Cyril Eder
Les comtesses de la Gestapo
Ancien professeur de lettres en Californie, Cyril Eder a publié
La Castiglione par elle même (RMN, 1999) dans le cadre
d'une exposition présentée au musée d'Orsay
et au Metropolitan Art Museum de New York et Les frères
Seberger, photographes de l'élégance (Le Seuil/BNF,
2006). Il travaille également depuis plusieurs années
sur les archives secrètes de la Gestapo française
pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Mara, comtesse Tchernycheff
e toutes les aventurières qui égayèrent cette sombre époque, il en est une dont la carrière colla plus particulièrement aux fantasmes de cette société de trafiquants et d'agents véreux, un personnage échappé d'un mauvais roman de Maurice Dekobra ou de Claude Anet : la comtesse Tchernycheff dite madame Garat.
Deuxième enfant du comte Alexandre Alexandrovitch Tchernycheff-Bezobrazoff et de Marie Nicolaïevna née Sherbatoff, Mara naquit à Moscou le 16 mai 1915. Les Tchernycheff faisaient partie d'une longue lignée de voïvodes dont les origines remontaient au XVe siècle et dont le majorat se trouvait dans le district de Volokolamsk près de Moscou. Le grand homme de la famille, bien que cousin éloigné de la branche qui nous intéresse, était ce général Alexandre Czernitcheff qui, envoyé en mission par le tsar Alexandre sous le Premier Empire, étonna Paris par sa mise affectée et ses nombreuses conquêtes féminines . Alexandre Fedorovitch Bezobrazoff, chambellan du tsar ayant épousé Sophie Hypolitovna, la dernière de la lignée Tchernycheff, fut autorisé à relever le titre de comte Tchernycheff en 1908.
Elle était arrivée en France encore enfant avec ses parents et son frère en 1919, via Odessa et Constantinople dans la débâcle de l'armée Wrangel. Comme pour la plupart des réfugiés russes blancs, les premières années, d'abord à Marseille puis à Paris, furent très dures. Alexandre Alexandrovitch, le père de Marie Tchernycheff, perdit pied et abandonna bientôt son épouse et ses deux enfants. De son côté, la comtesse se mit en ménage rue Bassano avec un compatriote, électricien de son état, puis trouva un emploi à la Bourse des diamantaires, rue Cadet. Marie et son frère suivirent une scolarité normale au collège russe de la rue Daru. On perd sa trace jusqu'en 1932, époque où elle resurgit sur la Côte d'Azur, engagée comme figurante dans un navet légèrement pornographique Les aventures du roi Pausole d'après le roman de Pierre Lous . Elle y affichait sa blondeur platinée et ses rondeurs bronzées en compagnie d'autres jolies filles aux noms naïvement sophistiqués, Gin Etchehandia, Miss Côte Basque 1931, et une starlette de Carpentras, Tea Worth. Dans la foulée, elle prit un nom de scène aussi recherché : Ila Méery. A dix-huit ans, Mara, comme beaucoup de filles de la noblesse russe émigrée pourvues d'un physique agréable, entra comme mannequin chez Chanel puis passa vendeuse chez Schiaparelli. Elle partageait alors un appartement 30 quai de Passy avec le peintre Vladimir Barjansky , homosexuel mondain et ami intime du jeune Philippe de Rothschild qui la prit pour maîtresse. En 1934 elle fut engagée dans un film produit par son riche amant, Lac aux Dames , et mis en scène par Marc Allégret. Elle y tenait un petit rôle, celui d'Anika, comtesse russe folle de son corps, qui tente de séduire Jean-Pierre Aumont en montrant généreusement ses seins dans un tête-à-tête torride. Cette brève apparition dut frapper les agences d'artistes car coup sur coup, elle parut la même année dans deux autres films et non des moindres, Pension Mimosa de Jacques Feyder et Zouzou avec Joséphine Baker . Peut-être aurait-elle pu mener la carrière tranquille d'une actrice de second rang si elle ne s'était acoquinée vers 1937 avec un escroc, Juif roumain ou bulgare, Joseph Goldstein dit Dorélis, joueur de profession . Le couple s'installa 12 rue de Marignan et travailla en tandem dans le but de plumer au jeu et au lit le plus de gogos possible. La police alertée lui notifia alors comme à Dorélis et à Barjansky, qu'on soupçonnait de faire de l'espionnage au profit des Soviets, un arrêt d'expulsion du territoire début 1938. On était alors en pleine vague d'espionnite et son passeport Nansen la plaçait dans une situation d'autant plus précaire. C'est alors que pour la première fois, la jeune femme qui jusqu'alors s'était laissé mener par les événements, décida de prendre son destin en main.
C'est certainement au hasard d'une nuit dans quelque tripot clandestin ou dans la salle de jeu d'un casino de province qu'elle fit la connaissance d'Henri Garascu dit Garat , l'idole des midinettes de l'époque qui avait jusque-là rempli les journaux de ses frasques et qui commençait à décliner au box-office des jeunes premiers après une série d'échecs à l'écran et une fâcheuse bagarre avec un croupier dans laquelle il avait perdu un œil. Son mariage raté avec une danseuse de music-hall l'avait laissé désemparé et ses pertes répétées au jeu avaient achevé de le ruiner. Marie Tchernycheff, malgré son passé trouble, était belle, intelligente et titrée. Il dut voir en elle un moyen de se refaire une virginité. Elle vit en lui une solution pertinente à ses problèmes avec la police et l'obtention à terme de la nationalité française. Ils se marièrent à la mairie du seizième arrondissement le 19 juillet 1939, quelques mois avant la déclaration de la guerre avec l'Allemagne. Cinémonde titrait de façon prémonitoire sous une photo du couple : " Henri Garat tombe pour la troisième fois dans les rets d'une jolie femmeÉ Est-ce la bonne ? " On les vit traîner dans quelques galas (nuit de Longchamp, gala de la Croix-Rouge) mais l'atmosphère devenant rapidement insoutenable, ils décidèrent de s'envoler pour le Brésil en mai 1940, prétextant un voyage de noces que les événements auraient retardé, plus vraisemblablement pour mettre entre eux et le continent européen une certaine distance tant l'issue de la guerre semblait alors incertaine.
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