Premiers chapitres
Dominique Fernandez

L'Art de raconter

Dominique Fernandez est né à Paris en 1929. Ecole Normale Supérieur, agrégation d'italien, doctorat ès-lettres. Il écrit régulièrement pour le Nouvel Observateur. Il a obtenu le prix Médicis en 1974 pour son roman Porporino ou les mystères de Naples. Jérémie ! Jérémie !, son dernier ouvrage est paru chez Grasset en 2006.
Flaubert ou Stendhal ?

usqu'à la fin du XVIIIe siècle, le roman tient de la somme, du fourre-tout. Lesage, Voltaire, Marivaux, Sade, Defoe, Fielding, Potocki : leurs romans ne consistent qu'en une suite d'épisodes. C'est que le genre romanesque constitue un genre inférieur, au-dessous du théâtre et de la poésie, genres privilégiés qui ne souffrent, eux, ni mélange ni désordre. Le roman est chargé de recueillir, en vrac, le bouillonnement, l'explosion des idées, des expériences nouvelles.
Au début du XIXe siècle, on voit apparaître un type de roman opposé, le roman-confession, mise en scène de la vie privée de l'auteur : Adolphe, René, Aloys. A l'autre bout du siècle ce sera Dominique, puis, sous une forme hypertrophiée, A la recherche du temps perdu. Le besoin de se raconter à la première personne est né par réaction à l'industrialisation, au développement urbain. Panique du moi, qui a besoin de se recueillir frileusement. Le XIXe siècle est aussi le siècle des carnets et des journaux intimes, d'Amiel à Joubert, de Vigny à Michelet, de Maine de Biran à Baudelaire.
Pourtant, entre le roman-somme où les personnages sont complètement extérieurs à l'auteur, et le roman-confession où le personnage n'est autre que l'auteur lui-même, un écrivain avait trouvé une troisième voie. Stendhal, en effet, appartient par un côté au roman-confession, c'est un homme qui a besoin de se raconter, et qui d'ailleurs se raconte souvent directement, à la première personne, dans son Journal, dans Henry Brulard, dans Souvenirs d'égotisme. Néanmoins, cet intimiste refuse de se replier sur soi. Si d'une part il est Beyle, d'autre part il veut être Stendhal. Il appartient au roman-somme par sa curiosité toujours en éveil, par son besoin de voyager. Dès dix-sept ans il découvre l'Italie. L'Italie le sauve de n'être fixé que sur soi. Question : si les romanciers ont souvent été des voyageurs, pourquoi l'Italie est-elle le pays romanesque idéal ? Stendhal, lui, aurait la réponse toute prête : parce que l'Italie est le pays de la passion, le pays où l'action suit immédiatement la pensée, le pays du drame et du mélodrame. En France, on se regarde vivre ; en Italie, on vit.
Quand il commence à écrire des romans, Stendhal a un double problème à résoudre :
- Je veux me raconter.
- Je ne veux pas me raconter.
Tout romancier affronte cette contradiction : j'écris pour parler de moi, mais parler de moi sans la médiation d'un personnage imaginaire serait plat. Il ne s'agit pas de me déposer ni de m'exposer dans mon livre, mais de m'y transposer. Chateaubriand lui-même, qui n'était pas romancier, et que haïssait Stendhal (sans avoir lu, évidemment, les Mémoires d'outre-tombe), a énoncé admirablement la règle de tout vrai roman : " On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre. " Stendhal a mis d'emblée au point la formule romanesque qui découle de cette règle : je parlerai de moi en empruntant des identités de rechange. Je me transformerai en un autre qui parlera à ma place. Exemple : l'évasion d'Alexandre Farnèse et la genèse de La Chartreuse de Parme. Comprenons bien : Stendhal ne se raconte pas sous les traits d'Alexandre, non, il se met à la place d'Alexandre et se demande : qu'aurais-je fait, comment aurais-je réagi si j'avais été le fils d'un noble italien, si j'avais été emprisonné à la suite d'un duel, si j'étais tombé amoureux de la fille du gouverneur de la forteresse, si je m'étais évadé au moyen d'une corde, etc. ? En somme, il se donne d'abord une identité de rechange, et ensuite il fait vivre ce double avec sa logique propre.
Ainsi La Chartreuse de Parme est autobiographique, dans la mesure où Stendhal coule ses émotions, ses passions, le courant de sa vie intérieure dans la nouvelle identité qu'il s'est donnée, mais ce roman est le contraire de l'autobiographie, dans la mesure où il est création d'un personnage indépendant de l'auteur.
Le romancier peut vivre autant de vies imaginaires qu'il le veut, tel est le secret de l'art romanesque. Le lecteur, de son côté, en s'identifiant au héros, accomplit le même travail de dédoublement, de libération de soi-même par le dédoublement. Le roman est l'art qui permet à chacun, auteur ou lecteur, d'échapper à sa vie, aux limites de sa propre vie. Tout homme, toute femme souffre de n'avoir qu'une vie, une identité, un pays, une langue, un sexe, une carrière. Le romancier est celui qui, étant plus sensible à cette souffrance, met en œuvre le moyen d'y remédier, pour lui et pour ses lecteurs.
Nul n'a formulé aussi bien qu'Albert Thibaudet, le plus grand critique littéraire du XXe siècle, aussi savoureux qu'érudit (et donc rejeté par le pédantisme universitaire qui tient aujourd'hui le haut du pavé), ce qui distingue, du pseudo-romancier adepte de l'autofiction directe, le romancier créateur de personnages. " Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle... Le génie du roman fait vivre le possible, il ne fait pas revivre le réel. " (Réflexions sur le roman, 1912, reprises dans le volume homonyme, Gallimard, 1938.)
Oscar Wilde, dans Intentions, énonçait déjà cette loi, sans avoir lui-même la force ou le talent de s'y tenir : " C'est parce que Shakespeare ne parle jamais de lui dans ses pièces que ses pièces nous le révèlent complètement, et nous montrent même mieux sa véritable nature et son tempérament que ces sonnets étranges et exquis où il met à nu pour les yeux lucides le trésor secret de son cœur. Oui, la forme objective est, en définitive, la plus subjective. L'homme cesse d'être lui-même dès qu'il parle pour son propre compte. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. "
Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté : " Parler, écrire ! Dire, raconter ! Inventer le passé ! Se souvenir la plume à la main, avec un souci avoué, évident de bien écrire, de composer, d'embellir pour être sûr qu'on dépasse l'autobiographie d'un réel advenu et qu'on retrouve l'autobiographie des possibilités perdues, c'est-à-dire les rêves mêmes, les vrais, les rêves réels, les rêves qui furent vécus avec complaisance et lenteur. L'esthétique spécifique de la littérature est là. La littérature est une fonction de suppléance. Elle redonne vie aux occasions manquées. "
Je trouve confirmation de ce principe chez un autre romancier, qui, lui, n'a pas commis, comme le Wilde du Portrait de Dorian Gray, l'erreur de Narcisse. Milan Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être : " Les personnages de mes romans sont mes propres possibilités qui ne se sont pas réalisées. C'est ce qui fait que je les aime tous et que tous m'effraient pareillement. Ils ont, les uns et les autres, franchi une frontière que je n'ai fait que contourner. Ce qui m'attire, c'est cette frontière qu'ils ont franchie (la frontière au-delà de laquelle finit mon moi). De l'autre côté, commence le mystère qu'interroge le roman. Le roman n'est pas une confession de l'auteur, mais une exploration de ce qu'est la vie humaine dans le piège qu'est devenu le monde. "

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