Olivia Elkaim
Les graffitis de Chambord
Olivia Elkaim est née en 1976. Elle a publié
plusieurs nouvelles, dont Chair de femme, dans le recueil
Onze femmes (J'ai lu, 2008), et un essai, Amazones ou
princesses ? (Ramsay, 2006). Les graffitis de Chambord
est son premier roman.
TREVOR
a concierge a gardé
l'enveloppe pendant trois semaines, les trois semaines où
il était à Hong Kong, en mission spéciale pour
Shermann & Cie. Elle était une concierge telle qu'il
se l'imaginait : petite, sèche, propriétaire d'un
caniche paresseux et agressif, intérieur bonbonnière.
Elle avait posé l'enveloppe sur son buffet en merisier, sous
le mur à clés, en attendant qu'il rentre. Et maintenant,
elle soupesait l'enveloppe avec envie. " Il y a du courrier
pour vous, monsieur Trevor. " Elle l'appelait " monsieur
Trevor ", jamais par son nom de famille, trop difficile à
prononcer, sans doute. Trevor ne rectifiait pas. Ça n'arrivait
jamais, non, ça n'arrivait presque jamais qu'il reçoive
du courrier chez lui, rue des Feuillantines, à part les factures,
et encore, en général, il s'arrangeait pour que tout
soit expédié au bureau, à sa secrétaire.
Trevor a posé l'enveloppe sur la console en verre, profilée,
dans l'entrée de son appar-tement. Elle était épaisse
et lourde, le rabat fermé par du gros scotch marron. Il a
défait sa valise, pris une douche brûlante, le jet
du pommeau dans l'axe de sa nuque. Il a revêtu son costume
gris foncé, serré le nud de cravate et enfilé
son imperméable beige, le même depuis des années,
qu'il avait acheté avec son père dans une boutique
pour hom-mes de Saint-Germain-des-Prés.
Il est parti au travail. Il a oublié l'enveloppe. Il a oublié
l'enveloppe instantanément. Elle est devenue comme un bibelot,
comme le chandelier doré, vieillot, d'une autre époque,
sur la table à manger, comme le soliflore rouge près
de la cheminée, comme le cendrier en terre cuite, comme la
lampe de chevet en fer forgé. Tous ces bibe-lots hérités
de ses parents et qu'il ne voyait pas, dont il ne regardait pas
les brèches, les contours.
Il a oublié l'enveloppe. Il l'a oubliée longtemps.
Un mois, deux mois, peut-être davantage. Il ne voit pas le
temps passer.
Trevor travaille même le samedi. Il lit les journaux empilés
sur le côté droit de son ordinateur. New York Times,
Financial Ti-mes, Herald Tribune, Le Monde, Le Figaro, Newsweek,
Le Point... Il prépare des dossiers par thématique,
par entreprise, par patron du CAC 40, qu'il classe chronologiquement
dans l'armoire métallique, derrière son bu-reau. Il
surveille les OPA, s'intéresse aux fusions-acquisitions réalisées
par les banques concurrentes. Parfois, il surfe sur Internet, au
hasard. Il consulte les horaires de cinéma sans avoir l'intention
d'y aller, regarde les bandes-annonces, se connecte aux sites boursiers
et cherche des recettes de plats que lui cuisinait sa mère.
Le dimanche, les marchés financiers sont fermés.
Au bureau, il n'y a plus rien à faire. Alors, il attend le
lundi. Le dimanche, Trevor ne voit pas d'amis. Il ne " brunche
" pas. Il ne fait pas de sport. Il ne lit pas, n'écoute
pas de musique. Il ne va pas à Deauville, comme la plupart
de ses collègues, avec leurs femmes. Il attend. Il allume
la télévision sans le son. Les filles noires aux cheveux
blonds, les chaînes en or, un bandeau d'actualité,
rouge, des revolvers, du sang, des gangs, des baisers, des plages
aux cocotiers léchant les vagues turquoise. Trevor s'allonge
sur le canapé en cuir. Il porte un pantalon noir, un T-shirt
noir en hiver, un pantalon blanc, un T-shirt blanc en été.
Pieds nus, immobile, il ne dort pas. Il fixe un point, juste un
point dans le blanc du mur au-dessus de la télévision.
Il n'y a pas de cadre, pas de photo, pas de toile, seulement du
blanc. Quand c'est trop blanc, trop étincelant, presque gênant,
en été par exemple, il ferme les rideaux épais
et fixe à nouveau le point blanc sur le mur blanc.
Parfois, Trevor pleure.
Il pleure, ça coule tout seul, ça ne prévient
pas. Ça le submerge. Il ne pleure jamais au bureau, jamais
dans la semaine, jamais avant de se coucher, jamais en se levant.
Ni même jamais en se regardant dans le miroir de la salle
de bains, en scrutant les rides dans son cou, les poches gris-bleu
sous ses yeux, la poitrine qui d'année en année s'affaisse.
Il ne pleure jamais en passant l'index sur la cicatrice bombée
qui barre son front de haut en bas depuis son enfance.
Il pleure juste le dimanche, quand il est al-longé sur le
canapé en cuir du salon, quand il fixe le point blanc du
mur blanc, comme s'il n'y avait rien d'autre que ça dans
son appar-tement. Il ne voit ni les moulures au plafond, ni les
rayures sur le vieux parquet, ni les rainures dans le bois de la
table basse, ni la cheminée en marbre noir, délavé
par en-droits, non, il fixe ce point blanc, et il pleure, immobile,
sans soubresaut, sans bruit, les larmes comme des perles sur les
poches de ses yeux.
Il pleure, ça ne l'inquiète pas. Il se dit que ça
lui nettoie les yeux et ça lui nettoie le nez et ça
lui nettoie la tête. Sa mère voulait l'appeler Menachem.
C'est peut-être la raison pour laquelle il pleure. Menachem.
On le prononce " Ménarème ", c'est un prénom
hébreu. Sa mère voulait l'appeler Menachem, mais son
père n'a pas voulu. Enfin. Enfin... Trevor suppose que son
père n'a pas voulu. En réalité, il n'en sait
pas grand-chose. Il ne leur a jamais posé la question et
maintenant, c'est trop tard. Il ne leur a jamais posé les
bonnes questions et maintenant, c'est trop tard. Maintenant, ils
sont morts et maintenant, il est seul. Pas d'oncles, pas de tantes,
pas de grands-parents, pas de cousins. Pas de réponse.
Il ne connaît pas les réunions de famille. Il ne connaît
pas les obligations sociales. Il est seul dans son appartement de
la rue des Feuillantines, avec des bibelots qu'il ne voit pas. La
solitude ne lui pèse pas. Les ques-tions sans réponse
lui pèsent.
Ces cinquante dernières années, le prénom
Trevor a été donné seize fois à des
bébés français. Une seule fois l'année
de sa nais-sance, en 1960. Lui. A l'école, il était
donc le seul. Ses camarades le surnommaient " Trevor l'alligator
". Ça ne lui plaisait pas trop. Il faisait des cauchemars
dans lesquels lui poussaient des crocs, dans lesquels sa peau devenait
verte et râpeuse. Il se réveillait en criant.
Il a rencontré des Trevor aux Etats-Unis, bien sûr,
mais pas tant que ça. Certains Américains le croient
américain, lui demandent s'il est né à New
York, Upper West ou Upper East Side, démocrate ou républicain,
à quelle association il fait des dons chaque année.
Et sa femme, ah bon il est célibataire.
Parfois, il se dit que ses parents l'ont appe-lé Trevor
pour cela, exactement pour cela, pour que ça sonne américain,
pour qu'il puisse, un jour, vivre aux Etats-Unis, s'il le fallait,
pour que ce prénom lui facilite la vie, en quelque sorte.
Il a cherché sur Internet : Trevor ne signifie rien de particulier.
Sa mère voulait l'appeler Menachem. Il y a quatre Menachem,
en France, tous nés avant 1940. Il pense que son père
n'a pas voulu. Menachem, ça veut dire " consolation
".
Sans doute a-t-il déçu ses parents. Il l'aurait parié,
ses parents auraient aimé qu'il soit violoniste, peintre,
psychanalyste, philo-sophe, médecin, écrivain comme
son père et son grand-père avant lui. Ecrivain, oui.
Mais banquier d'affaires...
L'enveloppe est toujours dans l'entrée, sur la console achetée
cher, hors de prix, l'an dernier, dans un magasin à la mode.
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