Carolly
Erickson
Joséphine de
Beauharnais
biographie
traduit de l'américain par
Jean-Baptiste Grasset
Née en 1943 à Los
Angeles, Carolly Erickson est docteur en
Histoire Médiévale. Auteur de
près de vingt ouvrages historiques dont
la vente a dépassé les trois
millions d'exemplaires au début des
années 90, elle est traduite dans une
douzaine de pays. Divorcée, elle vit
actuellement à Hawaï et
prépare une vie d'Alexandra,
impératrice de Russie.
1
Au refuge
e
temps était lourd et humide. L'alizé
s'était calmé, la fumée des
feux de cuisine s'élevait en lente colonne
jusqu'au ciel couvert avant d'être
brusquement emportée vers le nord. Aucun
souffle ne venait agiter la feuille épaisse
de l'arbre à pain et, dans les champs
où une centaine d'esclaves quasiment nus,
courbés sous le labeur, coupaient la canne
avec de longues serpes, il faisait chaud comme dans
un four. Pourtant, midi était encore
loin.
Ce jour était le treizième du mois
d'août 1766, le début de l'hivernage -
saison des pluies et des tempêtes. Les nuages
s'accumulaient sur la Martinique, cette île
rocheuse et escarpée des Petites Antilles,
à quatre cent milles marins des côtes
de Guinée, et l'enveloppaient d'une sinistre
obscurité. Entre les cases des esclaves, il
se murmurait qu'une méchante tourmente
menaçait. En observant les cieux, les chefs
caraïbes avaient décelé de
mauvais augures. Du reste, chacun savait que la
veille, au soleil couchant, l'horizon, au lieu
d'arborer son habituel vert émeraude,
s'était nimbé d'un voile rouge
sanguinolent, présage de mort.
« C'est le
ioüallou », se
répétaient entre eux les esclaves, et
leurs maîtres créoles de traduire cet
avertissement dans leur langue :
« C'est l'ouracan . »
Les eaux turquoise de l'immense baie de Fort-Royal
s'étaient assombries ; dès midi,
on vit l'océan moutonner et son tumultueux
ressac pilonner la grève. Les navires
ancrés à l'entrée du port
ballottaient comme des coquilles de noix sous
l'effet de la houle. Les pêcheurs se
hâtaient de ramener à terre leurs
embarcations en les hissant loin de la rive et,
à l'aide d'épais cordages, les
amarraient aux troncs puissants des palmiers.
Dès le début de l'après-midi,
une chape de plomb s'abattit sur les champs de
canne et, craché par l'océan, un vent
cruel se précipita vers la terre. Les vaches
beuglaient et raclaient
frénétiquement le sol, les poulets
désertaient leurs enclos pour chercher
refuge entre les rochers des coteaux. Les oiseaux
de mer regroupés en volées ralliaient
le centre de l'île, fuyant la
côte ; dans les ruisseaux
saumâtres, des bancs de poissons venus de
l'océan s'abritaient des flots
déchaînés.
Sans que le contremaître en eût
donné l'ordre, les coupeurs interrompirent
leur besogne et levèrent le visage vers le
ciel. L'atmosphère empestait le soufre. Ils
virent, à travers la sombre masse des
nuages, la foudre s'insinuer en minces
zébrures argentées. C'est alors que
l'averse éclata. ses gouttes épaisses
giclaient si fort en s'écrasant sur la terre
rougeâtre qu'on ne s'entendait plus
parler.
Dans la plantation des Trois-Ilets, sur les basses
pentes du mont Panthéaume, Joseph Tascher
estima déraisonnable d'attendre plus
longtemps. Il devait mettre sa famille en lieu
sûr. Son épouse Rose-Claire
n'était pas en état de supporter la
moindre épreuve : depuis plusieurs
semaines, elle gardait le lit, attendant la
naissance de son troisième enfant - Joseph
espérait ardemment un garçon. Les
accoucheuses noires se tenaient prêtes
à accueillir le bébé, au cas
où le médecin de Fort-Royal
n'arriverait pas à temps, et les deux
grand-mères, Françoise Tascher,
aristocrate de souche, et Catherine Brown, une
Irlandaise à la volonté de fer,
devenue Catherine de Sannois par son mariage,
avaient fait le voyage pour assister à la
venue au monde de l'héritier de Joseph.
Celui-ci commanda que l'on sorte une carriole de
l'écurie et y fit monter sa femme
apeurée ; leurs filles, Yeyette, trois
ans, et Catherine, bientôt deux ans, qui
s'agrippaient effrayées à leurs
nounous ; sa mère et sa
belle-mère ; enfin Alexandre, le
garçonnet de six ans qui vivait chez eux
depuis sa naissance. On installa dans la carriole
divers effets, les bijoux des femmes et quelques
biens de famille qu'à la hâte, elles
avaient songé à emporter au moment du
départ. Joseph jeta un dernier regard autour
de lui puis ordonna au cocher de gagner le refuge
le plus vite possible.
Chaque plantation, à la Martinique,
possédait un abri contre les
tempêtes : un ouvrage quasiment
invulnérable, aux murs de pierre d'un
mètre et demi ou deux d'épaisseur,
dépourvu de fenêtre et fiché
à flanc de coteau. La plus féroce des
tempêtes n'aurait pu y
pénétrer. Ses portes en bois massif,
coupé dans la forêt humide des
hauteurs, donnaient sur une sombre caverne,
susceptible d'accueillir plusieurs douzaines de
personnes avec leurs réserves d'eau et de
nourriture. On pourrait y attendre tranquillement
la fin du cyclone.
Du haut de la tour de bois flanquant les champs de
canne, la cloche se mit à sonner l'alarme.
Le travail s'arrêta. Et les coupeurs de se
ruer vers leurs huttes, rassembler leurs enfants,
recueillir quelques provisions et gagner la
raffinerie. Toutes les autres constructions de la
plantation étaient délabrées,
faute d'entretien, mais la raffinerie, bâtie
en pierre plusieurs générations
auparavant, en des temps plus prospères,
demeurait solide. Elle résisterait au
ioüallou.
On transporta encore au refuge des
charretées de bougies et de lanternes, des
paniers de poissons en saumure, de cassaves et
pains de manioc, de grandes jarres en terre rouge
pleines d'eau fraîche et de bière de
mélasse. Les accoucheuses apportèrent
leurs couteaux, leurs cordons, leurs amulettes de
palmes séchées, consacrées par
les guérisseurs, qui sauraient
écarter les zombies.
En fin d'après-midi, la plantation fut
plongée dans une totale obscurité. La
pluie tombait à verse, gonflant les
ruisseaux et inondant les champs. D'heure en heure,
le vent gagnait en force et en violence, soulevant
dans la baie de fortes lames et de furieux
brisants. Dans le refuge où la famille
Tascher et leurs domestiques attendaient que la
tempête prît fin, les épaisses
portes de bois, aspirées vers
l'extérieur, raidissaient les cordes qui les
attachaient. Joseph et les autres hommes se
relayaient pour les retenir, luttant de toutes
leurs forces contre le formidable appel du
vent.
L'ouragan rugissait tant qu'on percevait à
peine le vacarme de la destruction - les hauts
arbres terrassés, la grande maison à
étage mise en pièces, les champs de
canne et les potagers anéantis. L'immense
faux du vent balayait tout sur son passage et la
pluie fouettant les terres dévastées
entraînait les débris dans les
rivières en crue.
Désespéré, presque à
bout de forces, Joseph écoutait le souffle
véhément de la tempête. Tout ce
qu'il possédait était en train de lui
être arraché, sans qu'il pût
rien faire pour l'empêcher. Il était
couvert de dettes et sa santé restait
fragile depuis qu'il avait failli succomber,
l'année précédente, d'une
fièvre maligne. Il n'avait que trente-six
ans mais se sentait beaucoup plus vieux,
accablé par la mauvaise marche de ses
affaires et par sa désolante vie
conjugale.
Depuis son mariage, cinq ans plus tôt, il ne
s'était guère donné les moyens
de faire prospérer la plantation. Celle-ci,
avec ses bâtiments et ses cent cinquante
esclaves africains, constituait la dot offerte
à Rose-Claire par ses parents ; Joseph
était tenu d'en obtenir un bon rapport.
Mais, malgré ses excellentes intentions, il
n'était pas à la hauteur, ne
possédant ni l'énergie ni la
compétence nécessaires pour
gérer un aussi vaste domaine. Il lui aurait
fallu le courage et l'autorité de son
frère cadet, Robert, pour parvenir à
accroître sa production de sucre. Joseph
était plutôt intelligent, mais
s'adonnait volontiers aux plaisirs et perdait
facilement pied. Il préférait passer
son temps à Fort-Royal que de discuter avec
Blacque, son contremaître, ou
d'écouter les lamentations de sa malheureuse
épouse, à laquelle revenait de
diriger la plantation en son absence.
La vie à Fort-Royal était bien plus
facile. Principale ville de l'île,
c'était le foyer de toute sa vie mondaine. A
Fort-Royal, il pouvait dormir jusqu'à midi,
retrouver ses amis le soir pour dîner et
jouer aux cartes, rendre visite à ses belles
maîtresses mulâtres, se poser en homme
opulent et de haute extraction, alors qu'en
réalité il était au bord de la
faillite et que son père n'avait pas bonne
réputation. Depuis plusieurs années,
Joseph passait de moins en moins de temps aux
Trois-Ilets et fuyait ses responsabilités.
Les temps étaient durs. Le blocus
britannique rendait difficile la vente du sucre. A
quoi bon s'acharner ? Mais plus Joseph
s'absentait, plus la plantation
périclitait ; les bâtiments
tombaient en ruine, les champs n'étaient
qu'en partie cultivés, nombre d'esclaves
dépérissaient faute de soins.
Mais cela n'aurait plus aucune importance
désormais. L'ouragan était en train
de tout emporter. A l'exception de sa famille. Il
lui resterait ses filles et le fils qu'ils
attendaient. Au moins, son patronyme serait-il
perpétué, ne fût-il
attaché qu'à une plantation
dévastée et à un monceau de
dettes.
Certes, il y avait déjà un
garçon dans la famille. Le petit Alexandre,
âgé de six ans, qui avait toujours
vécu avec eux, était comme un fils
d'adoption. Alexandre était un bel enfant
très brun, grand pour son âge,
studieux et s'exprimant bien. Né à la
Martinique, il avait été
confié à la famille Tascher - un
arrangement provisoire, en principe, mais qui
paraissait définitif. C'était le fils
de François de Beauharnais, l'ancien
gouverneur des Antilles, qui était
retourné à Paris vivre avec sa
maîtresse Edmée, sur de Joseph
et mariée par ailleurs. La mère
d'Alexandre, dont la santé était
mauvaise, habitait également la
métropole, mais loin de son époux, et
ne réclamait pas son fils auprès
d'elle. C'est ainsi qu'Alexandre avait
été élevé comme un
Créole, aux côtés des petites
Yeyette et Catherine, et des grand-mères
Tascher et de Sannois qui séjournaient de
temps à autre aux Trois-Ilets. Il n'avait
jamais vu ses parents et faisait partie de la
famille, hormis par le sang.
La tempête dura toute la nuit, ne retombant
que durant une heure d'incroyable calme -
l'il du cyclone. Profitant de ce bref
intervalle, les victimes de la tempête,
entassées dans le refuge, tentèrent
vainement de se reposer. Leur répit fut de
courte durée. Bientôt les rafales
reprirent de plus belle, d'une force si terrible
qu'il sembla un instant que les montagnes
elles-mêmes allaient chavirer dans
l'océan. A nouveau, les portes furent
aspirées vers l'extérieur ; les
occupants du refuge, épuisés, tombant
de sommeil, récitaient leurs prières
en se cramponnant les uns aux autres.
A l'aube, l'effroyable rugissement du vent s'apaisa
peu à peu et, au milieu de la
matinée, Joseph Tascher ouvrit avec
précaution les épaisses portes de
bois pour scruter le paysage ravagé.
Un soleil pâle éclairait le lac de
boue qu'était devenue la plantation des
Trois-Ilets.
Tous les arbres étaient
déracinés. La maison à
étage, avec sa large véranda et ses
diverses dépendances, avait disparu, de
même que la roseraie, la vaste cour et la
superbe allée de tamaris. Il n'y avait plus
trace du clocheton de bois ; les alignements
de cases où vivaient les esclaves
s'étaient volatilisés et, dans les
champs qui s'étiraient autour de la demeure
évanouie, toutes les cannes gisaient
à terre.
Régnait un calme accablant. Ni chant
d'oiseau, ni coassement de grenouille, ni aucun des
bruits quotidiens, familiers, dont les animaux et
les humains peuplaient la vie de la palmeraie. Le
bourdonnement des insectes lui-même
s'était tu car les moustiques, dont le vent
impitoyable avait cinglé les nuées,
étaient morts par millions.
Seule la raffinerie semblait avoir
été épargnée par la
tempête. Joseph et sa famille
quittèrent le refuge pour gagner ce
grand bâtiment où, parmi les machines,
les rangées de tonneaux et les cannes
fraîchement coupées, ils
retrouvèrent la plupart des travailleurs et
leurs familles.
Les semaines suivantes furent consacrées
à un long et fastidieux labeur de
reconstruction. Il fallait trier et évacuer
les débris, débiter en bois
d'uvre les arbres terrassés pour
rebâtir des remises, des cabanes, des
charrettes, un nouveau clocheton. Il fallait
enterrer non seulement les bêtes tuées
mais également nombre d'esclaves -
après chaque tempête, les
fièvres faisaient des ravages.
Peu à peu, les gens des Trois-Ilets
reçurent des nouvelles des autres
plantations, ainsi que de Robert, le frère
de Joseph, qui résidait à Fort-Royal.
l'ouragan avait saccagé l'île tout
entière. Même à Fort-Royal, les
dégâts étaient
considérables ; une bonne partie de la
périphérie avait été
pratiquement rasée. Dans la baie, des
centaines de bateaux avaient coulé, faisant
de nombreux morts. De mémoire d'homme,
aucune tempête n'avait été si
meurtrière.
Dans la raffinerie, Rose-Claire Tascher reposait
sur un lit de fortune, veillée par sa
mère, sa belle-mère et les
accoucheuses. Son terme était venu.
Elle ne disposait d'aucune intimité dans
cette pièce immense où dormait toute
la population de la plantation : le
maître, ses enfants et le reste de sa
famille, les esclaves - souvent grelottants de
fièvre -, le contremaître et quelques
visiteurs porteurs de vivres et de messages.
Dans la nuit du 2 septembre, par une chaleur
accablante, trois mois après que la
tempête eut ravagé l'île,
Rose-Claire, protégée par des
prières et des amulettes, ressentit les
premières douleurs. On la massait, on lui
donnait du rhum quand la douleur devenait
insupportable. Enfin, au matin, son enfant naquit.
Toute la communauté assista à
l'événement, prêta l'oreille
aux premiers cris du bébé, sourit en
entendant leur succéder de légers
gémissements. On se répétait
à l'envi que cette naissance
présageait des jours meilleurs. L'ouragan
avait apporté la mort mais, après
tous ces maux, voilà qu'une nouvelle vie
commençait.
Joseph, hagard, accablé, détourna son
regard de l'enfant, en tentant de dissimuler ses
larmes de dépit. Il lui était venu
une troisième fille.
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