Bernard Fauconnier
Esprits de famille
Roman
Bernard Fauconnier est professeur de littérature, chroniqueur
au Magazine Littéraire et à Témoignage Chrétien. Il
est l’auteur de plusieurs romans et essais dont : L’être
et le géant, L’Incendie de la Sainte-Victoire et Kaïros.
Il vit en Provence,dans la région d’Aix.
Ouverture
7 avril 1998
a
mort ne devait pas remonter à plus de deux ou trois heures. Le corps,
ou ce qu’il en restait, était encore chaud. Le sang répandu sur
le canapé, sur le parquet, et jusque sur le tapis, n’avait pas eu
le temps de coaguler complètement.
L’odeur était très désagréable.
Le cadavre se trouvait dans une position bizarre : agenouillé
sur le canapé, la tête dans les coussins, les mains liées derrière
le dos au moyen d’un cordon torsadé de couleur verte. Les chevilles
étaient entravées avec le même cordon. On n’eut aucun mal à déterminer
qu’il s’agissait des attaches des doubles rideaux.
Le corps était nu, à l’exception des bas et des porte-jarretelles
qui avaient glissé le long des cuisses. Un objet de forme oblongue
était enfoncé dans l’anus, entre deux fesses flasques et velues.
C’était un étui à cigare en argent qui avait contenu des Monte-Cristo
de bonne taille. Le commissaire Foresto nota mentalement, presque
malgré lui, qu’il pouvait s’agir d’un clin d’œil à l’actualité la
plus brûlante car on était au cœur des développements scabreux de
l’affaire Clinton-Lewinski, de sa casuistique subtile et de ses
débats byzantins sur la différence entre une relation sexuelle et
une fellation.
Le pénis de la victime avait été tranché au niveau des testicules.
La partie manquante restait introuvable, en dépit des recherches
assidues des policiers. C’est par là que le mort s’était vidé de
son sang. L’enquête devrait déterminer si cette émasculation était
la cause du trépas ou si la victime était déjà morte ou inconsciente
au moment où cette circonstance horrible s’était produite. Un énorme
hématome au niveau de la tempe pouvait laisser espérer que c’était
le cas. D’ailleurs, personne dans l’immeuble n’avait rien entendu.
Ça doit gueuler, un type qu’on châtre, pensa Foresto.
Il sortit de la pièce attenante au bureau où maître Barreau recevait
ordinairement sa clientèle. Car la victime était maître Barreau,
du cabinet Barreau et Vierne, notaires associés, avenue Victor Hugo
à Paris.
Une grande fatigue s’abattit sur ses épaules. Il était trois heures
du matin. On l’avait tiré du lit une heure auparavant. L’appel venait
du ministère de l’Intérieur. Affaire d’Etat, ou tout comme. Foresto
était détaché au ministère avec le titre de conseiller spécial.
Il n’était chargé d’intervenir que dans les enquêtes qui relevaient
de sa compétence, en rapport avec les problèmes religieux, théologiques,
ou ésotériques. Il jouait volontiers les naïfs ou les incultes,
mais on le savait redoutable. Ancien étudiant en théologie et en
philosophie, ancien soldat des causes perdues, il scrutait les phénomènes
marginaux, sectaires, l’activisme d’hurluberlus apocalyptiques et
autres aberrations de l’esprit, au service du ministère de l’Intérieur,
qui est aussi celui des Cultes. Police de la pensée ? En quelque
sorte. En d’autres temps il eût fait un bon inquisiteur, peut-être
même un excellent commissaire politique, impartial, froid, et secrètement
agnostique. Il côtoyait de pittoresques et terrifiants échantillons
de cinglés, d’illuminés porteurs de vérités définitives, d’escrocs
se prétendant en contact avec des extra-terrestres, d’astrologues
qui s’immiscent dans les rouages de l’Etat pour circonvenir des
politiciens angoissés par leur mort prochaine, de rêveurs d’Atlantide
ou de Templiers avec comptes en Suisse. L’essentiel de son travail
consistait à analyser pour ses supérieurs, chefs de cabinet et ministre,
les actes délictueux ou douteux qui s’abritent derrière des prétextes
religieux ou confessionnels. L’affaire Barreau correspondait à ses
attributions mais il fallait à tout prix, dans un premier temps,
qu’elle apparût urbi et orbi comme une enquête ordinaire.
Une affaire délicate. L’étude de maîtres Barreau et Vierne gérait
les intérêts de quelques personnages importants, ou qui s’estimaient
tels. On ne tient pas boutique dans une étude réputée de l’avenue
Victor Hugo, dans le seizième arrondissement, sans avoir affaire
à une clientèle de premier choix. Foresto pensa que les recherches
seraient longues, difficiles, et que par-dessus le marché il aurait
la presse sur le dos. Il suffisait de consulter les fichiers du
notaire : du beau linge en pagaille. Cette fois, il aurait
à endosser la panoplie de l’enquêteur de base, jouer les Columbo
de quartier. Il faudrait éplucher les dossiers, interroger ces messieurs-dames.
Ça, ce serait peut-être distrayant. Mais il faudrait aussi cuisiner
des gens à ménager, qui tous connaissaient au moins un ministre,
un préfet ou un animateur à la télévision. Pas de coups de Code
civil sur la tête, pas de bousculades trop appuyées. Des gens à
relations, qui vous envoient trois avocats au moindre mot de travers,
qui caftent tout aux journalistes, et qui savent ce que parler veut
dire. Des emmerdeurs.
Foresto espérait sans y croire qu’on en resterait à une affaire
de mœurs. Maître Barreau était un homme respectable, certes, bon
mari, bon père, bon catholique. Il avait même eu quelques sympathies
intégristes du côté de Saint Nicolas du Chardonnet. Si l’affaire
de mœurs se confirmait, il ne serait pas le premier cul-bénit à
qui l’on aurait découvert une double vie et des passions coupables.
Mais quelque chose ne collait pas.
— Tout de même, les porte-jarretelles et l’étui à cigare dans
le cul, ça fait beaucoup, grommela le commissaire. Et la bite coupée...
On dirait plutôt un meurtre rituel. Ou une mise en scène trash.
Sûrement pas une partie de jambes en l’air qui aurait mal tourné,
en tout cas.
Le médecin légiste le rejoignit dans le bureau du notaire. Il était
très pâle.
— Je n’ai jamais vu ça, dit-il. Et pourtant, j’en ai vu dans
ma vie, je vous prie de le croire.
— Moi non plus, je n’ai jamais vu ça, dit Foresto. En tout
cas, pas dans le seizième arrondissement.
— Qui a prévenu les flics ? demanda le médecin.
— Un appel anonyme au commissariat. Ça venait d’une cabine.
— Il faudra identifier la cabine.
— C’est déjà fait.
— Alors ?
— Place de l’Etoile.
— Des empreintes ?
— C’est trop tôt pour le dire. Mais ça m’étonnerait. A votre
avis, il était inconscient quand on l’a équeuté ?
— Tout porte à croire que oui.
— C’est déjà quelque chose.
Une femme entra dans la pièce, encadrée par deux policiers en tenue.
— Madame Barreau, dit l’un des policiers.
Foresto s’avança vers elle, la main levée.
— Je ne peux pas vous laisser entrer, madame.
C’était une femme d’une quarantaine d’années, blonde, l’air distingué,
plutôt belle malgré son visage défait et ses yeux bouffis. Un manteau
élégant était jeté sur ses épaules.
— Je veux voir mon mari, dit-elle.
— Pas encore, dit Foresto. Il vaut mieux que vous n’entriez
pas. Je vous assure que c’est trop horrible.
Le commissaire retourna dans la pièce où se trouvait le corps. Il
avait été recouvert d’un drap et reposait à présent dans une position
décente. Foresto fit signe à l’épouse d’approcher.
Elle s’avança à pas lents, s’arrêta sur le seuil de la porte, avança
encore. Un policier dégagea le visage de la victime. Elle le regarda
quelques secondes, hocha la tête. Son visage n’exprimait rien.
— Je vous demanderai de passer au commissariat demain matin,
dit Foresto. Je ne vous cache pas que c’est une affaire très embarrassante.
Je ferai de mon mieux pour que certains détails ne transpirent pas,
dans un premier temps.
Elle haussa les épaules, comme si cela n’avait aucune importance.
— Je ne me faisais plus beaucoup d’illusions, dit-elle.
— Que voulez-vous dire ?
— Il arrivait souvent à mon mari de dormir à l’étude. Je me
doutais bien que ce n’était pas seulement pour consulter ses dossiers...
Foresto lui prit le bras et la raccompagna à la porte. Il chercha
à identifier son parfum, parce qu’il ne s’accordait pas avec l’ensemble
de sa personne. Lourd, fleuri. Il trouva : Paris, une
eau de toilette de vieilles peaux, ou de putes de luxe. En tout
cas, une faute de goût. Et à cette heure de la nuit... Comme si
elle revenait elle-même d’une soirée ou de chez son amant.
Elle disparut dans l’escalier.
*
La mort du notaire fut connue dans le courant de la
journée du lendemain. Quelques radios diffusèrent la nouvelle, la
présentant comme un simple fait divers. Elle ne fut annoncée dans
les journaux que le jour suivant. On parlait d’un « crime sordide »,
sans donner beaucoup de détails.
C’est par Libération qu’Alexandre Marciac apprit l’assassinat
de maître Barreau. Dix lignes dans la page des faits divers. On
précisait que le notaire avait géré les affaires de personnes haut
placées. Insinuations ? Espoir d’un possible scandale ?
Alexandre vécut des heures pénibles. Devait-il se manifester ?
Son nom allait-il apparaître au milieu des centaines d’affaires
que traitait l’étude, et que la police n’allait pas manquer d’éplucher ?
Laure sortait de la douche, enveloppée de son peignoir fuchsia.
Quand il lui avait annoncé la nouvelle elle n’avait pas eu un mot,
pas un battement de cils. Mais elle avait compris aussitôt et s’était
réfugiée dans la salle de bains.
Son corps gardait des traces de l’agression qu’elle avait subie
une semaine auparavant. Par sa faute, pensait Alexandre : il
avait trop joué avec le feu.
— Alors, dit-elle, l’histoire continue... Ça s’est passé quand ?
— Dans la nuit d’hier.
— Donc, ce n’est pas toi. Je pourrai en témoigner, au besoin,
dit-elle d’un ton pince-sans-rire.
— Je t’en serai très reconnaissant, dit Alexandre.
— Que vas-tu faire ? Prévenir la police ?
— Je n’en sais rien. J’ai peur que tout ceci n’aille trop loin.
— C’est déjà allé trop loin, dit Laure. Et tu n’en es pas responsable.
Mais maintenant, tu dois te protéger. Nous protéger.
Laure fit glisser son peignoir, dégageant une épaule et un sein.
Les seins de Laure correspondaient assez bien à l’idée qu’Alexandre
se faisait de l’infini. L’énorme bleu sur l’épaule tournait au violacé.
— Plus jamais ça, dit-elle.
— Et si ce meurtre n’avait rien à voir avec notre affaire ?
— Tu le crois sérieusement ?
— Non.
Laure remonta son peignoir et repartit vers la salle de bains.
Alexandre resta un long moment immobile, réfléchissant. Il n’était
pas surpris par ce qu’il venait d’apprendre. Depuis longtemps dans
cette affaire, plus rien ne pouvait le surprendre. Maintenant, au
moins, les choses étaient claires. Les forces s’étaient réveillées.
Il était intimement convaincu que le notaire était mort à cause
du manuscrit Sinteuil. A cause d’une histoire commencée le 18 janvier
dernier, soit deux mois et demi auparavant. Mais il savait que l’histoire
s’était nouée vingt années plus tôt, ou cinquante, peut-être même
un siècle. Ou beaucoup plus, mais cette hypothèse était tellement
invraisemblable, et terrifiante, qu’il préférait ne pas trop y penser.
Car depuis quinze ans, Alexandre était un héros sans emploi.
Il avait largement entamé sa quarantaine. Il était professeur de
littérature contemporaine et d’histoire du cinéma dans une université
parisienne. Mais on le connaissait mieux comme critique littéraire
dans un grand hebdomadaire et quelques revues plus confidentielles.
Il ne fréquentait pas le milieu. Il mettait même une certaine coquetterie
à le fuir. Il refusait les déjeuners avec les éditeurs, les invitations
aux premières des spectacles, les petites habitudes de la corruption
ordinaire. Cela n’avait rien à voir avec une quelconque éthique
personnelle ou un goût marqué pour l’indépendance et la liberté :
après ce qu’il avait vécu bien des années auparavant, et dans l’attente
de la suite, qui tardait à venir, cette comédie-là ne l’intéressait
pas. Une assemblée d’étrilles, un aréopage de petits maîtres sans
conséquence. Il ne publiait pas lui-même de romans, bien qu’il eût
été à bonne école. Il en lisait trop pour ne pas savoir qu’il s’écrit
environ trois bons livres par an, un chef-d’œuvre par décennie,
et que le reste est à peu près inutile. Il ne se gênait pas pour
le dire, ce qui lui valait des haines tenaces. Des esprits naïfs
se demandaient pourquoi on continuait à le laisser s’exprimer, mais
c’était dans l’ordre des choses, pensait-il. Le génie du système
consistait aussi à organiser et à contrôler sa propre contestation.
Conception légèrement paranoïaque, la paranoïa étant l’autre nom
de la lucidité. Il travaillait pour un organe de presse qui appartenait
à l’un des groupes qui entendent dominer le monde. Le Groupe possédait
des journaux, des radios, des chaînes de télévision, des maisons
d’édition. Les journalistes du Groupe débattaient dans les radios
du Groupe selon un ballet bien réglé, les journaux du Groupe promouvaient
les livres des maisons d’édition du Groupe, les télévisions du Groupe
ne disaient aucun mal des activités industrielles du Groupe, mais
il restait quelques électrons libres servant de caution et qu’on
laissait s’exprimer tant qu’ils ne dérangeaient pas réellement le
fonctionnement de cette parfaite harmonie. Alexandre était l’un
d’eux. Arlequin valet de deux maîtres : un pied dans l’université
et un pied dans la presse, il jouait habilement de cette liberté.
Il passait beaucoup de temps hors de Paris, dans une maison de campagne
perdue au fin fond de la Sologne. Il lisait, montait à cheval, chassait
le canard, et se préparait aux événements qui avaient fini par arriver.
C’est là qu’il se réfugia avec Laure en attendant que les fièvres
du centenaire se calment un peu. Précaution inutile.
Marciac était devenu critique grâce à Jacques Sinteuil, qui lui
avait mis le pied à l’étrier à sa manière secrète, indirecte, sans
que jamais l’on pût être sûr que les bonnes fortunes venaient de
lui. Marciac, il faut l’admettre, n’avait pas démérité. Quelques
éreintements lui avaient valu assez vite une réputation de flingueur
doué d’un humour féroce. Il s’était fixé pour règle, disait-il,
de descendre en flammes un livre ou un film régulièrement, toutes
les cinq ou six semaines, et tant pis pour l’infortuné qui tombait
au mauvais moment. Rien n’était plus faux. La vérité est qu’il avait
une méthode de pensée et quelques convictions esthétiques.
Il s’estimait sain et corps et d’esprit ; ne souffrait d’aucun
trouble particulier, sinon que sa vue baissait régulièrement. Lorsqu’une
histoire lui arrivait (une histoire d’amour ou de sexe, bien entendu,
y en a-t-il d’autres ?), il savait toujours à peu près comment
elle allait se terminer.
Jusqu’à une date récente, il avait fini par oublier l’affaire Sinteuil,
Rome, Francesca, et l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa
tête. Enfin, oublier... Du moins avait-il voulu croire que le manuscrit
Sinteuil était un mythe, une vue de l’esprit, qu’il ne surgirait
pas pour troubler le jeu et le réveiller pour reprendre sa mission.
Que pouvait-il arriver, après tant d’années ?
Ceci.
Il chercha le numéro du commissariat du seizième arrondissement
sur le minitel. Il y en avait plusieurs. Il essaya l’avenue Mozart.
On l’envoya rue Chardon Lagache. Il composa le numéro et demanda
à parler au commissaire chargé de l’enquête. Il attendit un long
moment avant d’obtenir son correspondant, le temps pour les flics
de brancher un magnétophone, pensa-t-il. Le commissaire Foresto
n’était pas là. Où pouvait-il le joindre ? Alexandre donna
son numéro.
Il attendit près de deux heures auprès du téléphone. Il sonna enfin.
— Commissaire Foresto.
— Alexandre Marciac. Je dois vous parler.
— A quel sujet ?
— Au sujet de la mort du notaire.
Il y eut un silence.
— Qui êtes-vous ? Un témoin ?
— Pas exactement, non. Mais dans votre enquête, vous allez
sans doute tomber sur moi tôt ou tard : autant vous faire gagner
du temps.
— Quel nom avez-vous dit ?
Il répéta son patronyme.
— Ça s’écrit comment ?
Il épela.
— Vous pouvez vous déplacer ?
— Je peux.
— Bien. Ce soir à dix-sept heures dans mon bureau, c’est possible ?
— J’y serai.
(...)
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