Abilio Estévez
Le navigateur endormi
Abilio Estévez est né en 1954 à La Havane et réside actuellement à Barcelone. Il compte à son actif plusieurs romans dont le premier, Ce royaume t’appartient (Grasset, 1999), a été unanimement salué par la critique, traduit en douze langues et gratifié du Prix du meilleur livre étranger en France. Le navigateur endormi vient clôturer la « trilogie cubaine » formée par Ce royaume t’appartient et Palais lointains (Grasset, 2004).
Dès ses débuts, Estévez a été qualifié de « Proust des Caraïbes » et considéré comme « l’écrivain cubain le plus intéressant de notre époque ». Également auteur de poèmes, de contes et de textes théâtraux, Abilio Estévez est apprécié pour son écriture onirique et expressive.
A ma mère,
qui a fêté ses quatre-vingts ans.
A mon frère, pour la joie
de ce 10 septembre.
Ceci ne saurait être, dit le passeur, à moins que nous ne voulions nous perdre sans recours ; ces îles qui parfois se montrent au regard ne sont pas des étendues de terre ferme et n’ont pas de substance certaine …
Herman Melville, Les Îles enchantées
Boussole, quadrant et sextant ne conçoivent
pas de lointaines marées… Haut dans l’azur
le chant ne réveillera pas le marin dont la mer seule garde l’ombre légendaire.
Hart Crane, Devant la tombe de Melville
Il s’assit à sa table et écrivit une histoire.
W. H. Auden, Herman Melville
première partie
Le silence des lacs gelés
La sincérité est comme le rêve.
W. H. Auden, Écrire
Des bois nobles
’était un vieux bungalow au bord d’une plage qui n’avait pas de nom. Un vieux bungalow à deux niveaux, construit, dit-on, avec des bois nobles de l’Oregon. Propriété, en première main, d’un riche Américain du Nord, le Dr. Samuel O. Reefy, médecin diplômé de l’université de Chicago et natif de Cuba City, petit village du sud du Wisconsin, proche de l’Iowa et de l’Illinois, au cœur du Middle West. Quand le médecin mourut le 5 avril 1954 d’une mort mystérieuse et sans laisser de descendance, le bungalow devint, grâce à un généreux testament, la propriété des Godínez, Havanais de Santiago de las Vegas, petit village du centre de la province de La Habana.
Les personnages que nous rencontrerons au fil de ces pages appelaient la maison de plusieurs façons. Ils parlaient du bungalow, de la maison, de la demeure. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’avait pas d’appellation spécifique. Ce qui ne changeait jamais, en revanche, quelque nom qu’ils lui donnent, c’était la dévotion avec laquelle ils en parlaient. Quoi qu’ils en disent, leur ton laissait transparaître la ferveur et la déférence dont on use pour parler des choses intimes, de ses propres qualités et de ses propres défauts, de ses secrets les plus précieux, voire les plus terribles.
Et en vérité, sans le vieux bungalow, sans la maison, sans la demeure, sans sa localisation privilégiée – et sans sa légende, bien entendu –, ce récit aurait été différent.
Sa présence obstinée face aux eaux du golfe a rendu possibles les événements qui sont advenus et ceux qui n’ont pas eu lieu ; les circonstances heureuses et les autres, qui, forcément, ont été les plus nombreuses.
Le bungalow a survécu à plus de soixante-dix années de désastres ; à d’innombrables journées de soleil et de pluies ; à l’érosion permanente du salpêtre ; à trois ou quatre révolutions plus ou moins avortées ; à une pentarchie ; à vingt-deux présidents, certains éphémères, d’autres aussi tenaces que le salpêtre.
Si le vieux bungalow a réussi à survivre à tant de malheurs, à plus de soixante-dix tempêtes, aux cyclones et aux vents qui arrachent les bananiers sur leur passage, il ne le doit pas seulement au voisinage bienveillant de la colline et à ses ingénieux pilotis. Il faut également prendre en compte la qualité de ses bois de charpente venus de forêts lointaines.
Un chemin de ronces argentées
Pour accéder au bungalow, il fallait parcourir un kilomètre et demi d’un chemin envahi par les ronces. Ce qui, en d’autres temps, il y a des lustres et des lustres, avait été une belle route bordée de palmiers royaux, de raisiniers, de filaos, de lauriers-roses et même de roses, était à présent un sentier à l’abandon. Peu à peu, sans qu’on s’en rendît compte, tout comme s’étaient produites les tragédies cubaines, le chemin d’accès à la demeure se transforma en un sentier de buissons épineux argentés.
Les personnes directement intéressées, à savoir les membres de la famille Godínez, avaient accepté et même supporté ce délabrement progressif pour deux bonnes raisons.
La première, parce qu’ils savaient qu’on ne pouvait rien faire pour y remédier, vu qu’ils n’avaient pas, et pour cause, les moyens appropriés. « Maintenant, tout appartient à l’État », répétait le Colonel Jardinero avec un sourire impuissant, l’air de dire : « Vous ne m’avez pas cru, mais maintenant, vous en avez la preuve. Je l’avais toujours dit. » Et il ajoutait en haussant les épaules : « Les problèmes qui n’ont pas de solution ne sont pas des problèmes. »
La seconde, parce que ce chemin impraticable les isolait du monde et d’une réalité qu’ils préféraient tenir à distance, le plus loin possible du bungalow et de la plage, comme si cette vieille route était la limite précise, non seulement de l’espace mais encore du temps, quelque chose qui les protégeait des convulsions d’une histoire hors de leur contrôle, et qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient comprendre.
Seuls les garçons, et parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, devaient parcourir, pour rejoindre leur école qui était alors à Bauta, un kilomètre et demi à pied jusqu’à la route de Baracoa, et là prendre une guagua qui avait appartenu à la Greyhound Corporation (dans les années vingt, ce bus avait dû couvrir la route de Calgary jusqu’à Saint Paul, dans le Minnesota). Une guagua aussi délabrée que le chemin et qui les laissait devant les portiques toujours frais de la Campana China.
Le retour était plus facile. Ils revenaient avec Juan Milagro dans sa jeep à peine moins vétuste qui datait de la Seconde Guerre mondiale, Juan Milagro qui négociait les crevasses et les nids-de-poule, soulevant des colonnes de poussière blanche, laquelle, à force de se déposer sur les raisiniers, avait fini par les transformer en la flore de quelque impossible planète
Un cyclone au nom d’actrice, de danseuse et d’écrivaine
Il est normal également que ce récit s’ouvre sur une menace, étant donné que l’histoire qu’on y raconte, parfois étrange et presque toujours compliquée, coïncide avec le moment où un violent cyclone s’annonça sur les côtes de la province de La Habana. Un ouragan, paraît-il, très puissant. Le National Hurricane Center de Floride avait décidé de l’appeler Katherine. Aussi ce roman se présente-t-il comme le récit véridique de la façon dont fut vécu sur cette plage un ouragan qui sembla ne pas avoir de fin. Le livre s’ouvre non seulement sur une photographie, une maison et un chemin, mais, en outre, sur un cyclone.
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