Solange Fasquelle
MÈRE
Solange Fasquelle est l'auteur d'environ vingt-cinq romans, dont plusieurs ont reçu des prix littéraires. Derniers ouvrages parus : Les La Rochefoucauld, une famille dans l'histoire de France et Le chant des hérissons (Grasset). Elle est aussi membre du jury du prix Femina.
1961
l va bien falloir que j'annonce à Gisèle ma décision. Elle est irrévocable depuis longtemps, mûrie en secret, car mon départ doit être une totale surprise pour Mère. Dans deux mois exactement, le 25 mai, je serai majeure, puisque je suis l'enfant de la défaite, elle ne manque pas de me le rappeler aimablement à chaque occasion, comme si cette date tragique était la cause directe de ma nature ingrate et rebelle. J'étouffe dans cette maison où j'ai si souvent été malheureuse, je ne supporte plus l'atmosphère de Lyon, le conformisme de ses habitants, leurs mesquineries et, par-dessus tout, son colossal ennui.
Malgré mon peu d'expérience de la vie pratique, je suis consciente des innombrables difficultés qui m'attendent dans tous les domaines. Je n'ai jamais manqué du nécessaire ni même, je le reconnais, d'un certain superflu. Livrée à moi-même, je devrai m'habituer à la solitude, à la frugalité, à l'inconfort, aux lendemains incertains. Ma liberté est à ce prix.
La tristesse de quitter Gisèle si jeune encore, elle vient d'avoir dix-sept ans, se double du vague remords de l'abandonner elle, si influençable, aux mains de notre redoutable mère qui, j'en suis certaine, se vengera sur elle de mon départ. Mais je suis déterminée et je sais que je ne renoncerai pas.
Mon bagage est léger : une culture générale honorable assortie d'une licence d'anglais. J'aurais aimé parfaire mes connaissances et passer une année dans une université américaine. Mère s'y est opposée avec la dernière des énergies considérant que j'avais perdu la tête : avais-je conscience des dangers auxquels une jeune fille étrangère et naïve se verrait exposée seule, si loin de son foyer, au milieu de tous ces jeunes, sans moralité pour la plupart ?
Ayant suggéré Oxford ou Cambridge plus proches, je fus fermement priée de ne pas insister et de ne pas me mettre ces idées ridicules en tête. C'est au mariage que je devais songer en priorité plutôt qu'à des études qui me seraient parfaitement inutiles une fois mariée et mère de famille.
Assise dans son fauteuil de velours rouge, Mère me parlait de son ton autoritaire, celui qui lui était familier et ne souffrait aucune réplique. Elle planifiait mon avenir et cet avenir je n'y pouvais souscrire. Je refusais de ressembler à ses amies, confinées dans les habitudes bourgeoises et le contentement de soi, assurées qu'elles étaient de leur situation grâce à la position du mari ou aux héritages familiaux : à de rares exceptions près, la grande secousse de la guerre les avait épargnées, elles s'en étaient mêlées aussi peu que possible, et désormais le monde avait retrouvé sa stabilité et l'ordre immuable qui régnait de toute éternité dans leur milieu.
Et pourtant l'harmonie ne régnait pas dans notre famille, puisque mon père, Eric Champagney, industriel connu dans la région, après diverses liaisons, et sans doute lassé de la banalité du quotidien vécu auprès d'une épouse tyrannique, avait quitté définitivement le foyer conjugal pour rejoindre sa dernière conquête. Elle lui avait enfin donné le fils qu'il désirait tant. Rose, sa femme, n'ayant enfanté que des filles.
Ce fils, notre demi-frère, qui devait avoir environ sept ans, Gisèle et moi ne l'avions jamais rencontré. Pas plus que nous n'avions revu notre père, parti s'installer avec sa nouvelle famille à New York. Les cadeaux qu'il nous envoyait à l'occasion de nos anniversaires ou de Noël étaient assez convenables. En réponse, nous lui adressions des lettres de remerciements, polies mais dénuées d'effusions superlatives. Notre mère y veillait. A ces deux manifestations se bornaient nos rapports.
Rose n'avait jamais consenti au divorce, malgré l'insistance de notre père qui l'avait réclamé à diverses reprises. Forte de son bon droit, elle était toujours Mme Eric Champagney ainsi qu'en témoignaient, avec une fermeté inébranlable, ses cartes de visite.
Lorsqu'il lui arrivait - rarement - d'évoquer notre père, elle y associait toujours son bâtard. A l'évidence, ce seul mot lui procurait une délectation manifeste alors qu'il n'éveillait en nous qu'une vague curiosité pour ce petit garçon : de quoi pouvait-il avoir l'air ? Nous ne connaissions de lui que son prénom : Jacques. Celui-là même de notre grand-père maternel, disparu pendant la guerre en 1943 à peu près au moment de la naissance de Gisèle, dans des circonstances qui n'avaient jamais été élucidées. Un jour, on avait simplement perdu sa trace. Et malgré de longues recherches, nous avait dit Mère, on ne l'avait jamais retrouvé. Il s'était comme évaporé...
Dix ans plus tard, notre propre père avait disparu à son tour, même si c'était de son plein gré et si on connaissait le lieu de sa résidence. Simple coïncidence ? Il me semble qu'elle donne matière à réflexion sur le comportement des hommes de la famille, pourtant enracinée depuis longtemps dans cette région des Monts d'Or. S'y trouve encore notre maison, une vaste et massive demeure, bâtie au XIX e par mon arrière-grand-père, et qui donne l'impression d'être coupée du monde extérieur. Son seul attrait, pour moi, est le jardin planté de beaux arbres dont l'épaisse ramure isole de nos voisins.
Voisins que nous fréquentons peu.
J'ai conscience d'être injuste : la maison est confortable, parfaitement bien tenue - Mère y veille avec l'aide d'Antoinette et d'Amélie -. et on y a ses aises en dépit de l'ameublement d'une affreuse banalité, des couleurs éteintes des rideaux et des tapis et de l'atmosphère qui s'en dégage, triste et pesante. Mais cette demeure en est-elle responsable ?
Quand notre père vivait encore parmi nous, l'air était plus léger. Il ne s'agit peut-être que des souvenirs lointains d'une petite fille. Les rapports étaient loin d'être idylliques entre nos parents : notre père ne faisait plus que de brèves apparitions à la maison, fuyant les scènes dont je percevais les échos malgré le soin que prenait Mère à les étouffer. Bien qu'elle n'eût à l'époque que neuf ou dix ans, Gisèle se rendait compte aussi du malaise qu'engendrait le comportement de nos parents. Les interrogations que nous partagions contribuèrent encore à nous rapprocher l'une de l'autre.
Et plus tard, le désarroi entraîné par cette fuite à l'étranger, comme si notre père voulait se mettre hors d'atteinte. Comment ne pas penser que nous, ses filles, comptions bien peu à ses yeux s'il pouvait aussi facilement renoncer à nous voir. Pendant un long moment, jusqu'à ce que je réagisse et que j'oblige Gisèle à le faire, son abandon nous a humiliées, nous faisant nous sentir misérables, insignifiantes, dédaignées pour tout dire par le seul homme de la maison.
La mésentente de nos parents tenait à une totale incompatibilité de caractères, de goûts et de tempéraments. Parfois, après la naissance de notre demi-frère, nous entendions Mère soupirer : " Si seulement Gisèle avait été un garçon... "
Comme si cela eût changé quelque chose !
Avec son esprit méthodique, elle décida de prendre avec nous sa revanche. D'abord, établir son aînée. C'est-à-dire moi, Mélanie. C'est dire que la tâche serait ardue. Après, ce serait le tour de Gisèle, plus facile à caser parce que plus docile, En faisant un beau mariage, je favoriserais celui de ma sœur.
Ce n'est pas que je sois définitivement rétive au mariage. Mais je refuse de m'engager pour l'instant dans une relation durable.
Au surplus, je ne connais personne qui me donne envie de tenter l'aventure.
Les jeunes gens que j'ai eu l'occasion de rencontrer jusqu'à présent ne m'ont guère attirée, en dépit quelquefois d'évidentes qualités, sinon pour des rapports éphémères. Mère ignore que je ne suis plus tout à fait une oie blanche, comme elle se l'imagine. Deux brèves liaisons, guère satisfaisantes à vrai dire, m'ont appris l'essentiel, sur le plaisir dont l'intensité varie, bien sûr, suivant le savoir-faire du partenaire et l'attirance - voire la fascination - qu'il vous inspire.
Le plaisir n'est pas sans danger : le risque, contre lequel il faut se prémunir, est toujours pour les femmes. Laurent, mon premier amant, étudiant en médecine, m'a tout appris là-dessus et je lui sais gré de ce grand service. C'est à Jean-Paul, sans doute plus expert ou plus adroit, que je dois d'avoir découvert la volupté. J'aurais pu m'attacher à lui, quand j'ai appris que je n'étais pas seule à profiter de ses assiduités, j'ai préféré m'éloigner et rompre avant qu'il ne soit trop tard. Il ne l'a pas compris et je n'ai pas pris la peine de m'en expliquer.
A Gisèle, que je traite encore comme une enfant, je n'ai rien dit et à tort peut-être. Mais elle me paraît encore si jeune, et surtout si dépourvue de maturité. Je crains que Mère ne l'amène sans peine au mariage de son choix : Gisèle n'aura pas la volonté nécessaire pour s'opposer à ses ukases. Et sa nature conciliante ne la porte ni à se rebeller ni à s'opposer.
Sa réussite au baccalauréat est actuellement son souci majeur. Les études en général ne l'intéressent guère : elle n'y voit pas, comme moi, l'unique moyen d'acquérir notre indépendance, d'échapper à la férule maternelle. Comme si le départ de père l'avait tétanisée, elle n'a aucun projet à longue échéance.
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