Jean-Paul Enthoven
Aurore
Roman
Jean-Paul Enthoven est éditeur
et critique littéraire. Il a
déjà publié, chez
Grasset, Les enfants de Saturne (prix
Valéry Larbaud 1997). Aurore est
son premier roman.
- 1 -
vant
de rencontrer Aurore, je ne savais pas que l'amour
était un lent processus
d'anéantissement. Et je ne savais pas
davantage, avant qu'elle ne me l'apprît,
qu'il y avait, au terme de ce processus, un miroir
dans lequel le hasard impose de s'observer, puis de
découvrir avec dépit qui l'on est. Ce
fut, dans mon cas, une intoxication
méticuleuse. Une noyade. Un
enchevêtrement de chaînes mentales, de
causes et d'effets, dont l'ensemble
précipita des événements
où je me suis cru subjugué par un
ennemi habile alors que j'y étais mon seul
tyran.
Certains prétendent que, dans cette
expérience, on meurt utilement, et afin
d'accéder à un destin mieux accompli.
Ils se trompent. Ou ils mentent. Car j'ai pu
vérifier, à la faveur d'une histoire
singulière, que l'amour n'impose que la
compagnie d'une part inutile de soi-même. Et
que l'on s'y mesure à une
déchéance qui aurait pu, aussi bien,
en choisir un autre.
Cette déchéance, que j'ai d'abord
accueillie sans déplaisir, ne mérite
aucun égard. Elle est cruelle, orgueilleuse,
détestable. Elle trouve sa source dans des
arrière-mondes où il vaut mieux ne
pas s'attarder. C'est un mauvais maître dont
le pouvoir tient à l'avidité de celui
qui lui réclame sa dose d'humiliation.
Est-il même indispensable, après tout,
de découvrir qui l'on est ? Et n'y
a-t-il pas plus de joie à se
méconnaître, et à se perdre de
vue ?
Avant de rencontrer Aurore, je n'avais, de
moi-même, qu'une perception vague mais
heureuse. J'avançais à mon rythme. Je
posais sur les êtres et les choses un regard
indifférent. J'étais inachevé,
mais une vie m'attendait dans cet
inachèvement. Je ne savais pas, à
cette époque, que l'amour dévore par
prédilection ceux qui exigent chacun des
supplices qu'il promet.
- 2 -
Je me souviens encore, comme d'un songe, des
quelques jours que nous avions passés au
Grand Hôtel. Quelques jours intenses et
déconcertants au début de
l'été. Peu de touristes. Un
décor propice aux émotions. Une
atmosphère de soleil et d'indolence. Les
mouettes flottaient, parmi des parfums de sel,
au-dessus du golfe de Rapallo. Aurore était
fatiguée par un long voyage en voiture. Nous
partagions en silence toutes sortes de
pressentiments.
Je connais bien la saveur de ces jours immobiles
où tout peut advenir. Où l'on
accepte, d'un même cur, le contentement
et la crainte de sa brièveté.
Où chaque perception, chaque
espérance, hésite sur un chemin de
crête. D'un côté,
l'allégresse. De l'autre, l'incertitude. Je
ne m'attendais pas à trouver là ce
climat de sensations instables qui, à la
fois, excitent et embrument l'esprit. Dans ces
moments, on ruse toujours avec un bien-être
qui se dérobe, et qui revient dès
qu'on y renonce, et qui s'échappe encore
dès qu'on le tient.
J'ai senti tout de suite, en arrivant dans cet
hôtel, qu'il me faudrait composer avec un
ensemble d'équilibres fragiles. Distance et
proximité. Exaltation et lassitude. J'avais
besoin de retrouver Aurore sur un territoire neuf.
Loin de Paris et de tout ce qui, depuis six mois,
nous y avait usés. Cet hôtel, nous
l'avions découvert par hasard, en longeant
la côte. Il ressemblait à une meringue
incrustée de rotondes et de cyprès.
On nous y proposa une chambre dont le balcon
dominait un petit port. Partout, un ciel rapide,
des fauteuils d'osier, des murs de pierres
sèches, le charme régulier de la mer.
A première vue, c'était parfait.
Chaque matin, j'observais son visage avant qu'il ne
s'éveille. Et ce visage, dans la
pénombre, me parvenait comme un masque
d'innocence dont la lumière s'emparait pour
y inscrire des expressions qui me le rendaient,
à mesure, plus lointain. Je m'étais
alors persuadé que l'âme vraie
d'Aurore ne se distinguait pas de ce visage
endormi. J'observais ses yeux clos, son menton, sa
bouche rose et entrouverte. Cet assemblage de peau
et de formes promises à la
flétrissure me captivait. J'y
déchiffrais déjà toutes mes
raisons de vivre et, dans le même temps, tout
ce qui m'empêchait d'explorer
légèrement la vie. A ce visage,
à son mystère, je devais ma
plénitude mais, aussitôt,
l'impossibilité d'accéder à la
plénitude plus sereine qui me semblait due.
Chaque matin, à la faveur d'un décret
indiscutable, Aurore régnait sur la plupart
des sentiments qui, en moi, aspiraient à un
peu de servitude. Elle en disposait à sa
guise. Je jouissais de ma faiblesse comme d'un
plaisir nouveau.
Elle dormait encore lorsque je quittais notre
chambre pour aller vers le port et sa plage toute
proche. La mer est fraîche sur cette
côte d'Italie, j'y nageais avec
délice, Aurore me rejoignait à
l'heure où les marins revenaient de leur
pêche. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai
toujours imaginé que mon bonheur en ce monde
aurait l'allure d'une femme qui marche au bord de
l'eau, et Aurore s'était glissée dans
cette image. Le vent jouait vivement avec ses
cheveux noirs. J'étais ému par son
visage ensommeillé. Par les lèvres
qu'elle m'offrait sous le premier soleil. Par ses
gestes retenus. Elle se blottissait contre moi.
J'avais l'impression de la protéger tout en
lui étant soumis. Les mouettes s'agitaient
autour des filets, des poissons, des caisses de
crabes. Plus tard, sur le port, on nous servait du
café et des fruits, et chaque journée
commençait ainsi.
- 3 -
Avant de la rencontrer, je ne savais pas que
l'amour était un chaos. Un mauvais sort. Une
expérience de la solitude. Une combinaison
singulière de tourments, de drogues et de
désirs qui dérègle l'esprit.
Je considérais souvent le destin indigent de
ceux qui avaient choisi d'y sacrifier leur vie.
J'étais intrigué par leur
fébrilité. Par leur panique. Par la
monotonie despotique de leur obsession. Je
comprenais mal ce qui les retenait dans ce
séjour navrant. Et je les plaignais de
réclamer leur agonie comme s'il se fût
agi d'une extase. Auprès d'Aurore, et en peu
de temps, j'avais pourtant cessé de voir les
choses sous cet angle. Quelqu'un, dans ma
volonté, en avait décidé
à ma place. J'avais eu besoin, alors que
rien ne m'y obligeait, de me risquer dans un
complot organisé contre et par
moi-même. De m'y affronter à un ennemi
flatteur. La vie, dans ses aspects les plus
funestes, s'ordonne ainsi autour des passions qu'on
y a d'abord répandues. Et on reçoit
comme une fatalité ce qui, de fait, n'est
que l'accomplissement d'un désir plus
secret.
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