Dominique Fernandez
L'Art de raconter
Dominique Fernandez est né à Paris en 1929.
Ecole Normale Supérieur, agrégation d'italien, doctorat
ès-lettres. Il écrit régulièrement pour
le Nouvel Observateur. Il a obtenu le prix Médicis
en 1974 pour Porporino ou les mystères de Naples,
et le Prix Goncourt en 1982 pour Dans la main de l'ange.
Il a publié L'Art de raconter en 2007 et Place
rouge en 2008.
LIVRE I
1. RF sur son lit de mort
avril
2006. En rangeant des papiers et des photographies de famille, je
tombe sur une tête d'homme enveloppée d'ombre et couchée
sur un drap blanc : il a l'air de dormir. Yeux clos, lèvres
serrées, cheveux noirs plaqués en arrière,
pâleur, élégance, la beauté masculine
dans ce qu'elle peut avoir de plus fin. Tout est admirablement dessiné
: la courbe des sourcils, la ligne des cheveux qui descend en pointe
sur le front, l'arête et les ailes du nez, le pli sous la
bouche. Une figure dont la distinction, la pureté, loin de
le consoler, augmentent le chagrin de celui qui la contemple en
sachant ce qu'il en a été de cette vie. Quelques signes
de négligence : la barbe non faite, qui envahit les joues,
les mâchoires, le menton, le tour des lèvres ; le col
de la chemise ouvert sur le cou lisse, sans pomme d'Adam visible,
ombré à peine d'une touffe de quelques poils ; la
chemise elle-même, usagée, dont une pointe du col pend
sur une épaule, l'autre rebiquant sous le cou.
Cette tête est celle d'un mort. Cette photographie a été
prise sur le lit de mort de cet homme. Cet homme est mon père,
que je retrouve soixante-deux ans après l'avoir vu pour la
dernière fois - mais comme si je le voyais pour la première
fois, car ce n'est pas cette image que j'avais gardée. De
temps en temps, dans les journaux, lorsqu'on rééditait
un de ses livres, je voyais un visage lourd, massif, d'une virilité
agressive. Ce visage avait effacé les autres dans ma mémoire,
et je ne retenais que celui-là. Brutalité d'homme
d'action - comme il s'était voulu, comme il avait rêvé
d'être, comme il avait cru qu'il était. Force épaisse
et butée, sans aucun rapport avec cette finesse de traits
que j'ai maintenant sous les yeux, avec cette pureté d'expression,
cet air de n'y être pour personne...
Personne, sauf peut-être pour son fils, qu'il a connu à
peine, dont il ne s'est guère soucié, mais qui se
trouve être aujourd'hui le dépositaire de cette vie
et se heurte à un mystère insoutenable. Si beau dans
la mort, si blâmable dans l'action : est-ce possible ? Où
fut la vérité de cet homme qui est mon père
? Admiré d'abord, à juste titre, puis méprisé
et honni, de manière non moins légitime... Scrute
bien ce visage, semble me dire le mort, regarde s'il n'y a rien
à sauver de cette vie que je suis le premier (à preuve
mon masque mortuaire, d'où a reflué la laideur de
mes engagements politiques), le premier à trouver déplorable...
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