant conscience
de l'imposture qu'est toute réussite sociale, en se confrontant
au mystère de la mort. Tolstoï, devenu apôtre
et entouré de la secte des " tolstoïens "
dont il réprouve d'ailleurs la dévotion contraire
au principe de la liberté intérieure, cesse de se
considérer comme écrivain. Les textes littéraires
de sa vieillesse, écrits par intermittences, débordent
de volonté moralisante et d'esprit prophétique : Résurrection,
Maître et Serviteur, Le Faux Billet, Le Père Serge,
La Sonate à Kreutzer. Il lui arrive de revenir à la
pure littérature, et c'est La Mort d'Ivan Ilitch, c'est Hadji
Mourat, son dernier chef-d'uvre, mais il l'écrit en
cachette et le garde dans son tiroir, sans le publier.
Quatre périodes, donc, dans sa vie, mais qui se ramènent
à deux, si on en considère la fracture médiane
: jusqu'à cinquante ans, Tolstoï mène une carrière
et acquiert une gloire d'écrivain. Après cinquante
ans, cette sorte de gloire lui paraissant futile et amorale, il
prend congé de la littérature et se consacre au salut
de son âme. Ainsi, du moins, a-t-il fixé lui-même
son profil biographique, pour le donner en exemple. En réalité,
son idéal était défini dès la fin de
son adolescence. A dix-neuf ans, il avait adopté la philosophie
qu'il essaierait d'appliquer quelque trente ans plus tard. Efforts
pour " s'élever ", chutes, résolutions,
rechutes : son existence n'a été qu'un long combat
vers le but qu'il s'était choisi au sortir de l'enfance.
Pour constater la précocité de sa vocation, il n'est
que de lire les quelque trois mille deux cents pages de ses Journaux
et Carnets, un des journaux intimes les plus étonnants jamais
écrits . Le premier cahier date de 1847. D'emblée,
le jeune Tolstoï formule son credo. " Forme ta raison,
en sorte qu'elle soit conforme au tout, à la source du tout,
et non à une partie, à la société des
hommes ; alors ta raison se fondra dans l'unité de ce tout,
et alors la société, en tant que partie, n'aura pas
d'influence sur toi. " Le problème des rapports entre
soi et la société a été le tourment
continuel de Tolstoï : comment rester authentique, comment
suivre la ligne qu'on s'est fixée, alors que les autres (et,
dans son cas, le poids de la tradition, la force du lien conjugal,
les avantages de l'aisance matérielle) vous obligent à
vous dénaturer, à vous gauchir, à vous parjurer,
à vous aliéner ? Rester soi-même, c'est se dégager
des obstacles mis au perfectionnement intérieur par la naissance,
la famille, la société, par sa propre lâcheté.
8 avril 1847 : " Bien que j'aie beaucoup acquis depuis que
j'ai commencé à m'intéresser à moi-même,
cependant je suis encore très mécontent de moi. Plus
on avance dans le perfectionnement de soi-même, plus on voit
en soi de défauts, et Socrate a dit la vérité,
que le plus haut degré de perfection de l'homme est de savoir
qu'il ne sait rien. " Autrement dit, en termes chrétiens
: les riches n'entreront pas dans le royaume des cieux. S'intéresser
à soi-même n'est pas une manifestation d'égoïsme.
A travers lui-même, Tolstoï étudie la condition
humaine et le moyen d'en racheter l'abaissement. Comme François
d'Assise, comme Pascal, il a beaucoup " vécu "
(le jeu, l'armée, les " filles ") avant de se convertir
à l'ascétisme. Cependant, du sein de ses désordres,
de ses débauches, il aspirait déjà à
trouver la force de s'en arracher. Mécontentement de soi,
méfiance des obligations sociales, sentiment de vivre à
côté de lui-même, doutes sur la validité
de n'importe quel travail littéraire (" Où fuir
le métier, grand Dieu ! " 2 juin 1851) : ces thèmes
nourrissent le journal d'un bout à l'autre. Le premier texte
littéraire de l'écrivain, une nouvelle de quarante
pages, Histoire de la journée d'hier (1851), raconte la journée
d'un jeune homme de bonne famille : partie de cartes au cercle,
flirt amoureux, retour en traîneau. Acuité de l'observation
: les murs des cochers, le mouvement de la rue. Puis, réflexion
sur sa propre vie : " Peut-on parvenir au bien en s'abstenant
seulement de ce qui est mauvais ? "
Le bien, le vrai, le juste, le salut : voilà donc l'obsession
continue de Tolstoï. Il n'y a pas deux Tolstoï : un merveilleux
conteur d'une part, un ennuyeux prédicateur d'autre part.
Les deux Tolstoï ne sont qu'un seul, tourmenté, torturé,
donnant tantôt libre essor à sa passion de raconter
- et ce sont ses chefs-d'uvre, la trilogie de l'enfance, Les
Cosaques, Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d'Ivan Ilitch,
Hadji Mourat -, tantôt se reprenant pour faire part de son
insatisfaction fondamentale. L'analyste aigu des âmes, l'exact
psychologue se mue alors en prophète et en mage. De cet homme
déchiré entre son génie littéraire et
le sentiment de sa responsabilité morale, Melchior de Vogüé,
l'introducteur de Tolstoï en France , disait joliment qu'il
avait " l'esprit d'un chimiste anglais dans l'âme d'un
bouddhiste hindou ".
Aux yeux du bouddhiste, l'argent, le succès, la vanité
littéraire comptent peu. Ce qui lui importe, c'est d'être
un homme complet, " ein Mensch " comme il est dit dans
La Flûte enchantée, un sauveur de soi-même et
du genre humain. Les textes qu'il écrit alors, bien qu'imprégnés
d'un moralisme que notre époque trouve pesant, ne sont ni
sans valeur ni sans intérêt, et on a tort de ne plus
les lire : Confession, L'Argent et le travail, Le Salut est en vous,
La Vraie Vie, Quelle est ma foi ?, Qu'est-ce que l'art ?, La Famine,
etc.
A la toute fin de sa vie, comme on sait, Tolstoï n'a plus supporté
de vivre dans la contradiction entre ce qu'il était et ce
qu'il voulait être. Ce qu'il était : le maître
de Iasnaïa Poliana, deux mille hectares de terres, des dizaines
de domestiques attachés au domaine, un mari secondé,
soutenu par une femme dévouée, un père de famille
entouré d'une progéniture nombreuse, un génie
littéraire célèbre dans le monde entier. Ce
qu'il voulait être : pauvre, inconnu, seul, nu en face de
Dieu, de son Dieu.
Cette volonté, il l'a résumée dans une de ses
dernières nouvelles et plus belles paraboles, commencée
en 1890, terminée en 1904 : Le Père Serge, histoire
du prince Stépane Kassatski, comblé de tous les dons,
mais inquiet, dès sa jeunesse mondaine, de n'être pas,
toujours et en toute circonstance, le premier. " Extérieurement,
Kassatski avait l'air d'un de ces jeunes et brillants officiers
de la garde, qui savent se pousser dans la carrière. Mais
dans son âme, depuis l'enfance, se passait un travail très
complexe et très pénible, qui paraissait très
varié, mais qui, en réalité, était toujours
le même, et consistait à atteindre la perfection et
la réussite en tout ce qu'il entreprenait et à mériter
les louanges et l'admiration d'autrui. " On reconnaît,
dans ce désir d'excellence, le double aiguillon qui tourmentait
Tolstoï : obtenir à la fois la perfection intérieure
et la gloire littéraire.
Kassatski se prépare à épouser une jeune fille
de la plus haute société, mais, quand il apprend qu'elle
a été la maîtresse du tsar, et qu'il ne serait
donc que le second, il rompt ses fiançailles et entre au
monastère. Deux forces ennemies viennent mettre le moine
à l'épreuve : d'abord le désir sexuel (vieux
démon de Tolstoï), sous forme de visiteuses exaltées
qu'il n'arrive pas toujours à repousser ; mais surtout la
vanité, que développe en lui la renommée qu'il
a acquise à la suite de guérisons miraculeuses. Sa
célébrité ne cesse de s'étendre ; la
foule des pèlerins assiège la grotte où il
s'est retiré. Il sent que les conseils qu'il prodigue, les
mains qu'il impose, les bénédictions qu'il distribue,
tous ces gestes, tous ces mots tarissent en lui la source d'eau
vive et lui composent une sainteté extérieure, aux
dépens de sa vie intérieure qu'ils détruisent.
Ici aussi, à l'évidence, dans ce constat qu'une réussite
trop éclatante fausse le sens de la mission entreprise, Tolstoï
transpose les scrupules d'un écrivain dont le prestige est
devenu un obstacle au perfectionnement intérieur. Pour ses
lecteurs également, le malentendu est complet : on l'admire
pour sa gloire, sans se soucier d'étudier le contenu de ses
livres, encore moins d'en suivre l'enseignement.
Le Père Serge médite de fausser compagnie aux dévots.
" Il avait résolu de s'en aller, de disparaître.
Il avait tout combiné pour cela. Il s'était préparé
une blouse de paysan, un pantalon, un caftan et un bonnet. Il avait
expliqué que ces choses lui étaient nécessaires
pour donner à ceux qui demandaient, et il les gardait dans
sa cellule, réfléchissant comment il se vêtirait,
se couperait les cheveux et s'en irait. " On croit voir Tolstoï
lui-même, songeant aux moyens de s'enfuir de Iasnaïa
Poliana, l'ermitage de campagne devenu la vitrine de sa renommée.
Mais comment mener à bien ce dessein ? La fiction anticipe
ce que sera la réalité ; comme beaucoup de créateurs,
Tolstoï décrit à l'avance ce qui lui arrivera.
Le Père Serge met au point le plan que l'auteur de la nouvelle
mettra bientôt à exécution. " D'abord,
il prendrait le train, ferait en chemin de fer trois cents verstes,
et ensuite il irait à pied et mendierait dans les villages.
" (Trad. Bienstock, Nelson.)
A quatre-vingt-deux ans, une nuit d'octobre, prenant enfin la décision
arrêtée par son personnage, Tolstoï s'enfuit en
cachette de Iasnaïa Poliana, se fit conduire par son cocher
à la gare voisine, monta dans un train en direction du sud,
avec l'intention de continuer à pied. Il tomba malade dans
le wagon glacé, descendit en route et mourut dans la petite
gare d'Astapovo. Son plus ancien désir était accompli.
Le voilà sans attaches, affranchi de toute compromission,
délivré du mensonge où son milieu, sa fortune,
sa réussite littéraire l'avaient condamné à
vivre.
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