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Jean-Paul Enthoven
Ce que nous avons eu de meilleur
Jean-Paul Enthoven est éditeur et critique littéraire.
Il a déjà publié, chez Grasset, Les Enfants
de Saturne (Prix Valery Larbaud), Aurore (Prix Europe
I) et La Dernière femme.
Chameau, citron, papillon
ès l'aube,
je me dirigeais rituellement vers la plus haute terrasse de la Zahia.
On me servait du thé, des amandes, des fruits. J'observais
la procession des fourmis et la cime neigeuse de l'Atlas. Je guettais
les premiers rayons du soleil. Le ciel se mettait en mouvement.
Il ne me manquait rien.
Respiration. Sensation. Silence zébré par le vol des
étourneaux. Evaporation de la nuit. Lent retour à
la surface
Plus tard, dès que la lumière s'emparait du paysage,
je me glissais dans ma peau, dans mon souffle - et mes sens, un
à un, s'éveillaient.
L'odorat était le plus prompt. Détaché de ma
petite volonté, il s'activait comme l'éclaireur d'une
armée assoupie. Il humait. Il triait. Il me procurait les
premières informations. Il s'appropriait ce que le vent avait
glané : effluves innocents ou vicieux ; parfums de cannelle,
de rosée, de crottin ; odeurs de terre et d'humains dispersés
dans le chaudron du temps. La brise du désert portait jusqu'à
mes narines des gouttes d'air qui provenaient peut-être des
poumons d'un chameau ou d'un chien. Elles se mêlaient à
mes pensées et les reliaient à une énergie
bienfaisante.
Mes yeux s'allumaient peu après et m'offraient le vert des
jardins et la trace nacrée des chenilles. Je voyais en contrebas,
dans les patios, le ballet des domestiques qui composaient des bouquets
de roses sauvages. Ils étaient trop nombreux pour que je
me souvienne de leurs prénoms, mais nous échangions
des sourires affectueux. Chaque matin, une jeune fille en tunique
rouge répandait du jasmin sur la vasque d'une fontaine. Son
regard évitait le mien.
A gauche, des palais, des taudis. A droite, une ruelle où
s'agitaient déjà les enfants et les vendeurs de piments
ou de pastèques. Plus loin, à travers une haie de
plumbagos, j'apercevais le Grand Hôtel endormi avec son pointillé
de volets verts derrière lesquels j'imaginais une épopée
d'étreintes.
Le monde était précis. Il se déroulait, sans
âge, avant de s'animer de mille bruits d'oiseaux, de moteurs,
de clapotis. Les désagréments du jour arriveraient
plus tard. Je les laissais venir.
La voix inquiète d'un muezzin brisait alors, toujours à
la même heure, cette harmonie de l'aube. Et cette voix, vomie
comme une lave, hurlait qu'il fallait craindre Dieu en ce jour nouveau,
et lui sacrifier le sommeil et le plaisir. Bientôt, un autre
muezzin, perché sur une autre mosquée, rameutait les
fidèles d'un quartier voisin, et sa lamentation montait dans
le ciel comme un écho funèbre.
J'avais du mal à prendre au sérieux ce duo de crooners
mystiques. Je n'aimais pas leurs gémissements impérieux,
ni leur façon d'ordonner en se soumettant. De ma terrasse,
j'étais pourtant leur concurrent d'altitude. Ils ignoraient
ma félicité. Je ne me sentais pas concerné
par leurs obsessions.
Parfois, je croyais que le monde venait de naître par hasard,
sans intention particulière. Que j'étais une parcelle
de cette naissance. Un simple chaînon dans la séquence
obstinée du vivant qui me précédait, qui me
suivrait.
Parfois, au contraire, je croyais que tout relevait d'un dessein
supérieur. Et que chaque grain de poussière, chaque
pensée, chaque fourmi, participait d'une même puissance.
Fallait-il donner un sens à tout cela ? Ou se contenter de
jouir entre le néant d'avant et le néant d'après
?
Ma conviction butinait. C'était un papillon qui allait de
la chenille au jasmin, de la rose sauvage au plumbago. Sa course
capricieuse me suffisait.
Je fermais les yeux. Les idées me traversaient comme des
oiseaux migrateurs. J'entendais les étourneaux. Je surveillais
les présages. J'écoutais mon pouls, mes réflexes,
mes intuitions. Je cueillais un citron, je le tranchais, je suçais
son jus tiède. La joie me réservait une place précise
dans l'univers. Et je m'ajustais à un ensemble dont le motif
m'échappait, mais auquel je me sentais promis.
J'étais chameau, citron, papillon.
Cet instant pouvait revenir, et revenir encore.
C'était parfait.
Le soleil immobile
J'étais arrivé à la Zahia, quelques semaines
auparavant, à l'heure la plus chaude, quand l'air s'épaissit
et stagne comme une vapeur d'essence.
Des femmes aux yeux de khôl avaient pris mes bagages tandis
que, de l'autre côté de la rue, des vieillards accroupis
m'observaient en mâchant des dattes. Partout, des glycines,
des volubilis, des plantes de rocaille. Leurs parfums m'avaient
enveloppé avec l'indifférence due à un hôte
de passage.
Un vieil intendant m'avait conduit jusqu'au patio ombragé
où Lewis m'attendait. Embrassades, rires fraternels, tour
d'horizon. Nous étions heureux de nous revoir dans ce décor
improbable.
Lewis m'avait ensuite guidé jusqu'à la chambre qu'il
me destinait. Tout y était élégant. On avait
installé un fauteuil de pacha devant des fenêtres qui
s'ouvraient sur un jardin planté de liserons et de pavots.
Afin de m'initier à l'esprit des lieux, l'intendant, dont
je n'avais pas encore entendu la voix cérémonieuse,
tint à me préciser que " Monsieur Brando "
avait longtemps vécu dans cette chambre.
- Monsieur Brando ?
- Oui, l'acteur américain ! me répondit-il avec une
moue indulgente. C'était un monsieur très courtois
qui ne quittait jamais son lit
J'ignorais que Marlon Brando - qui, dans mon esprit, hantait plutôt
les îles du Pacifique - s'était souvent réfugié
à la Zahia.
- Il comptait les étourneaux, reprit l'intendant, et il écrivait
chaque jour des cartes postales qu'il n'envoyait à personne
Habitué à cette mythologie locale, Lewis abrégea
ce début de conversation. Il me précédait déjà
dans le petit escalier qui menait à la plus haute terrasse
de la Zahia.
En ce début d'après-midi, la lumière y était
si vive et les dalles si brûlantes que la tête me tourna
un peu. Je garde un bon souvenir de ce premier vertige.
Ce jour-là, tout était simple : deux amis se retrouvaient.
Ils avaient beaucoup de choses à se dire. Ils ressemblaient
à deux sudistes bien décidés à s'accorder
un supplément de bonne vie. Le destin avait permis à
l'un de s'offrir un palais. L'autre se réjouissait d'y venir
en visiteur. On aurait dû bloquer le temps sur cette seconde-là.
Il est vrai que Lewis avait un don particulier pour cet exercice
et qu'il pouvait, sans effort, se convaincre que chaque moment durerait
toujours. Auprès de lui, on se persuadait volontiers que
les crépuscules n'étaient que des trompe-l'il,
que les femmes aimées seraient à jamais désirables,
que nos instincts seraient éternellement aux aguets.
Longtemps, j'avais tiré profit de cette façon de voir
tant mon ami m'assignait au rôle du compagnon désinvolte
qu'il avait connu vingt ans plus tôt - mais que je n'étais
plus. A son contact, par un entraînement vertueux, je retrouvais
mes réflexes d'adolescent. Et je rajeunissais malgré
moi auprès de ce Josué qui s'acharnait à ralentir
la course d'un soleil trop pressé. D'ailleurs, Lewis appréciait
cette comparaison avec Josué. C'était là l'effet
le plus innocent de la forte opinion qu'il s'amusait à avoir
de lui-même.
Je savais pourtant qu'il partageait, en secret, la plupart de mes
frayeurs devant la fuite des jours. Il se méfiait des cheveux
blancs et des souvenirs lointains. Il supportait mal l'exubérance
rapide de la végétation qui l'obligeait à prendre
acte des saisons et des années. Il s'était donc choisi,
faute de mieux, une panoplie qui reléguait le temps à
un rang d'adversaire négligeable.
Cette éternité factice avait un certain charme. Elle
me lançait, dans son sillage, sur un manège d'amusements
et de fêtes mobiles. Ensemble, nous y portions des masques
qui, de loin, se confondaient avec nos visages d'autrefois.
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