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Premiers chapitres


UMBERTO ECO
Kant et l'ornithorynque
Traduit de l'italien par Julien Gayrard
Né dans le Piémont en 1932, titulaire de la chaire de sémiotique de l'université de Bologne, Umberto Eco a enseigné à Paris au Collège de France ainsi qu'à l'École Normale Supérieure. Il est l'auteur de nombreux essais dont Comment voyager avec un saumon et de trois romans, le Nom de la Rose, le Pendule de Foucault et l'Ile du jour d'avant.

1.

Sur l'être
 

'histoire des recherches sur la signification est peuplée d'hommes (qui sont des animaux rationnels et mortels), de célibataires (qui sont des mâles adultes non mariés) et également de tigres (mais on ne sait pas bien s'il faut les définir comme des mammifères félins ou comme de gros chats à pelage jaune rayé noir). Les analyses de prépositions et d'adverbes (que signifie à côté de, depuis, quand ?) sont fort rares (mais celles qui existent sont importantes) ; quelques analyses de passions (qu'on pense à la colère greimassienne) sont excellentes ; les analyses de verbes tels qu'aller, nettoyer, louer ou tuer sont assez fréquentes. En revanche, il ne s'est pas avéré qu'une étude de sémantique ait offert une analyse satisfaisante du verbe être, de ce verbe que nous utilisons pourtant au quotidien, sous toutes ses formes et avec une certaine fréquence.
Pascal s'en était très bien rendu compte : « On ne peut entreprendre de définir l'être sans tomber dans cette absurdité : car on ne peut définir un mot sans commencer par celui-ci, c'est, soit qu'on l'exprime ou qu'on le sous-entende. Donc pour définir l'être, il faudrait dire c'est, et ainsi employer le mot défini dans sa définition . » Ce qui ne revient pas à affirmer, avec Gorgias, qu'on ne peut rien dire de l'être : on en parle énormément, et même trop. Mais ce mot magique, s'il nous sert à définir presque tout, n'est quant à lui défini par rien. On parlerait, en sémantique, d'un primitif, le plus primitif d'entre tous.
Lorsque Aristote (Métaphysique IV,1,1) affirme qu'il y a une science qui s'occupe de l'être en tant qu'être, il emploie pour cela le participe présent, tò ón. Certains traduisent par étant, d'autres par être. Ce tò ón peut être entendu comme ce qui est, comme l'être existant , il est enfin ce que la Scolastique appelait l'ens, dont les entia, les choses qui sont, constituent le pluriel. Mais si Aristote avait uniquement pensé aux choses du monde réel qui nous entoure, il n'aurait pas parlé d'une science spéciale : les étants sont étudiés selon les différents secteurs de la réalité, celui de la zoologie, celui de la physique et celui de la politique également. Aristote dit tò ón h ón, l'étant en tant que tel. Mais lorsque l'on parle d'un étant (que ce soit une panthère ou une pyramide) en tant qu'étant (et non en tant que panthère ou pyramide), le tò ón devient soudainement ce qui est commun à tous les étants, et ce qui est commun à tous les étants, c'est le fait qu'ils soient, le fait d'être. En ce sens, comme le disait Peirce , l'être (Being) est l'abstraction qui appartient à tous les objets exprimés par des termes concrets : il possède une extension illimitée et une intension (ou compréhension) nulle. Ce qui revient à dire qu'il renvoie à tout mais ne signifie rien. Et l'on comprend alors clairement pourquoi le participe présent, que les Grecs employaient couramment comme un substantif, se développe peu à peu dans le langage philosophique sous la forme d'un infinitif, si ce n'est en grec, à coup sûr dans l'esse scolastique. Mais l'ambiguïté se trouve déjà chez Parménide, qui parle de t'éòn et affirme ensuite que esti gàr eînaï (DK 6). Il semble bien difficile de comprendre un infinitif (être) qui devient sujet d'un « est » autrement que comme un substantif. L'être comme objet d'une science est, chez Aristote, tò ón, mais l'essence est tò tí  n eînaï (Mét. IV, 1028b 33-36), c'est-à-dire ce que l'être était, mais au sens de ce que l'être est de façon stable (ce qui sera traduit par la suite : quod quid erat esse).
On ne peut pourtant nier qu'être soit aussi un verbe, qui exprime non seulement l'acte d'être quelque chose (lorsque nous disons qu'un chat est un félin) mais aussi l'activité (lorsque nous disons qu'il est merveilleux d'être en bonne santé, ou d'être en voyage), au point que souvent (lorsque nous disons notre bonheur d'être au monde) le verbe être est employé comme synonyme d'exister, même si l'équation autorise de nombreuses réserves, puisque originairement ex-sistere signifie « sortir de », « se manifester » et donc « venir à l'être » .
Nous avons donc (i) un substantif, l'étant, (ii) un autre substantif, l'être, et (iii) un verbe, être. L'embarras est tel que les diverses langues en répondent de diverses façons. L'italien et l'allemand ont un terme pour (i), ente et Seiende, mais un seul terme aussi bien pour (ii) que pour (iii), essere et Sein. C'est sur cette distinction que Heidegger fonde la différence entre ontique et ontologique. Mais comment s'en sortir avec l'anglais qui possède également deux termes, mais dont le premier, to be, ne recouvre que l'acception (iii) et le second, Being, recouvre aussi bien la (i) que la (ii)  ? Le français possède un seul terme, être. Il est vrai qu'à partir du xviie siècle apparaît le néologisme philosophique étant , comme le note Gilson qui (dans la première édition de L'être et l'essence) a du mal à l'accepter, mais auquel il s'accordera dans les rééditions de son ouvrage. Le latin scolastique avait adopté ens pour (i), mais il jouait avec désinvolture sur (ii), employant parfois ens et parfois esse .
Par ailleurs, ne serait-ce qu'au sujet de l'étant, nous savons qu'il y a des étants matériels (des entités empiriques, si l'on veut) et des étants de raison (des entités théoriques, dont font partie, par exemple, les lois mathématiques) ; Peirce proposait de réhabiliter le terme ens (ou entity) dans le sens originaire de tout ce dont on peut parler . Et voilà que l'étant équivaut alors à l'être, en tant que totalité qui comprend non seulement ce qui nous entoure physiquement, mais également ce qui se tient derrière, ou dedans, ou autour, ou avant, ou après, et le fonde ou le justifie.
Mais si nous sommes en train de parler de tout ce dont on peut parler, il faut également y inclure le possible. Non pas seulement ou non pas tant au sens où l'on soutiendrait que les mondes possibles existent aussi réellement quelque part (Lewis 1973), mais au moins au sens de Wolff (Philosophia prima sive ontologia methodo scientifico pertractata, 134), pour qui une ontologie considère l'étant quatenus ens est, indépendamment de toute question d'existence. Par conséquent quod possibile est, ens est. Alors, non seulement les futuribles mais également les événements passés appartiendraient à la sphère de l'être : ce qui est l'est dans toutes les conjugaisons et les temps du verbe être.
La temporalité (aussi bien du Dasein que des galaxies) s'est introduite ici dans l'être et il n'est pas nécessaire d'être parménidien à tout prix : si l'Etre (avec une majuscule) est tout ce dont on peut dire quelque chose, pourquoi le devenir n'en ferait-il pas partie ? Le devenir apparaît comme un défaut dans la vision de l'être comme Sphère compacte et immuable. Cependant, nous ne savons pas, arrivé à ce stade, si l'être n'est pas, nous ne dirions pas changeant, mais tout au moins mouvant, métamorphique, métempsycotique, s'il ne se recycle pas compulsivement, bref, s'il n'est pas une sorte de bricoleur invétéré...
Reste que les langues que nous parlons sont ce qu'elles sont. Mais, si elles présentent de telles ambiguïtés ou de telles confusions dans l'emploi de ce primitif (ambiguïtés que la réflexion philosophique ne résout pas), ne faut-il pas que cet embarras exprime une condition fondamentale ?
Pour respecter cet embarras, nous utiliserons, dans les pages qui vont suivre, le terme être en son sens le plus large et le plus vide de préjugés. Mais quel sens peut bien avoir ce terme dont Peirce a déclaré qu'il était d'intension nulle ? Il aura le sens que suggère la question tragique de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »
Voilà donc ce que nous entendrons par le mot être : Quelque Chose.

1.1. La sémiotique et le Quelque Chose


Pourquoi la sémiotique devrait-elle s'occuper de ce quelque chose ? Parce que l'un de ses problèmes est (aussi et certainement) de dire si et comment nous utilisons des signes pour nous référer à quelque chose, et beaucoup de choses ont déjà été dites à ce sujet. Mais il me semble que la sémiotique ne peut pas éviter de se confronter à un autre problème : qu'est-ce que ce quelque chose qui nous pousse à produire des signes ?
Toute philosophie du langage se trouve non seulement face à un terminus ad quem mais également face à un terminus a quo. Elle doit non seulement se demander « à quoi nous référons-nous lorsque nous parlons et quel crédit lui accordons-nous ? » (problème certainement digne d'intérêt), mais encore : « Qu'est-ce qui nous fait parler ? »
D'un point de vue phylogénétique, ce problème - que la modernité a occulté - était au fond celui des origines du langage, au moins à partir d'Epicure. Mais s'il peut être évité phylogénétiquement (en alléguant le manque de pièces archéologiques), on ne peut l'ignorer ontogénétiquement. Notre propre expérience quotidienne peut nous fournir des éléments, sans doute imprécis mais tangibles d'une certaine manière, pour répondre à la question : « Pourquoi ai-je été conduit à dire quelque chose ? »
La sémiotique structurelle ne s'est jamais posé le problème (à l'exception de Hjelmslev, comme nous le verrons) : les diverses langues sont considérées comme des systèmes déjà constitués (et analysables synchroniquement) à partir du moment où les usagers s'expriment, affirment, indiquent, demandent ou ordonnent. Le reste relève de la production de la parole. Mais ce qui motive la parole a une origine psychologique et non linguistique. La philosophie analytique s'est contentée de son concept de vérité (qui ne considère pas la façon dont les choses sont de fait mais ce qu'il faudrait conclure d'un énoncé entendu comme vrai). Elle n'a pas problématisé notre rapport prélinguistique aux choses. Pour le dire autrement, l'assertion « la neige est blanche » est vraie si la neige est blanche, mais c'est toujours à une théorie de la perception, ou à l'optique, que nous demandons comment nous percevons (et comment nous sommes certains) que la neige est blanche.
Peirce est sans doute le seul qui ait fait de ce problème la base même de sa théorie tout à la fois sémiotique, cognitive et métaphysique. Un Objet Dynamique nous pousse à produire un representamen ; celui-ci produit dans un quasi-esprit un Objet Immédiat qui peut à son tour être traduit en une série potentiellement infinie d'interprétants ; et nous retournons parfois à l'Objet Dynamique, à travers l'habitude (habit) qui s'est créée au cours du processus d'interprétation, pour en faire un quelque chose. A partir du moment où nous devons reparler de l'Objet Dynamique, auquel nous sommes revenus, nous nous retrouvons certainement dans la situation de départ, nous devons le renommer à travers un autre representamen. En un certain sens, l'Objet Dynamique reste toujours une chose-en-soi, toujours présente et jamais saisissable, si ce n'est précisément au moyen de la sémiose.
L'Objet Dynamique est pourtant cela même qui nous pousse à produire la sémiose. Nous produisons des signes parce que quelque chose exige d'être dit. Pour l'exprimer d'une façon bien peu philosophique mais relativement efficace, l'Objet Dynamique est Quelque-chose-qui-nous-tire-par-le-col  et nous dit « parle ! » - ou « parle de moi ! », ou encore, « prends-moi en considération ! ».
Parmi les modalités de la production des signes, nous connaissons les signes indexicaux, ceci ou cela dans le langage verbal, un index tendu, une flèche dans le langage des gestes ou des images (cf. Eco 1975, 3.6 ; tr. fr. II). Mais il y a un phénomène que nous devons entendre comme présémiotique, ou protosémiotique (au sens où il constitue le signal qui amorce le processus sémiosique en l'instituant) et que nous appellerons indexicalité ou attentionnalité primaire (Peirce parlait d'attention, comme faculté d'orienter l'esprit vers un objet, d'être attentif à tel élément en faisant abstraction de tel autre ). Nous avons une indexicalité primaire lorsque, dans l'épaisse matière des sensations qui nous bombardent, nous sélectionnons d'un seul coup quelque chose que nous découpons sur ce fond général, en décidant que nous voulons en parler (lorsque, pour le dire autrement, parmi les sensations lumineuses, thermiques, tactiles et intéroceptives qui nous entourent, l'une d'entre elles attire notre attention ; alors seulement nous dirons qu'il fait froid, ou que ça nous fait mal au pied) ; nous avons une indexicalité primaire lorsque nous attirons l'attention de quelqu'un, non pas nécessairement pour lui parler mais simplement pour lui montrer quelque chose qui devra devenir un signe, un exemple, et nous le tirons par la manche, nous lui tournons-la-tête-vers...
Dans le plus élémentaire des rapports sémiosiques, la « traduction radicale » illustrée par Quine (1960 : 2), avant même de savoir quel nom l'indigène assigne au lapin qui passe (ou à n'importe quelle chose qu'il voit là où je vois et entends un lapin qui passe), avant même que je ne lui demande « qu'est-ce que ceci ? » - d'un geste interrogatif et flottant, d'une manière qui lui est peut-être incompréhensible, je pointe l'index sur l'événement spatio-temporel qui m'intéresse - pour faire en sorte qu'il me réponde par le célèbre et énigmatique gavagaï, il y a un moment où je fixe son attention sur cet événement spatio-temporel. Je pousserai un cri, je le saisirai par l'épaule, s'il est tourné de l'autre côté, je ferai quelque chose pour qu'il se rende compte de ce dont j'ai décidé de me rendre compte.
La fixation de mon attention ou de celle de l'autre sur quelque chose est la condition de toute sémiose à venir. Elle précède cette attention portée à quelque chose (une attention qui est déjà sémiosique, qui est déjà un effet de la pensée) par laquelle je décide que quelque chose est pertinent, curieux, intrigant, et doit être expliqué à travers une hypothèse. La fixation de l'attention a même lieu avant la curiosité, avant la perception de l'objet en tant qu'objet. C'est la décision encore aveugle par laquelle, dans le magma de l'expérience, j'individue quelque chose dont je dois rendre compte.
Que ce quelque chose, une fois une théorie de la connaissance élaborée, devienne un Objet Dynamique, un noumène, la matière encore brute d'une intuition que le catégoriel n'est pas encore venu mettre en lumière, cela ne vient qu'après. Quelque chose a lieu avant, ne serait-ce que mon attention éveillée, non pas éveillée, mais qui sommeille, qui guette, à moitié endormie. Ce n'est pas l'acte primaire de l'attention qui définit le quelque chose, c'est le quelque chose qui éveille l'attention. Même : l'attention qui guette fait déjà partie de ce quelque chose (elle en témoigne).
Voilà donc les raisons pour lesquelles la sémiotique ne peut pas ne pas réfléchir sur ce quelque chose que (pour nous joindre à ceux qui, durant des siècles, s'en sont souciés) nous choisissons d'appeler Etre.

1.2. Un problème contre nature


Il a été dit que le problème de l'être (au sens de la réponse à la question « qu'est-ce que l'être ? ») est le moins naturel de tous les problèmes, celui que le sens commun ne se pose jamais (Aubenque 1962 : 13-14). « L'être comme tel est si peu mis en question que, en apparence, il n'" est " pas » (Heidegger 1929, §41). Au point que la tradition postérieure à Aristote ne se l'est pas posé, qu'elle l'a pour ainsi dire refoulé. Peut-être est-ce à cela que nous devons le fait désormais légendaire que le texte de la Métaphysique ait disparu pour ne réapparaître qu'au ier siècle avant J.-C. Par ailleurs, Aristote, et toute la tradition philosophique grecque avec lui, ne s'est jamais posé le problème que se serait en revanche posé Leibniz dans ses Principes de la nature et de la grâce : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » - en ajoutant qu'au fond le rien serait plus simple et moins compliqué que quelque chose. En réalité, cette question exprime aussi les angoisses du non-philosophe qui trouve parfois bien difficile de penser Dieu dans son inconcevable éternité, ou encore l'éternité du monde, alors qu'il serait si facile et si rassurant que rien ne soit et n'ait jamais été, de telle sorte qu'il n'y aurait pas non plus d'esprit s'évertuant à se demander pourquoi il y a du rien plutôt que de l'être. Mais si l'on aspire au rien, il faut bien que cette aspiration soit déjà la reconnaissance que l'on est, quand bien même ce serait sous forme de défaut ou de chute, comme le suggère Valéry dans son Ebauche d'un serpent :

Soleil, soleil !... Faute éclatante !

Toi qui masques la mort, Soleil...

Par d’impénétrables délices,

Toi le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes les cœurs de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être.

 

Soit dit en passant, si la condition normale était le rien et si nous n'en étions qu'une excroissance malaventureuse et transitoire, l'argument ontologique tomberait à son tour. Il ne servirait à rien d'argumenter que s'il est possible de penser id cujus nihil majus cogitari possit (et donc doté de toutes les perfections), et puisque à cet être devrait aussi appartenir cette perfection qu'est l'existence, alors, le fait même que Dieu soit pensable est la preuve de son existence. De toutes les réfutations de l'argument ontologique, la plus vigoureuse semble exprimée par la simple question : « Mais qui a jamais dit que l'existence était une perfection ? » Une fois admis que la pureté absolue consiste dans le Non-être, la plus grande perfection de Dieu serait alors de ne pas exister. Le fait de le penser (ou de pouvoir le penser) comme existant serait l'effet de notre étroitesse d'esprit, capable en lui attribuant l'existence de salir ce qui a le droit suprême et la chance inimaginable de ne pas être. Et un débat entre Anselme et Cioran - et non entre Anselme et Gaunilon - aurait été bien intéressant.
Or, même si l'être était un défaut dans la pureté du non-être, nous serions entraînés dans ce défaut. Mieux vaut alors chercher à en parler. Revenons donc à la question fondamentale de la métaphysique : pourquoi y a-t-il quelque chose (que ce soit l'être en tant que tel ou la pluralité des étants dont on peut faire l'expérience et qui se laissent penser, et la totalité de cet immense défaut qui nous soustrait à la tranquillité divine du non-être) plutôt que rien ? Cette question, je le répète, ne se trouve ni chez Aristote ni dans la tradition de l'aristotélisme scolastique. Pourquoi ? Parce que la question était éludée par une réponse implicite, une réponse que nous chercherons à donner.

1.3. Pourquoi y a-t-il de l'être ?


Pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien ? Parce que .
Cette réponse est à prendre avec le plus grand sérieux, elle n'a rien d'un mot d'esprit. Le fait même que nous puissions nous poser la question (que nous ne pourrions pas nous poser s'il n'y avait rien, ni nous-mêmes qui la posons) signifie que la condition de tout questionnement est qu'il y ait de l'être. L'être n'est pas un problème de sens commun (ou, si l'on préfère, le sens commun ne le voit pas comme un problème) parce qu'il est la condition même du sens commun. Au début de son De Veritate (1.1) saint Thomas écrit : « Illud autem quod primum intellectus concipit quasi notissimum, et in quo omnes conceptiones resolvit, est ens. » Qu'il y ait quelque chose, c'est la première chose que notre intellect conçoit, comme la plus connue et la plus évidente. Tout le reste vient ensuite. Ce qui veut dire que nous ne pourrions penser si nous ne partions pas du principe (implicite) que nous sommes en train de penser quelque chose. L'être est l'horizon, ou le bain amniotique, dans lequel se meut naturellement notre pensée - même : puisque pour Thomas l'intellect préside à la première appréhension des choses, l'être est ce en quoi se meut notre premier effort (conatus) perceptif.
Il y aurait de l'être même si nous nous trouvions dans une situation berkeleyienne, si nous n'étions rien d'autre que l'écran sur lequel Dieu projette un monde qui n'existe pas de fait. Même dans ce cas, il y aurait notre acte, quand bien même il serait fallacieux, de percevoir ce qui n'est pas (ou qui n'est qu'en tant qu'il est perçu par nous), il y aurait ces sujets percevants que nous sommes (et, dans l'hypothèse berkeleyienne, un Dieu qui nous communique ce qui n'est pas). Il y aurait donc suffisamment d'être pour satisfaire le plus anxieux des ontologistes. Il y a toujours quelque chose, à partir du moment où quelqu'un est capable de se demander pourquoi il y a de l'être plutôt que rien.
Ceci doit immédiatement mettre en évidence le fait que le problème de l'être ne peut être réduit à celui de la réalité du monde. La possibilité que ce que nous appelons le Monde extérieur, ou l'Univers, soit ou ne soit pas, ou soit l'effet d'un malin génie, ne retire absolument rien à l'évidence première qu'il y a « quelque chose » quelque part (ne serait-ce qu'une res cogitans qui se rend compte de son cogitare).
Mais il n'est pas nécessaire d'attendre Descartes. Il existe une belle page d'Avicenne où celui-ci - après avoir dit à plusieurs reprises que l'étant est ce qui est conçu en premier, qu'il ne peut être commenté qu'à travers son nom parce qu'il est le principe premier de tout autre commentaire, que la raison le connaît sans pour cela devoir recourir à une définition, parce qu'il n'a pas de définition, genre et différence, et qu'il n'y a rien de mieux connu que lui - nous invite à une expérience imaginaire qui nous laisserait penser que l'expérimentation de certaines drogues orientales ne lui fut pas totalement étrangère : « Supposons que l'un de nous soit créé d'un coup et créé parfait. Mais ses yeux sont voilés et ne peuvent voir les choses extérieures. Il fut créé planant dans l'air, [ou plutôt] dans le vide afin que ne le heurtât pas la résistance de l'air qu'il pourrait sentir. Ses membres sont séparés, donc ne se rencontrent pas ni ne se touchent. Puis il réfléchit et se demande si sa propre existence est prouvée. Sans avoir aucun doute, il affirmerait qu'il existe ; malgré cela il ne prouverait pas ses mains ni ses pieds, ni l'intime de ses entrailles, ni un cœur ni un cerveau, ni aucune chose extérieure, mais il affirmerait qu'il existe, sans établir qu'il a une longueur, une largeur, une profondeur... » (Philippe 1975 : 8-9.)
Il y a donc de l'être parce que nous pouvons nous poser la question sur l'être, et cet être est là avant tout questionnement, donc avant toute réponse et toute définition. L'objection moderne consiste alors à dire que la métaphysique occidentale - dans son obsession de l'être - naît à l'intérieur d'un discours fondé sur les structures syntaxiques de l'indo-européen, c'est-à-dire sur un langage qui prévoit, pour tous les jugements, la structure sujet-copule-prédicat (puisque - comme s'étaient aussi évertués à le proposer les constructeurs de langues parfaites du xviie siècle - même des énoncés tels que Dieu est ou le cheval galope peuvent toujours être résolus en Dieu est existant et le cheval est galopant). Mais l'expérience de l'être est implicite dans le premier cri que pousse le nouveau-né à peine sorti du ventre de sa mère, pour saluer ou pour rendre compte de quelque chose qui se présente à lui comme horizon, et dans son geste même de tendre pour la première fois ses lèvres vers le sein maternel. C'est ce même phénomène d'indexicalité primaire qui nous montre tendu vers quelque chose (et il est sans importance que ce quelque chose existe réellement ou que nous le posions dans notre acte de protension ; il est même sans importance, à la limite, que ce soit nous qui nous tendions en avant, puisqu'un acte de protension aurait lieu dans tous les cas).
L'être est id quod primum intellectus concipit quasi notissimum, comme si nous nous étions toujours trouvés dans cet horizon, et peut-être le fœtus ressent-il déjà de l'être dans sa vie utérine. Obscurément, il le sent quasi notissimum, presque comme la chose la plus connue (ou, tout simplement, comme la seule chose connue).
Il n'y a pas lieu de se demander pourquoi l'être est. L'être est une évidence lumineuse. Ce qui ne veut pas dire que cette lumière ne puisse se faire aveuglante, effrayante, insoutenable ou mortelle - et il semble que beaucoup témoignent d'une telle expérience. Se poser des questions sur son fondement est une illusion ou une faiblesse. Un tel questionnement fait penser à celui qui, lorsqu'on lui avait demandé s'il croyait ou pas en Dieu, avait répondu « non, moi je crois en quelque chose de bien plus grand ». L'être, dont l'évidence indépassable nous ouvre à toute interrogation le concernant, est le Fondement de lui-même. Se poser la question du fondement de l'être revient à se poser la question du fondement du fondement, puis celle du fondement du fondement du fondement, dans une régression infinie : lorsque, exténués, nous nous arrêtons, nous nous retrouvons de nouveau et déjà dans le fondement même de notre question .
La question « pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien ? » recèle sans doute une autre inquiétude, concernant l'existence de Dieu. Mais l'évidence de l'être est première. La question de Dieu ne se pose qu'ensuite. La question « qui a fait tout ça ? qui le maintient dans l'être ? » ne peut surgir qu'après avoir pris acte de l'évidence, notissima, qu'il y a quelque chose. Les animaux ont aussi cette évidence de l'être, cela semble indéniable, bien qu'ils ne sachent absolument pas se poser la question, qui lui fait suite, an Deus sit. Thomas répondra à cette question dans une summa qui s'appelle précisément « Theologica ». Mais la discussion sur le De ente et essentia vient avant.

1.4. Parler de l'être


L'être est avant même que l'on en parle. Mais ce n'est qu'en parlant de lui, et seulement ainsi, que l'évidence indépassable qu'il constitue peut se faire problématique - et le problème qu'il pose attend alors sa réponse. La première ouverture à l'être est une sorte d'expérience extatique, même au sens le plus matérialiste du terme. Or, tant que nous en restons à cette évidence initiale et muette, l'être ne constitue pas un problème philosophique, tout comme l'eau qui porte le poisson ne lui semble pas problématique. Cependant, lorsque nous commençons à parler de l'être, nous ne le faisons pas encore dans sa forme omni-enveloppante puisque, comme nous l'avons dit, le problème de l'être (c'est-à-dire de la plus naturelle et la plus immédiate des expériences) est le moins naturel de tous les problèmes, celui que le sens commun ne se pose jamais : c'est à tâtons que nous commençons à avancer dans l'être, en y retranchant des étants, en y construisant peu à peu un Monde.
Puisque le sens commun est incapable de penser l'être avant de l'avoir enrôlé dans le système (ou dans la série désordonnée) des étants, les étants sont la façon même dont l'être vient à notre encontre. Et c'est par là qu'il faut commencer.
Nous en venons alors à la question centrale de la Métaphysique d'Aristote. Cette question se pose sous la forme d'un constat, dont Aristote ne part pas mais vers lequel il s'avance, en quelque sorte, pas à pas. Il se retrouve avec cette question entre les pieds, pour ainsi dire, au fil de son avancée du premier au quatrième livre (du livre A au livre G ) où, après avoir dit qu'il existe une science qui considère l'être en tant que tel, et au moment où l'on pourrait s'attendre à ce qu'il essaie de donner une première définition de l'objet de cette science, Aristote répète comme unique définition possible ce qui était apparu dans le premier livre (992b 19) comme une simple parenthèse : l'être se dit de façons multiples (léghetaï mèn pollachôs) - en plusieurs sens, selon plusieurs significations (1003a 33).
Ce que l'intellect, pour saint Thomas, percipit quasi notissimum, et qui constitue l'horizon de notre penser et de notre parler, est pour Aristote (mais Thomas était d'accord), ambigu, polysémique par nature (si l'être avait une nature, mais nous savons qu'il n'est ni un genre ni une espèce).
Selon certains auteurs, cette affirmation livre le problème de l'être à une aporie fondamentale, aporie que la tradition post-aristotélicienne a seulement cherché à réduire, sans en détruire le potentiel tragique. En réalité, Aristote est le premier à essayer de la réduire à des dimensions plus acceptables et il le fait en jouant sur l'adverbe « de façons multiples ».
Ces façons multiples se réduiraient à quatre et il serait possible de les contrôler. L'être se dit (i) en tant qu'être par accident (c'est l'être prédiqué par la copule, en vertu duquel nous disons que l'homme est blanc ou que l'homme est debout) ; (ii) en tant que vrai, en vertu duquel il peut être vrai ou faux que l'homme est blanc, ou que l'homme est un animal ; (iii) en tant que puissance et acte, en vertu duquel s'il n'est pas vrai que cet homme en bonne santé est actuellement malade, il pourrait néanmoins être malade, nous dirions aujourd'hui que l'on peut imaginer un monde possible dans lequel il est vrai que cet homme est malade ; (iv) enfin, l'être se dit comme ens per se, c'est-à-dire en tant que substance. La polysémie de l'être, selon Aristote, se modère dans la mesure où, quelle que soit la façon dont on parle de l'être, on le fait toujours « par rapport à un principe unique » (1003b 5-6), à savoir par rapport aux substances. Les substances sont des êtres individuels existants dont nous avons une évidence perceptive. Aristote n'a jamais douté de l'existence des substances individuelles (Aristote n'a jamais douté de la réalité du monde tel qu'il apparaît dans l'expérience quotidienne), des substances dans lesquelles et seulement dans lesquelles les formes platoniciennes s'actualisent sans qu'elles puissent avoir d'existence antérieure ou postérieure dans quelque Hyperouranien blafard, et cette certitude lui permet de dominer la polyvocité de l'être. « La première des significations de l'être est l'essence, ce qui signifie (sêmainei) la substance (ousía) » (1028a 14-15).
Mais la tragédie de l'être aristotélicien n'est pas dans le pollachôs, elle est dans le léghetaï. Qu'il se dise d'une ou de multiples façons, l'être reste quelque chose qui se dit. Il sera l'horizon de toute autre évidence. Mais il ne devient un problème philosophique qu'à partir du moment où l'on en parle. C'est même le fait d'en parler qui le rend ambigu et polyvoque. Le fait que la polyvocité puisse être réduite n'empêche pas que nous n'en prenons conscience qu'à travers un dire. L'être, en tant que pensable, se présente à nous, depuis le début, comme un effet de langage.
Dès l'instant où il fait irruption devant nous, l'être suscite des interprétations ; dès l'instant où nous pouvons en parler, il est déjà interprété. Il n'y a rien à y faire. Et Parménide, qui avait pourtant défini les onomata comme ce à quoi l'on ne pouvait se fier, n'échappait pas non plus à ce cercle. Même si les onomata sont des noms fallacieux que nous sommes conduits, avant toute réflexion philosophique, à donner à ce qui devient, Parménide est néanmoins le premier à exprimer verbalement l'invitation à reconnaître (et à interpréter) les signes (sêmata) multiples à travers lesquels l'être suscite notre discours. Et il est nécessaire de dire, plus que de penser, que l'être est (DK 6).
A plus forte raison pour Aristote, l'être, sans verbe, ni est ni n'est pas : il se tient là, nous nous trouvons dedans, mais nous ne pensons pas y être. L'ontologie d'Aristote, nous l'avons dit, a des racines verbales. Dans la Métaphysique, toute mention de l'être, toute question et toute réponse sur l'être se situent dans le contexte d'un verbum dicendi (qu'il soit leghein, sêmainein ou autre). Lorsque Aristote dit qu'« il est impossible à quiconque de croire, en même temps, que la même chose est et n'est pas » (1005b 23-25), le verbe hypolambanein fait son apparition, c'est-à-dire « croire », « comprendre », « saisir par l'esprit », mais également - puisque l'esprit est logos - « prendre la parole ».
On pourrait objecter que ce qui relève de la substance se laisse dire sans contradiction et que la substance est indépendante de ce que nous en disons. Mais jusqu'à quel point ? Comment parlons-nous de la substance ? Comment pouvons-nous dire sans contradiction « l'homme est un animal rationnel », alors que dire « l'homme est blanc » ou « l'homme court » n'en indique qu'un accident passager, un accident qui ne peut donc pas être l'objet d'une science ? Dans l'acte perceptif, l'intellect actif abstrait l'essence du synolon (matière + forme). Il semble donc qu'au cours de l'intellection nous saisissions immédiatement et sans effort le tò tí  n eînaï (1028b 33-36), ce que l'être était, c'est-à-dire ce que l'être est de façon stable. Mais que pouvons-nous dire de l'essence ? Nous ne pouvons qu'en donner la définition : « La définition naît de ce qu'il faut signifier quelque chose. La définition est la notion (logos) dont le nom (onoma) est signe (s meion) » (1012 a 22-24).
Hélas ! L'évidence indépassable de l'existence des individus nous est bien donnée, mais nous ne pouvons absolument rien dire d'eux, si ce n'est en les nommant par leur essence, c'est-à-dire par genre et différence spécifique (donc « homme » et non « cet homme ») : aussitôt entrés dans l'univers des essences, nous voilà déjà dans l'univers des définitions, c'est-à-dire dans l'univers du langage qui définit .
Nous n'avons que peu de noms et peu de définitions pour une infinité de choses singulières. Le recours à l'universel n'est donc pas une forme de la pensée mais une infirmité du discours. Le tragique vient de ce que l'homme parle toujours de façon générale de choses qui sont toujours singulières. Le langage nomme en recouvrant l'évidence indépassable de l'existence individuelle. Et la reflexio ad phantasmata, la déflation du concept à flatus vocis au profit de l'individu comme unique notion intuitive, le fait de se retrancher derrière les indexicaux, les noms propres ou les désignations rigides... toutes ses tentatives ne vaudront rien, simples panacées. A l'exception de quelques rares cas (où l'on pourrait ne pas parler, montrer du doigt, siffler, saisir par le bras - mais alors on ne discute pas de l'être, on est), nous ne parlons qu'une fois installés dans l'universel.
Et l'ancrage des substances, qui devrait suppléer à la polyvocité de l'être due au langage qui le dit, nous renvoie au langage comme condition de ce que nous savons des substances elles-mêmes. Comme nous l'avions montré ailleurs (Eco 1984 : II.4), il faut toujours, pour définir, construire un arbre des prédicables, des genres, des espèces et des différences ; et Aristote, qui suggéra pourtant cet arbre à Porphyre, ne parvient jamais (dans les œuvres zoologiques où il entend véritablement définir les essences) à l'appliquer de façon homogène et rigoureuse (Cf. Eco 1990 : IV.2.1.1).

1.5. L'aporie de l'être aristotélicien


La tragédie de l'être, ce n'est pas qu'il soit seulement un effet du langage. C'est que le langage ne réussit même pas à le définir. Il n'y a pas de définition de l'être. L'être n'est pas un genre, pas même le plus général de tous, et il échappe donc à toute définition s'il nous faut, pour définir, avoir recours au genre et à la différence spécifique. L'être est ce qui permet toute définition successive. Mais toute définition est l'effet d'une organisation logique et donc sémiosique du monde . Chaque fois que nous cherchons à garantir cette organisation en ayant recours à ce paramètre assuré qu'est l'être, nous retombons dans le dire, et donc dans ce langage dont nous cherchons la garantie. Comme l'a observé Aubenque, « non seulement on ne peut rien dire de l'être, mais l'être ne nous dit rien sur ce à quoi on l'attribue : signe non de surabondance, mais de pauvreté essentielle. [...] L'être n'ajoute rien à ce à quoi on l'attribue » (1962 : 232). Et c'est naturel : si l'être est l'horizon de départ, dire de quelque chose qu'« il est » n'ajoute rien à ce qui s'est déjà donné comme évident par le fait même de nommer ce quelque chose comme objet du discours. L'être fournit un support à tout discours excepté celui que nous tenons sur lui (mais qui ne nous dit rien que nous ne sachions déjà au moment même où nous commençons à en parler).
Il existait des solutions pour échapper à cette aporie. On pouvait poser l'être ailleurs, dans une zone où il ne devait pas ou ne pouvait pas être conditionné par le langage. C'est ce à quoi s'essaye le platonisme, jusque dans ses plus extrêmes ramifications. L'Un, fondement de l'être, pour se soustraire à nos définitions, se place avant l'être, et devient ineffable : « pour que l'être soit, il faut que l'Un ne soit pas l'être, mais le générateur de l'être » (Plotin, Ennéades, V, 2,1). Mais pour mettre l'Un hors de portée de l'être, le langage devient une théologie négative. Il circonscrit l'indicible par des exclusions, des métaphores et des négations... comme si la négation n'était pas elle-même un moteur de la sémiose, un principe d'individuation par opposition.
On pouvait également, comme l'a fait la Scolastique, identifier le fondement de l'être à Dieu en tant qu'il est ipsum esse. La philosophie première comme théologie comblait le vide de la métaphysique comme science de l'être. Mais, philosophiquement parlant, il s'agit d'un escamotage : pour le philosophe croyant, qui doit accepter que la foi vienne suppléer à la raison là où elle ne peut rien dire ; et pour le philosophe non croyant, qui voit la théologie construire le fantasme de Dieu pour réagir à l'incapacité de la philosophie à contrôler ce qui, tout en restant la chose la plus évidente, n'est qu'un fantasme. Mais pour parler de l'ipsum esse, qui devrait alors être le fondement de notre propre faculté de parole, il faut encore élaborer un langage. Et puisque ce langage ne pourra être celui qui sert à nommer les étants de façon univoque et selon les lois de l'argumentation, ce sera alors le langage de l'analogie. Affirmer que le principe d'analogie nous permet de parler de l'être serait cependant une erreur. L'analogie n'est pas donnée par avance, elle ne précède donc pas la possibilité de l'appliquer à l'ens ou directement à l'ipsum esse. On ne peut parler de Dieu qu'en admettant au départ l'existence d'une analogia entis : de l'être lui-même, et non du langage. Mais qui nous dit que l'être est analogue ? Le langage. La circularité est inévitable.
Ce n'est donc pas l'analogie qui nous permet de parler de l'être, c'est au contraire l'être qui, par la façon dont il est effable, nous permet de parler de Dieu par analogie. Placer l'être dans l'ipsum esse, qui se fonde lui-même et dispense l'être aux étants mondains (par participation), ne dispense pas la théologie d'en parler (sans quoi il s'agirait d'une pure vision béatifique), et l'on sait que même « ici la haute fantaisie perdit sa puissance  ».
D'autres solutions ? Une, philosophiquement sublime et presque inattaquable : résorber totalement le langage dans l'être. L'être se parle et s'auto-définit au sein omni-compréhensif d'une Substance où l'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses. Il n'y a plus d'écart entre l'être et son fondement, plus rien ne sépare l'être des étants (c'est-à-dire des modes qui en constituent la « chair »), il n'y a plus de fracture entre la substance et sa définition, il n'y a plus d'hiatus entre la pensée et le pensé. Pourtant, même dans une architecture aussi solide et parfaite que celle de Spinoza, le langage s'introduit comme un ver et vient faire problème. Le langage semble parfaitement adéquat à l'objet, qui s'auto-nomme à travers lui, tant qu'il parle in abstracto de la substance, de ses attributs et de ses modes. Mais lorsqu'il doit rendre compte, encore une fois, du nom des étants mondains, comme homme par exemple, il apparaît extrêmement faible, un essai, une tentative, une simple perspective, comme contingent. Et en effet, « ceux qui ont plus souvent considéré avec étonnement la stature des hommes, entendront sous le nom d'homme un animal de stature droite ; pour ceux qui ont pris l'habitude de considérer autre chose, ils formeront des hommes une autre image commune, savoir : l'homme est un animal doué du rire ; un animal à deux pieds sans plumes ; un animal raisonnable ; et ainsi pour les autres objets, chacun formera, suivant la disposition de son corps, des images universelles des choses » (Ethique, II, prop. XL, scolie 1). N'est-ce pas la pauvreté du langage et de la pensée qui réapparaît ici, cette penuria nominum et cette abondance d'homonymes qui obsédèrent les théoriciens des universaux, rendue plus complexe encore par le fait que le langage est à présent soumis aux « dispositions du corps » ? Et comment pourrions-nous faire pleinement confiance à ce langage somatopathique lorsqu'il prétend parler (et more geometrico) de l'être ?
Il restait une dernière possibilité : après avoir séparé, durant des siècles, l'être de l'essence et l'essence de l'existence, il restait encore à faire divorcer l'être de lui-même.

 

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