Premiers chapitres
Florence Emptaz
Aux pieds de Flaubert
Essai

Florence Emptaz est née en 1965. Agrégée de Lettres modernes, elle a soutenu en 1999 un doctorat consacré à Flaubert.

 

 CHAPITRE UN

Un chirurgien redresseur de torts ...

ous sommes au chapitre X de la deuxième partie de Madame Bovary. Emma, qui trompe Charles avec Rodolphe, éprouve soudain un immense repentir. Une lettre qu’elle reçoit de son père la plonge dans une douce nostalgie, et lui fait regarder d’un autre œil le confort du foyer. Ce courrier accompagne " le dinde  " que le père Rouault envoie chaque année pour commémorer la guérison de sa jambe cassée, parfaitement remise grâce aux bons offices de Charles. C’est en somme une lettre d’anniversaire, qui, rappelant l’efficacité des soins prodigués par le médecin, rappelle du même coup à Emma les premiers moments de leur rencontre. La jeune femme regrette ses agissements, et se complaît à s’imaginer en épouse fidèle et en mère comblée :


Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles, et s’il n’eût pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n’offrait pas grande prise à ces retours du sentiment [...] .

Lui viennent alors des envies de sacrifice. Mais n’a-t-elle pas déjà donné tout ce qu’elle pouvait donner ? Emma ne sait à quel saint se vouer. Survient alors une formidable opportunité. Un sacrifice digne de ce nom. C’est Homais qui en émet la sublime suggestion : et si l’on opérait le pied bot d’Hippolyte, le garçon d’écurie de l’auberge du Lion d’or ?
C’est dit ! Hippolyte sera la victime expiatoire d’Emma. Au diable Rodolphe et ses belles bottes ! Madame Bovary veut oublier les enivrements des sens et se dévouer à une noble cause : passer du beau pied au pied bot.
Si tout semble éloigner un pied bot d’une paire de bottes, ne nous y trompons pas cependant. Ils ne sont pas, comme on pourrait le croire, aux antipodes l’un de l’autre. C’est, du moins, ce que suggère leur étymologie commune. Bot et botte appartiennent à la même famille de mots : ils sont tous deux issus du germanique Butta qui signifie " émoussé, contrefait, grossier ". La botte, au Moyen Age, désignait des chaussures grossières couvrant une partie de la jambe. Bot et botte, sémantiquement parlant, font la paire. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que l’un succède à l’autre. Le transfert qu’accomplit Emma s’inscrit dans l’ordre des choses.
Charles, sans s’en douter le moins du monde, peut grâce à cette opération regagner l’amour de sa femme – ou, à défaut, son estime – comme il l’avait gagné une première fois en soignant la jambe de son beau-père. Une seconde chance lui est offerte. A l’enjeu chirurgical s’ajoute donc, à l’insu du praticien, un enjeu sentimental. Il est à la fois médecin du corps et médecin du cœur. En soignant Hippolyte, Charles soigne Emma. Cette dernière attend de l’opération du pied bot un soulagement pour elle-même : thérapie par ricochet. Elle cherche à éprouver " quelque tendresse " pour Charles, " ce pauvre garçon qui la chérissait ", à être animée par un sentiment " plus sain  ". Elle veut recouvrer une santé du cœur, et espère un retour à la normale .
Pour sceller le lien qui, symboliquement, unit Emma à Hippolyte, Jean Maurel propose ce séduisant jeu de mots : Madame Beau(pied bot) varus . Il était écrit – dans le nom de l’héroïne comme dans le titre de l’œuvre – que le garçon d’écurie serait la victime toute désignée pour le sacrifice. Hippolyte donne corps aux faux pas d’Emma. Il incarne sa vertu chancelante. Il boite pour elle.
Ce n’est donc pas un hasard, dans cette perspective, si l’épisode consacré à l’opération du pied bot intervient juste au moment où Emma vient de faillir : sa chute, au chapitre IX , est immédiatement suivie, au chapitre X, de ses repentirs et Charles opère Hippolyte au chapitre XI. En outre, si l’on examine le détail du texte, on s’avise de la chose suivante : le pied bot d’Hippolyte n’est expressément évoqué qu’au chapitre VIII, lorsque Emma, à l’occasion des Comices, se promène au bras de Rodolphe et subit ses manœuvres de séduction :

Hippolyte, le garçon de l’auberge, vint prendre par la bride les chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les conduisit sous le porche du Lion d’or [...] .

Emma est près de tomber, le pied bot apparaît ; il signale, par le déséquilibre de sa démarche, la chute prochaine de l’héroïne. Auparavant, nous avions déjà vu Hippolyte, mais ne savions pas qu’il était accablé d’une telle infirmité. Il était seulement écrit, au chapitre II, que le garçon d’écurie " boitait de la jambe gauche  ", sans que la cause de cette claudication soit explicitée. L’information nous est dispensée en temps utile, lorsqu’elle détient sa plus grande charge symbolique : au moment précis où Emma reçoit les avances de Rodolphe, et fait ses premiers pas vers l’adultère. Hippolyte boite de son pied bot : Madame Bovary commence à ne plus marcher droit.
Au reste, nous avions déjà, lors de l’épisode " Léon I " (pour reprendre la formule de Flaubert dans ses brouillons), constaté un signal de ce genre, beaucoup plus discret, certes, mais non moins éclairant : au chapitre V de la deuxième partie, Emma s’avise simultanément de sa répulsion à l’encontre de Charles et de son inclination pour Léon. Elle admire le " grand œil bleu, levé vers les nuages " de ce dernier, " plus limpide et plus beau que ces lacs de montagne où le ciel se mire  ". Et, sans transition :

— Malheureux ! s’écria tout à coup l’apothicaire.
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc .

Les chaussures souillées de Napoléon ponctuent ici le dérapage sentimental d’Emma. Ils révèlent qu’une étape est franchie vers la chute . Notons au passage que c’est Charles qui permet de réparer les dégâts :

Aux reproches dont on l’accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau ; Charles offrit le sien .

A chaque faux pas d’Emma, juste avant une chute probable, il est donné à Charles d’intervenir : qu’il soit question de décrotter des souliers avec un couteau ou d’opérer un pied bot avec un scalpel, il s’agit toujours pour lui, sans qu’il en ait conscience, de prévenir l’adultère. Le champ opératoire du médecin, nous le voyons, ne varie guère : il est question, toujours et encore, de remettre sur pied. Dans le cas présent, le remède est à sa portée : les chaussures de Napoléon peuvent être nettoyées, on peut donc gager que le danger représenté par Léon sera écarté.
Je reviens, après cette parenthèse, à notre pied bot. Les apparitions d’Hippolyte viennent scander les désordres d’Emma. Lorsque celle-ci, dans la troisième partie du roman, revient de Rouen où elle s’est donnée à Léon, voici que de nouveau il se manifeste , et offre le triste spectacle de sa boiterie :

Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d’un bâton sur les planches. C’était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame.
Pour les déposer, il décrivit péniblement un quart de cercle avec son pilon.
— Il n’y pense même plus ! se disait-elle en regardant le pauvre diable, dont la grosse chevelure rousse dégouttait de sueur.
Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse ; et sans paraître comprendre tout ce qu’il y avait pour lui d’humiliation dans la seule présence de cet homme qui se tenait là, comme le reproche personnifié de son incurable ineptie :
— Tiens ! tu as un joli bouquet ! dit-il en remarquant sur la cheminée les violettes de Léon .

Deuxième adultère, qu’Hippolyte marque de son pas sonnant et trébuchant. Le " pauvre diable " donne à voir et à entendre tous les déportements de la femme infidèle. Cette scène montre à quel point son handicap, depuis qu’il a été amputé, s’est accru. Hippolyte est devenu plus lent, plus laborieux. Choisissant de nous montrer en cet endroit précis de l’intrigue les conséquences désastreuses de l’ineptie de Charles, Flaubert réaffirme le transfert qui s’opère de la femme adultère au garçon d’écurie. Hippolyte somatise la faute d’Emma. Il est d’autant plus infirme qu’elle court la prétentaine avec frénésie.
La dernière apparition d’Hippolyte dans le roman est tout aussi lourde de sens. Nous le voyons lors de l’enterrement d’Emma. Son pas, qui retentit dans toute l’église, sonne comme un accompagnement ultime :

Parfois, il [Charles] croyait ne plus rien sentir et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en se reprochant d’être un misérable.
On entendit sur les dalles comme le bruit sec d’un bâton ferré qui les frappait à temps égaux. Cela venait du fond, et s’arrêta court dans les bas-côtés de l’église. Un homme en grosse veste brune s’agenouilla péniblement. C’était Hippolyte, le garçon du Lion d’or. Il avait mis sa jambe neuve.
L’un des chantres vint faire le tour de la nef pour quêter [...] .


Flaubert, qui s’attarde sur cette description, en fait le seul détail notable de la cérémonie. Il réutilise à cet effet l’adverbe " péniblement ", déjà employé lors du dernier épisode où figurait le garçon d’écurie, et que nous venons de commenter plus haut. Sous sa plume exigeante et peu encline aux répétitions, ce nouvel emploi peut étonner. Faut-il y voir une faille dans la vigilance pourtant sévère de Flaubert, ou une forme d’insistance ? En consultant l’édition Pommier-Leleu, on note que cet épisode concernant l’apparition d’Hippolyte à l’église ne figure pas dans les premières versions de ce chapitre. On passe en effet directement de " ... se reprochait d’être un misérable " à " L’un des chantres... " Ce qui pourrait être, de la part de Flaubert, un ajout de " dernière minute ", dans l’ultime version de Madame Bovary – et justifierait peut-être la reprise du même mot, revenu naturellement sous la plume de l’écrivain –, confirme l’étroite correspondance existant entre Emma et Hippolyte .



*



Madame Beau(pied bot) varus : la claudication est gravée dans le nom d’Emma. Epouser Charles, et prendre ce nom qui évoque la boiterie, c’était, inévitablement, se destiner aux écarts de conduite. Voici Emma " marquée au B ", comme on le disait jadis des bancroches et des bancals. " C’est la faute de la fatalité ! " dira Charles, prononçant ainsi, se moque Flaubert, " un grand mot, le seul qu’il ait jamais dit  ". Charles, du reste, n’a pas tout à fait tort. La fatalité est inscrite en Emma : le nom qu’elle prend en se mariant ne fait jamais que confirmer ce qu’elle est. Sujette aux entorses et aux trébuchements, naturellement instable, elle manque d’équilibre et de solidité. " Tel est le vrai bovarysme – écrit Jean-Pierre Richard : le mouvement d’un être qui, incapable de se découvrir une assiette, choisit de vivre dans un déséquilibre prolongé " .
Les Valésiens, dans La Tentation de saint Antoine, posent cette question à l’ermite :


Quand tu sens une pierre dans ta sandale, tu défais ta sandale et tu retires d’entre les doigts le gravier qui te blesse ; mais ne sens-tu pas quelque chose qui te gêne dans la vie et qui fait boiter ton âme  ?


La question, qui établit une analogie entre la douleur au pied et la souffrance morale, pourrait tout aussi bien être posée à Emma. Dans Madame Bovary, le pied blessé et handicapé est, par transfert, celui d’Hippolyte. Mais le sentiment de ce " quelque chose " qui " gêne dans la vie " ressortit à l’héroïne du roman. Emma est une boiteuse dans l’âme.



*


Emma boite : cela ne fait pas l’ombre d’un doute pour la romancière Augustina Bessa-Luis, à laquelle le cinéaste Manoel de Oliveira, en vue d’un film à venir, demanda d’écrire une Bovary dont l’histoire se déroulerait de nos jours dans une province du Portugal. Le Val Abraham, librement inspiré du roman de Flaubert, a pour héroïne une Ema claudicante : la jambe raide, elle oscille et se déhanche, allant d’amant en amant. Tout le monde regarde, désire ou jalouse la beauté d’Ema. Sa claudication n’est jamais un obstacle. Elle fait même partie de sa beauté : une beauté de diable boiteux, comme le pense un des personnages. Les origines de sa boiterie sont assez obscures : suites d’une maladie, comprend-on au détour d’une conversation. Sur ce sujet, Annick Fiolet écrit :


Cette claudication, qui n’apparaît pas dans le Madame Bovary de Flaubert, reste assez mystérieuse, mais on peut y voir le signe physique d’une difficulté à vivre dans le monde réel .

Annick Fiolet voit dans le boitement d’Ema la marque d’une inadaptation : " elle vit dans l’imaginaire et sa confrontation avec le réel est un déchirement  ", commente-t-elle encore. Son infirmité traduit un décalage, une inadéquation d’ordre existentiel.
Dans une interview qu’il accorde aux Cahiers du cinéma, Manoel de Oliveira affirme que tous ses films " montrent en fait que les hommes entrent en agonie au moment où ils arrivent au monde  ". Le handicap d’Ema est un symptôme ou encore un symbole de cette agonie. Ce qui fait écrire à Jacques Morice :

Le boitement d’Ema est le signe du début de la fin. Une infirmité qui s’est déclarée très tôt et qui stigmatise déjà l’inaccomplissement de la vie .

Le boitement somatise la perpétuelle insatisfaction d’Ema. Il établit, de façon définitive, sa propension à faire des faux pas. A son dernier amant, elle explique que " rose ", dans la langue des brahmanes, signifie " balançante, celle qui balance " : " Veux-tu dire que tu es une rose au vent ? demande-t-il. — Je ne suis rien. Je suis un état d’âme qui balance ", répond Ema .

 

 



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