Dominique Fernandez
La course à l’abîme
Roman
Dominique Fernandez est romancier, essayiste, traducteur
et critique littéraire au Nouvel Observateur. Il a obtenu
le Prix Médicis pour Porporino ou les mystères de Naples,
en 1974, et le Prix Goncourt, en 1982, pour Dans la main de l’ange.
Derniers livres parus : Tribunal d’honneur (1996), Rhapsodie
roumaine (1998), Les Douze muses d’Alexandre
Dumas (1999), Nicolas (2000), Menton (2001).
I
Mort sans sépulture
Michelangelo Merisi, né à Caravaggio dans le duché de Lombardie
le 29 septembre, jour des saints Michel, Gabriel et des saints
Anges, mort le 18 juillet à trente-huit ans sur la plage de Porto
Ercole en Toscane dans des circonstances non élucidées, Paulo
Quinto Pontifice Maximo.
on
corps, on ne l’a jamais retrouvé. Jeté dans la mer ? Brûlé
sur la plage ? Mangé par les fourmis ? Dévoré par les
loups ? Ravi par les aigles ? Veillé et emporté par quelque
âme pieuse ? Enseveli en cachette puis oublié comme un chien ?
Les voyous que j’ai si souvent pour les peindre déguisés en anges
sont-ils venus me chercher pour m’enlever au ciel ? Un autre,
à ma place, se lamenterait. Privé de sépulture ! Abandonné
sur le sable, condamné à errer dans les limbes, avec les enfants
morts sans baptême et les pécheurs privés de rédemption ! Moi,
au contraire, je m’estime fortuné, de n’avoir ni tombeau ni dalle
funéraire. Il me plaît d’échapper aux pèlerinages et aux anniversaires.
Je ne veux pas de commémorations posthumes, après avoir été honni
et persécuté de mon vivant. Ce fatras d’hommages, gardez-le pour
ceux que la renommée publique, les honneurs, la réussite mondaine
ont favorisés. Ma mort n’ayant pas été moins mystérieuse que ma
vie, l’énigme de ma destinée reste entière.
Que d’inexactitudes, de fantaisies, de sottes conjectures ou de
mensonges ai-je lus sur mon compte ! Ma mort surtout a enflammé
les spéculations et donné lieu à des erreurs grossières. Reprenons
les choses dans un semblant d’ordre. Après le meurtre de Ranuccio
et ma condamnation à mort par le pape, fuite vers le Sud. De Rome
à Paliano, de Paliano à Naples, de Naples à l’île de Malte. A La
Valette, affaire du chevalier de Wignacourt et de son page, d’où
nouvelle fuite, nouveaux vagabondages forcés. Syracuse, Messine,
Palerme. Second séjour à Naples. Enfin, au bout de quatre années
d’errances, espoir de retourner à Rome. Certaines personnes influentes
intriguent auprès de Paul V pour obtenir ma grâce. La felouque
sur laquelle j’emporte mes deux derniers tableaux, rançon de ma
liberté, me dépose sur la plage de Porto Ercole, en Toscane, à une
vingtaine de lieues au nord de la frontière avec les Etats du pape.
La Toscane appartenant à la couronne de Madrid, une forte garnison
espagnole stationne à Porto Ercole. Et là, tandis que j’attends
le décret qui me permettra de rentrer à Rome, Dieu dispose de moi
autrement.
Première hypothèse : la fièvre. Descendu à terre le 15 juillet,
je serais mort, trois jours après, terrassé par la malaria. Longue
bande de cailloux gris au pied de dunes où pousse une herbe malingre,
y a-t-il rien de plus désolé que cette plage ? Courbés par
le vent, raclant le sol de leurs branches, les rares pins inclinent
vers la mer leur tronc déchiqueté. Imaginez en plein été, sous le
soleil du Lion, cette grève aride, nue, sinistre comme un désert.
Même un homme de constitution plus robuste aurait vite succombé.
S’il est vrai que mon Jeune Bacchus malade, aux traits creusés,
au teint cireux, peint quelques mois après mon arrivée à Rome, quand
j’avais vingt et un ans, est un autoportrait, ce tableau atteste
que le paludisme m’a tourmenté dès cette époque lointaine.
Deuxième hypothèse : le meurtre sur ordre. Après l’affaire
Wignacourt, Malte a décidé ma perte. Les sbires lancés à ma poursuite
sur l’ordre du Grand Maître me retrouvent dans une auberge à Naples
mais ne réussissent qu’à me blesser. Ils se remettent en chasse,
me rejoignent en Toscane et, cette fois, contre un homme sans défense,
exécutent leur contrat.
Variante : le meurtre déguisé. On peut juger invraisemblable
que je sois remonté dans ma felouque si loin au nord de Rome, alors
que je venais de Naples. N’eût-il pas été plus naturel, et plus
judicieux, de choisir, pour y attendre ma grâce,
un port situé au sud de Rome, entre Naples et Rome, par exemple
Gaète ou Terracina ? D’où la troisième hypothèse : j’aurais
débarqué à Civitavecchia, port de Rome, dans les Etats du pape,
sachant que j’allais être incarcéré mais pour une brève durée. Le
décret de grâce, déjà signé, doit être publié d’un jour à l’autre.
Je pense n’être nulle part mieux à l’abri des sicaires maltais que
derrière les murs d’une prison. Mauvais calcul. Les tueurs parviennent
à s’introduire dans ma cellule. Ils emportent ensuite mon corps
et le déposent sur la plage de Porto Ercole, pour faire croire
à une mort naturelle.
Quatrième hypothèse : vengeance ecclésiastique. A Rome, l’entourage
du pape se partage en deux clans : le clan français, dirigé
par les cardinaux Federico Borromeo et Francesco Maria Del Monte,
et le clan espagnol. Le seul fait d’avoir servi jadis le cardinal
Del Monte me désigne à la vindicte de l’autre parti. Découragé par
mon inconduite, excédé de mes violences, il y a longtemps que mon
premier protecteur m’a lâché, mais les tableaux qu’il m’a achetés
font toujours le principal ornement de sa galerie. L’autre clan,
maintenant qu’il a conquis le pouvoir en plaçant un Borghese sur
le trône de saint Pierre, veut ma tête. A Porto Ercole, fief espagnol,
rien de plus facile que de soudoyer quelques soldats de la garnison.
Mais alors, connaissant la férocité de la guerre que se livrent
l’une à l’autre les deux factions du Vatican, pourquoi me serais-je
jeté au milieu de mes ennemis ?
Cinquième hypothèse. Rixe avec un garçon, qui aurait mal tourné.
Quel garçon ? Un des marins de la felouque, évidemment !
Vous savez comment j’ai vécu. Avouez que vous n’avez prêté foi à
aucune des quatre premières hypothèses, et que vous avez pensé d’emblée
à la dernière. Pardi ! L’effronté s’est mis à entreprendre,
selon son habitude, un de ces jeunes gens, quelque gars bien bâti,
du genre plébéien et canaille, à demi nu et bronzé vu la saison,
une petite brute comme il les aimait. Pas de chance pour lui !
Le type en question s’est rebellé, il a bien voulu le suivre pour
une ou deux pistoles dans les dunes, mais quand il a compris quel
service on lui demandait, halte-là ! L’honneur de chacun est
sacré ! Le ton monte, on se jette l’un sur l’autre, une branche
cassée traîne sur le sable, voilà l’impudent assommé, il tombe sans
connaissance, l’autre l’achève à coups de pied et de bâton, puis,
épouvanté de son crime, balance le corps au large.
Fin spectaculaire, à la fois grandiose et sordide, conforme à l’idée que vous vous êtes faite d’un peintre non moins
célèbre par ses scandales que par ses tableaux. Tragédie des bas-fonds,
qui a l’avantage, pour vous, de combiner deux mythes.
D’abord le mythe de l’artiste maudit. La « situation »
dont jouissent mes confrères, je n’en veux pas. Cocon, carcan. Je
vomis le confort, la carrière, les honneurs. Je n’ai pas rompu avec
la tradition, mis sens dessus dessous la peinture, inventé à neuf
la lumière, pour imiter Titien et mourir, comme lui, à quatre-vingt-six
ans, couvert de lauriers et riche à millions. Risquer sa peau dans
des aventures pendables, voilà le genre de celui qui manie l’épée
aussi bien que le pinceau. Je tue et j’accepte d’être tué. Asocial,
amoral, graine de vaurien, gibier de potence, reconnaissez que je
suis parfait dans ma catégorie. La justice toujours à mes trousses,
les spadassins toujours aux aguets. Regardez ce que j’ai fait de
ma vie ! Un précipice, un cloaque, une course vers la mort.
Ce caractère n’est à l’aise que dans la violence, l’excès, la démesure.
Pas d’accomplissement en dehors du crime, ni d’autre apothéose que
dans l’abjection.
Quel décor, quel théâtre de tragédie que cette côte, abandonnée
des hommes, rejetée de Dieu ! Terra di nessuno. J’ai
trente-huit ans, l’âge où sont morts Pascal, Van Gogh, Rimbaud.
Nous brûlons du même feu. Je cours sur la plage, je demande à être
immolé. Une vie consacrée à l’art ne peut être qu’en guerre avec
ce qu’il est convenu de respecter. La plupart des artistes s’arrangent
avec leur conscience et n’entrent en révolte contre le monde que
du peu qu’il faut pour ne pas mettre leur carrière en péril. Un
petit nombre seulement, ceux qu’une maligna stella gouverne,
refusent tout compromis et signent par un acte extrême leur dégoût
radical des accommodements.
Qu’importent l’identité, le nom, les mobiles personnels de celui
qui m’a tué ? Il n’a été qu’un instrument. L’agent de la société,
si vous adoptez la version du « crime expiatoire », par
lequel, même si elle l’a toléré pendant quelque temps grâce au privilège
du talent, la collectivité finit par expulser l’élément indésirable.
L’instrument de ma propre volonté, si vous admettez que l’assassin
n’a fait qu’obéir au souhait de sa victime.
Mais quoi ! Crime ou suicide, c’est toujours le mythe romantique.
Un peu daté, aujourd’hui, non ? Depuis Pouchkine, assassiné
en duel à trente-huit ans, et Kleist, qui s’est tiré à trente-quatre
ans une balle dans la tête, n’a-t-on rien fait de plus pour devenir
« moderne » que mourir à l’âge prescrit par les dieux ?
Justement, je suis là pour incarner un second mythe. Celui du vagabond
sans règle ni loi, de l’hérétique voué au vice innommable, du réprouvé
qui appelle sur lui l’anathème, du factieux qui renie son propre
cœur, enfin, pour le dire d’un mot, du sauvage qui vit dans l’anarchie
de ses instincts, avide de far sesso quand l’occasion s’en
présente. « Faire du sexe », car « faire l’amour »
serait la réminiscence d’une époque dépassée. Faire du sexe avec
chaque garçon qui me plaît, il paraît que je n’ai pas eu d’autre
credo. Cazzo e culo, rageusement, dangereusement. En pleine
Eglise catholique, apostolique et romaine, braver Moïse et saint
Paul, bafouer les prêtres, défier le Saint-Office, narguer le bûcher !
Certes, je n’ai pas eu le monopole de la violence et du scandale.
Les gens de sac et de corde au milieu desquels j’ai vécu, mon siècle
en a regorgé : voleurs, prostituées, impies, sacrilèges, sodomites,
ivrognes, efféminés, séditieux, assassins, tous ceux à qui saint
Paul dénie le royaume de Dieu. De ce que l’apôtre appelle « la
lie », j’avoue que j’ai fait souvent ma compagnie. De cette
pègre à moi, il y a pourtant une différence, qui aggrave considérablement
mon cas. Mes « crimes », si on veut les nommer ainsi,
sont sans commune mesure avec les leurs. Ils n’ont failli, eux,
qu’aux yeux de la morale ; à la mauvaise conduite, j’ai ajouté
la provocation et le blasphème. Sachant rester à leur place, n’opérant
que dans le sous-sol des villes, jamais ils n’ont cherché à se hausser
jusqu’à la société per bene, ni à s’immiscer dans ce qui
ne regarde que les hommes et les femmes comme il faut. La
peinture, par exemple, ils ne s’en mêlent pas ; un vague respect
les tient à distance de ce qu’ils savent ne pas être à leur portée.
Cette frontière tacite, acceptée des deux côtés, qui sépare le monde
de l’art et celui de la délinquance, j’ai été le seul à la franchir.
La recherche de la beauté et la pratique du vice, le seul à les
unir. Qui, en dehors de moi, a osé se servir de tableaux, moyen
« noble » entre tous, pour afficher son inconduite et
avouer publiquement les épisodes les plus crus de sa vie ?
Représenter mes amants en Bacchus, en joueur de luth, en Cupidon,
passe encore ! Mais donner leur visage à des anges ! Faire
poser l’un en saint Jean-Baptiste, peindre l’autre sous les traits
d’Isaac ! La transgression et le défi, qui les a poussés aussi
loin ?
Sodoma ? De ses mœurs, confirmées par son surnom, on ne voit
trace dans son œuvre. Botticelli ? De Madones suaves en délicats
androgynes, d’anges asexués en Vénus pâles, comme il vous a mystifiés,
démentant, par son idéal artistique, sa dépravation quotidienne !
Signorelli ? Pour rester en paix avec sa conscience et ne pas
dégarnir son carnet de commandes, il entassait dans l’enfer, en
leur donnant la figure de damnés, ceux qu’il traitait plus tendrement
en privé. Leonardo ? L’acte de l’accouplement et les membres
qui y sont employés ont une telle laideur, prétendait-il, que, sans
la beauté des visages, la nature perdrait l’espèce humaine. Michelangelo ?
Le pire de tous. Soucieux de conserver la faveur des papes, il s’efforçait
de convaincre, textes de Platon à l’appui, que l’amour « spirituel »
était seul à l’occuper. Si je dessine le rapt de Ganymède, disait-il,
ce n’est pas que je croie que Zeus ait enlevé le jeune prince pour
en faire ses délices. Qu’allez-vous imaginer ? Il ne s’agit
que d’une métaphore ! En Ganymède, ne voyez que le pur Intellect,
saisi par la fureur de connaître, furor cognitionis (un peu
de latin ne messied pas à l’hypocrisie). Le bel éphèbe ne demande
à l’aigle que de l’arracher à la terre et de le soulever dans le
ciel des idées ; et cet oiseau, que vous preniez pour un rapace
luxurieux, n’est que l’auxiliaire de la Philosophie, muni d’ailes
qui enlèvent l’écolier dans les hauteurs éthérées du cosmos, eximiae
mundi partes.
Voilà comment, à Florence, le jésuitisme et le porte-monnaie ont
déformé un fait divers sexuel en fable humaniste.
Fourberie des artistes ! Tous lâches, tous courtisans et intéressés !
Je suis l’unique, entre cette foule de sodomites clandestins, de
bardaches honteux, de crypto-bougres, l’unique à m’être dit et proclamé
ce que je suis, des pieds à la tête, dans mes œuvres comme dans
ma vie. Une vraie réclame, comme vous me présentez désormais, l’emblème
de la cause, l’ange des maudits, une sorte d’icône, la pieuse et
glorieuse réunion du héros et du martyr.
Seulement, il faut que vous m’expliquiez, que vous vous expliquiez
à vous-mêmes :
1°. La présence, sur la plage de Porto Ercole, d’un homme un peu
plus jeune que moi – trente-trois ans à peu près –, un homme mûr
en tout cas. Depuis longtemps ce n’est plus un ragazzo, il
s’est éloigné de l’âge qui m’a inspiré tant de folies, et pourtant
il est à mes côtés, c’est lui dont mes yeux en se fermant ont emporté
l’image. Il plante son poignard dans le sable pour essuyer le sang.
Il pleure. Son corps est secoué de sanglots. Le voilà qui se laisse
aller à la renverse et reste étendu, face au ciel, les bras en croix.
Quelle inconsolable chagrin le tient cloué au sol jusqu’au soir
et encore tard dans la nuit ?
L’aube le surprend à genoux près de moi. Il pleure toujours, mais
peut-être, maintenant, d’autres larmes que de douleur coulent sur
son visage exténué. Peut-être pleure-t‑il de bonheur, peut-être
pleure-t-il de joie. Se souvient-il de ce que j’ai peint pour la
chapelle Contarelli à San Luigi dei Francesi, quand il était mon
apprenti et me servait de modèle ? Je lui révélais, au fur
et à mesure de mon travail, le sens caché d’une scène en apparence
abominable ; et là, sur cette plage, il aura compris que je
ne parlais pas en l’air quand je lui donnais mon point de vue sur
le martyre de saint Matthieu.
Convient-il de verser des larmes de deuil sur un homme qui court
au-devant du sacrifice dans les circonstances exactes qu’il a lui-même
prédites, dix ans auparavant ? S’il a peint, sur le mur d’une
église, la répétition générale de sa propre mort, est-ce pour qu’on
se désole de ce qui lui arrive aujourd’hui ?
2°. La disparition des deux tableaux que j’avais embarqués à Naples
pour être offerts au cardinal Scipione Borghese
en échange de ma grâce, et pourquoi un autre de mes compagnons de
voyage – plus jeune de huit ou neuf ans celui-là –, debout à l’avant
de la felouque qui se balance à quelques encablures
au large, tend le bras et montre le poing quand il voit ce qui a
lieu sur la plage. Vous l’avez même entendu pousser un cri de victoire,
railleries et insultes à l’appui. « Vaffan... Li mortacci
vostra ! Pour toi, le poignard ! Et pour l’autre,
bientôt, la potence ! »
Que dites-vous de tout cela ? Ces deux hommes, qui peuvent-ils
être ? Pourquoi l’un m’a-t-il veillé sur la plage et l’autre
s’est-il enfui en volant mes tableaux ?
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