Premiers chapitres
John Farrow
La dague de Cartier

Thriller
Traduit de l’américain par Jean Rosenthal

JNé en 1947 dans une petite ville de l'Ontario (Canada), Trevor Ferguson alias John Farrow a grandi à Montréal. Après avoir vécu en Europe et aux Etats-Unis, il rentre dans sa ville natale, est chauffeur de taxi la nuit et écrivain le jour. Depuis son premier roman en 1977, bien d'autres ont suivi, dont La ville de glace, paru chez Grasset en 2001, traduit dans quatorze pays et adapté au cinéma.

LIVRE UN

 CHAPITRE 1
1955

 

LARENCE CAMPBELL (Clarence pour ses sœurs et pour ses amis, Mr Campbell pour le reste du monde), le corpulent président de la Ligue nationale de Hockey - visage sévère et mafflu couronné de mèches grises - s'éveilla sans le moindre pressentiment. Il ôta son pyjama puis le reboutonna avant de le ranger dans le tiroir inférieur de sa commode. Ensuite, il se dirigea vers la salle de bains tout en se grattant la fesse, et entra dans la baignoire qui se remplissait ; comme toujours, il craignait de tomber.
Il éprouvait en effet une véritable hantise des surfaces glissantes et se faisait violence quand, de temps à autre, la remise d'un trophée, la Coupe Stanley par exemple, ou un discours en l'honneur d'un champion prenant sa retraite, l'obligeait à s'aventurer sur la glace. Il était convaincu qu'un jour il se fracasserait le crâne et que si cela ne se produisait pas sur la glace, ce serait dans sa baignoire.
Première hypothèse, la patinoire : le drame se déroulerait alors sous les yeux de quatorze milliers de fans et d'un million de téléspectateurs. Excepté quelques mamies moroses qui s'inquiéteraient sûrement, tout le monde serait mort de rire et se lèverait pour applaudir au spectacle de son crâne brisé ruisselant de sang.
Cette phobie de glisser sur la glace ou sur une peau de banane l'habitait depuis toujours et, dans ses pires cauchemars, une foule assistait à sa mésaventure et la saluait. S'il s'imaginait glissant dans l'intimité de sa salle de bains, c'était encore sous les acclamations d'une cohue ; médecins et ambulanciers, hilares, conviaient les voisins. Cette obsession n'avait cependant pas dissuadé Mr Campbell, homme déterminé, méticuleux et efficace, d'accepter un poste l'obligeant parfois à marcher sur la glace. De même, il entrait chaque jour dans sa baignoire en redoutant une catastrophe et, chaque jour, il en ressortait indemne.
Il s'enfonça dans l'eau jusqu'au cou ; seuls émergeaient de la mousse l'atoll de son ventre rebondi et les falaises volcaniques de ses genoux. La chaleur du bain rosissait sa peau.
Il avait rendu son verdict : Maurice Richard serait suspendu jusqu'à la fin de la saison, y compris pour le tournoi final, et les fans de hockey devraient se faire à cette décision. Il ne pouvait tolérer qu'un joueur abatte sa crosse à trois reprises sur un adversaire, au risque de le décapiter. Et si, entre eux, ces robustes gaillards manquaient souvent au règlement, il était inadmissible qu'on s'en prenne à un officiel. Ainsi, la première faute du capitaine de Montréal mettait un terme à sa saison, tandis que la seconde l'excluait du tournoi final. Il était inutile d'épiloguer. Les fans comprendraient que la discipline est indispensable. En attendant, il subirait la colère de toute une ville, mais il aurait la conscience tranquille.
Plusieurs fois déjà, il avait eu maille à partir avec Maurice : irritable, agressif, vaniteux et persuadé que Mr Campbell lui en voulait. Il n'avait pas tort, se disait le président de la Ligue, du fond de son bain. En effet, Campbell ne portait pas l'ailier droit dans son cœur. Arrogant et buté, Richard se considérait comme au-dessus du sport et de la Ligue... Dans ces conditions, pourquoi l'aimerait-il ? Et d'ailleurs, pourquoi aimerait-on un hockeyeur, redoutable et plus grand marqueur de tous les temps certes, mais impoli et irrespectueux ? Rien à voir avec ses équipiers Dickie Moore ou le célèbre Jean Beliveau, par exemple. Il aimait bien aussi Red Kelly, un vrai gentleman, et même Gordie Howe, plus rugueux mais correct, et aussi talentueux que Richard. Richard, lui, en voulait à tout le monde ; Clarence ne se sentait pas obligé de tout passer à ce paranoïaque impulsif et amer, pas plus que Richard ne se forçait à respecter son autorité. D'ailleurs, cet homme tournait tout le monde en dérision, dont le président de la Ligue, sa victime la plus récente, ce que Clarence tolérait même s'il dépassait presque les bornes. Toutefois la fougue du Rocket ne le mettait pas au-dessus des lois. En tant que président, Clarence pouvait et devait le suspendre. Cette sanction était sévère mais méritée et comme il n'éprouvait aucune sympathie pour l'individu, cette affaire ne l'empêcherait pas de dormir.
Elle lui gâchait pourtant le plaisir de son bain.
Ces hockeyeurs ! Bah, au fond, il n'aimait guère ces rustres, mal élevés, indisciplinés et souvent édentés ; la plupart buvaient comme des trous et couraient le jupon. Ses rapports avec eux se limitaient à leur infliger des amendes ou des suspensions, moments où il adoptait un ton sévère que le Rocket ne supportait pas.
Le siège de la Ligue se trouvait à Montréal, cité vouant un véritable culte au hockey et ville natale du Rocket, ce qui, à son sens, compliquait un peu la situation. La Ligue " nationale " ne méritait pas son qualificatif car, regroupant deux équipes au Canada et quatre aux Etats-Unis, elle franchissait en réalité une frontière. Au sein de n'importe laquelle de ces cinq équipes, ce genre d'incident se serait réglé autour de la machine à café. Mais à Montréal, on rencontrait souvent le président de la Ligue, en promenade, faisant des courses, et cela, bien sûr, attisait le feu. Des gens téléphonaient aux radios pour déclarer que les Anglais s'étaient entendus pour se débarrasser du Rocket et permettre ainsi à une autre équipe anglaise, comme celle de Toronto ou de Detroit, de remporter la Coupe Stanley. " Clarence au poteau ! " lançaient-ils, ce qui faisait glousser les animateurs. Les auditeurs disaient que les dirigeants anglais cherchaient à désavantager leurs champions français. " Du goudron, des plumes et on expédie Campbell dans le fleuve ! " Les animateurs semblaient se délecter de ces invectives. Dans son bain, le président de la Ligue se fichait éperdument du vainqueur de la Coupe ; seul le niveau de brutalité atteint par ce sport déjà rude le préoccupait et il tenait à fixer des limites à une violence qu'il jugeait inacceptable.
C'était sa mission, et il se faisait un devoir de la remplir.
Il avait reçu des menaces dont la plupart, supposait-il, émanaient d'individus ayant juste envie de se défouler et ne nécessitaient pas d'engager un garde du corps. Le Rocket aussi l'avait regardé d'un air menaçant : il fallait voir son expression méprisante quand il frappait le palet, mais, dans la salle et sous le coup d'une suspension, Maurice avait ravalé sa colère. Que de rage contenue ! Clarence avait préféré attendre, pour rendre son verdict, que le Rocket fût sorti pour se calmer ; son équipe lui ferait part de l'arrêt plus tard. Certes, Richard n'avait proféré aucune menace lors de son interview télévisée, pourtant les supporters avaient bien vu son air blessé et la rancœur qui bouillait en lui. Peut-être s'apprêtaient-ils à réagir en lui offrant le concours de leurs poings. Les politiques mettaient déjà la population en garde contre une flambée de violence, la police prévoyait des manifestations.
Le président Campbell ne souhaitait qu'une chose, qu'ils la ferment.
En tout cas, il ne se laisserait pas intimider. Avec intelligence, il éviterait la provocation, se rendrait à son bureau en taxi, et non à pied ; en s'abstenant pendant quelques jours de se montrer dans les rues, on oublierait toute hostilité à son égard.
Ensuite, et toujours contrairement à ses habitudes, il choisirait d'arriver plus tard à la rencontre prévue au Forum dans la soirée, mais il s'y rendrait quand même. Le maire et d'autres responsables lui avaient demandé de rester chez lui, mais comment réussirait-il à vivre dans cette ville s'il cédait à l'intimidation ? En rasant les murs jusqu'à la fin de ses jours et en évitant tout contact avec le commun des mortels ?
Il irait. Il ne plierait pas devant le chantage.
Une fois dans son bureau, Clarence Campbell, comme chaque matin, ouvrit son coffre-fort, en sortit la Dague de Cartier et la posa sur sa table. On racontait que cet objet possédait des pouvoirs magiques. Peu enclin à accorder du crédit à de telles sornettes, il admettait pourtant que, sous sa tutelle, la Ligue nationale de Hockey avait prospéré et surtout après l'acquisition - ou le prêt - de la dague. Au fond, l'exposer l'aidait à maintenir ses convictions, en lui fournissant chaque jour sa dose de spiritualité. C'était un honneur de la posséder.
Ce jour-là, il retira la relique de sa belle boîte vitrée pour en frotter amoureusement le manche et la lame.
- Porte-moi chance ce soir, nous en aurons peut-être besoin, dit-il à haute voix. Il ne s'adressait ainsi à l'objet que très rarement. Mais cette journée, lourde de menaces, exigeait plus que de la chance et des prières pour une issue favorable.
Il remit la dague dans son coffret et le referma à clé.



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