Premiers chapitres

UMBERTO ECO
CINQ QUESTIONS DE MORALE
essai
traduits de l'italien par Myriem Bouzaher
Né dans le Piémont en 1932, titulaire de la chaire de sémiotique de l'université de Bologne, Umberto Eco a enseigné à Paris au Collège de France ainsi qu'à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Il est l'auteur de nombreux essais dont Comment voyager avec un saumon, Kant et l'ornithorynque, et de trois romans : Le Nom de la Rose, le Pendule de Foucault et l'Ile du jour d'avant.

 

PENSER LA GUERRE

  
'ai décidé de réunir deux articles écrits à l'occasion de deux guerres. Quand on m'a demandé le second, j'ai éprouvé un certain embarras. Certes, entre 1991 et 1999, j'avais mené une réflexion sur l'intervention, dont je fais mention au début du second texte, et j'étais de ceux qui estimaient juste et inévitable une intervention au Kosovo, sous une forme ou une autre. Mais là aussi, il me semblait que l'arme de la guerre présentait des défauts, qu'elle était émoussée. Ainsi, je me suis aperçu que, pour la seconde fois, j'aurais dû écrire le même article qu'il y a neuf ans, en me bornant à changer le nom des localités. En outre, les deux textes se terminent en souhaitant, ou mieux en prévoyant, une issue diplomatique atteinte grâce à un ensemble de considérations où l'efficacité de l'action guerrière n'était pas la plus décisive.
En revoyant aujourd'hui les deux articles réunis, il me semble qu'ils sont vraiment très répétitifs et qu'il n'y aurait donc aucun sens à les publier ensemble.
Eh bien, au contraire, cela a un sens, à savoir que la répétitivité ne dépend pas de moi, mais des autres (ou des choses), et qu'elle doit donc être rendue évidente.
 
I. Golfe (avril 1990)

Cet article parle de la Guerre avec un grand G, comme guerre « chaude » et livrée par consensus explicite des nations, sous la forme qu'elle prend dans le monde contemporain. Étant donné que je le remets à la rédaction au moment où les troupes alliées sont entrées à Koweit City, il est probable - sauf coup de théâtre - qu'il sera lu quand tout le monde estimera que la guerre du Golfe a obtenu un résultat satisfaisant, parce que conforme aux objectifs pour lesquels elle a été déclarée. En ce cas, parler de l'impossibilité et de l'inutilité de la guerre pourrait apparaître comme une contradiction, plus personne n'étant disposé à juger inutile ou impossible une entreprise qui a permis d'atteindre les résultats escomptés. Pourtant, les réflexions qui suivent doivent valoir, quelle que soit l'issue des choses. Mieux, elles valent a fortiori si la guerre permet d'obtenir des résultats « avantageux », justement parce que cela risque de persuader les gens que la guerre est encore, dans certains cas, une possibilité raisonnable. Alors qu'il reste nécessaire et juste de nier cela.
Depuis le début de la guerre, on a entendu et lu différents appels reprochant aux « intellectuels » de ne pas prendre position face à ce drame. Comme la majorité disante qui parlait ou écrivait ainsi était constituée d'intellectuels (au sens syndical du terme), on se demande qui faisait partie de la minorité silencieuse à laquelle on réclamait un acte de parole. Evidemment, il s'agissait de ceux qui ne s'étaient pas prononcés de façon « correcte », en choisissant l'un des deux camps. La preuve en étant que, jour après jour, lorsque quelqu'un prenait un parti contraire aux attentes de l'autre, on lui reprochait aussitôt d'être un intellectuel traître, soit belliciste procapitaliste, soit pacifiste pro-Arabe.
La confrontation médiatique au sein de la majorité disante faisait que chacun méritait les accusations de l'autre. Les partisans de la nécessité et de l'inéluctabilité du conflit apparaissaient comme des interventionnistes de la vieille école ; les pacifistes, souvent incapables d'éviter les slogans et les rituels des dernières décennies, étaient accusés de vouloir la reddition des uns pour prix de la belligérance des autres. En guise de rituel d'exorcisme, les partisans du conflit devaient commencer en proclamant la cruauté de la guerre, les opposants en proclamant la cruauté de Saddam Hussein.
Dans ces deux cas, nous avons assisté à un débat entre intellectuels professionnels, mais pas à un exercice de la fonction intellectuelle. Les intellectuels comme catégorie sont, on le sait, quelque chose de très flou. Il est très différent, en revanche, de définir la « fonction intellectuelle ». Celle-ci consiste à cerner de façon critique ce que l'on estime être une approximation satisfaisante de son propre concept de vérité - et elle peut être menée par tout un chacun, même par un marginal qui réfléchit sur sa condition et l'exprime d'une manière ou d'une autre, alors qu'elle peut être trahie par un écrivain ayant réagi aux événements avec passion, sans s'imposer la décantation de la réflexion.
C'est pourquoi, disait Vittorini, l'intellectuel ne doit pas se faire le chantre de la révolution. Non pour échapper à la responsabilité d'un choix (qu'il peut faire en tant qu'individu), mais parce que, si le temps de l'action exige que l'on écarte nuances et ambiguïtés (telle est la fonction irremplaçable du decision maker dans toute institution), la fonction intellectuelle consiste, elle, à creuser les ambiguïtés et à les mettre au jour. Le premier devoir de l'intellectuel est de critiquer ses compagnons de route (« penser » signifie jouer le rôle de Jiminy Cricket, le grillon parlant de Pinocchio). Il arrive que l'intellectuel choisisse le silence parce qu'il craint de trahir ceux auxquels il s'identifie, jugeant que, au-delà de leurs erreurs contingentes, ils poursuivent malgré tout le bien maximum pour tous. Choix tragique, dont les histoires abondent, poussant quelqu'un à aller à la mort, à la rechercher, dans une lutte à laquelle il ne croyait pas, parce qu'il estimait qu'on n'échange pas la loyauté contre la vérité. Mais la loyauté est une catégorie morale et la vérité une catégorie théorétique.
Non que la fonction intellectuelle soit séparée de la morale. Décider de l'exercer est un choix moral, comme c'est un choix moral que fait le chirurgien en décidant d'inciser la chair vive pour sauver une vie. Mais au moment d'inciser, le chirurgien ne doit pas s'émouvoir, même s'il décide de refermer parce qu'il est inutile de poursuivre l'opération. La fonction intellectuelle peut amener à des résultats insupportables d'émotion, car on doit parfois résoudre certains problèmes en montrant qu'ils n'ont pas de solution. C'est un choix moral que d'exprimer sa propre conclusion - ou de la taire (en espérant peut-être qu'elle soit erronée). Tel est le drame de qui, fût-ce un instant, s'attelle au devoir de « fonctionnaire de l'humanité ».
On a beaucoup ironisé, y compris parmi les catholiques, sur la position du Pape, lequel a affirmé qu'il ne faut pas faire la guerre, a prié, et a proposé des solutions de rechange qui ont paru bien minces eu égard à la complexité des événements. Pour le justifier, amis et ennemis ont conclu que le pauvre homme ne faisait que son métier, qu'il n'aurait pu dire autre chose. C'est juste. Le Pape (de son point de vue sur la vérité) a exercé la fonction d'intellectuel et a dit qu'il ne faut pas faire la guerre. Le Pape doit dire que, si nous voulons pratiquer l'Evangile jusqu'au bout, nous devons tendre l'autre joue. Mais comment agir si on veut me tuer ? « Débrouille-toi », devrait dire le Pape, « ce sont tes affaires » - et la casuistique sur la légitime défense n'interviendrait ensuite que pour compenser la fragilité humaine faisant que personne n'est tenu à l'exercice héroïque de la vertu. La position est tellement impeccable que si (et quand) le Pape ajoute quelque chose d'autre pouvant être entendu comme une indication pratique, il abandonne sa fonction d'intellectuel et fait des choix politiques (et ce sont ses affaires).
S'il en est ainsi, il faut dire que, depuis quarante-cinq ans, la communauté intellectuelle n'est pas restée silencieuse sur le problème de la guerre. Elle en a parlé, et avec un tel engagement missionnaire qu'elle a radicalement changé la façon dont le monde voit la guerre. Jamais comme à cette occasion, les gens n'ont senti toute l'horreur et l'ambiguïté de ce qui se passait. Hormis quelques forcenés, personne n'avait d'idées tranchées, tout noir ou tout blanc. Le fait que la guerre ait éclaté quand même prouve que le discours des intellectuels ne fut pas un franc succès, il a été déficient, il n'a pas eu l'espace historique suffisant. Mais cela est un accident. A présent, on pose sur la guerre un regard différent de celui qu'on avait au début du siècle, et si quelqu'un parlait aujourd'hui de la beauté de la guerre comme seule hygiène du monde, il n'entrerait pas dans l'histoire de la littérature mais dans celle de la psychiatrie. La guerre connaît ce qu'ont connu le crime d'honneur ou la loi du talion : ce n'est pas qu'on ne les pratique plus, c'est que la communauté les juge comme un mal, alors qu'elle les jugeait autrefois comme un bien.
Mais il s'agirait là encore de réactions morales et émotionnelles (et parfois la morale elle-même peut admettre des exceptions à l'interdiction de tuer, tout comme la sensibilité collective peut accepter des horreurs et des sacrifices qui garantissent un bien supérieur). En revanche, il y a une façon plus radicale de penser la guerre en termes purement formels, de cohérence interne, en réfléchissant sur ses conditions de possibilité, pour conclure qu'on ne peut la faire, parce que l'existence d'une société de l'information instantanée, des transports rapides et d'une migration intercontinentale permanente, ajoutée à la nature de la nouvelle technologie guerrière, a rendu la guerre impossible et déraisonnable. La guerre est en contradiction avec les raisons mêmes pour lesquelles elle est faite.
Quel fut au cours des siècles l'objectif d'une guerre ? On guerroyait pour vaincre l'adversaire, pour tirer bénéfice de sa perte, et de sorte que nos intentions - agir d'une certaine manière afin d'obtenir un certain résultat - soient tactiquement ou stratégiquement exécutées de façon à rendre irréalisables les intentions de l'ennemi. A ces fins, on devait pouvoir engager la totalité des forces disponibles. Enfin, le jeu se jouait entre l'adversaire et nous. La neutralité des autres, le fait que notre guerre ne les dérange pas (voire qu'elle leur permette, peu ou prou, d'en tirer profit), était une condition nécessaire pour notre liberté de manœuvre. Même la « guerre absolue » de Clausewitz n'échappait pas à ces restrictions.
C'est seulement à notre siècle qu'est née la notion de « guerre mondiale », telle qu'elle implique jusqu'à des sociétés sans histoire comme les tribus polynésiennes. Avec la découverte de l'énergie atomique, de la télévision, des transports aériens, et avec la naissance de diverses formes de capitalisme multinational, certaines conditions d'impossibilité de la guerre ont été réunies.
1. Les armes nucléaires ont convaincu le monde qu'un conflit atomique n'aurait pas de vainqueurs mais un unique perdant : la planète. Mais si, en un premier temps, on s'est aperçu que la guerre atomique est antiécologique, on s'est ensuite persuadé que toute guerre antiécologique est atomique, et enfin, que toute guerre, désormais, ne peut qu'être antiécologique. Qui lance la bombe atomique (ou pollue la mer) déclare la guerre aux neutres, mais aussi à la terre tout entière.
2. La guerre n'est plus entre deux fronts séparés. Le scandale des journalistes américains à Bagdad est égal à celui, beaucoup plus grand, des millions de musulmans pro-irakiens vivant dans les pays de l'alliance anti-irakienne. Dans les guerres d'autrefois, les ennemis potentiels étaient internés (ou massacrés), et si un compatriote, depuis le territoire ennemi, parlait des raisons de l'adversaire, il était pendu à la fin du conflit. Aujourd'hui, la guerre ne peut plus être frontale de par la nature même du capitalisme multinational. Que l'Irak soit armé par les industries occidentales n'est pas un accident. C'est la logique du capitalisme mûr, qui se soustrait au contrôle de chacun des Etats. Quand le gouvernement américain estime que les compagnies télévisées font le jeu de l'ennemi, il se croit encore confronté à un complot d'intellectuels procommunistes ; parallèlement, les compagnies télévisées ont l'illusion d'incarner la figure héroïque d'Humphrey Bogart faisant entendre par téléphone au gangster le bruit des rotatives et disant : « C'est la presse, mon vieux, et tu ne pourras pas l'arrêter. » Mais la logique de l'industrie de l'information consiste à vendre de l'information, si possible dramatique. Ce n'est pas que les médias refusent de se faire le chantre de la guerre : simplement, ils sont un piano mécanique exécutant une musique transcrite à l'avance sur un rouleau. Si bien que, maintenant, dans la guerre, tout le monde se retrouve avec l'ennemi sur ses arrières, chose qu'aucun Clausewitz n'aurait pu accepter.
3. Quand bien même les médias seraient bâillonnés, les nouvelles technologies de communication permettent des flux d'information que rien n'arrête - pas même un dictateur, car ils utilisent des infrastructures technologiques minimales auxquelles lui non plus ne peut renoncer. Ces flux d'information jouent le rôle que tenaient, dans les guerres traditionnelles, les services secrets : ils neutralisent toute action de surprise - et une guerre où l'on ne peut surprendre l'adversaire est impossible. La guerre produit une intelligence avec l'ennemi généralisée. Mais l'information fait davantage : elle donne sans cesse la parole à l'adversaire (alors que le but de toute politique guerrière est de bloquer la propagande adverse), et elle démoralise les citoyens de chaque camp envers son propre gouvernement (alors que Clausewitz rappelait que la condition de la victoire est la cohésion morale de l'ensemble des combattants). Toute guerre du passé se fondait sur le principe que les citoyens, la croyant juste, étaient désireux de détruire l'ennemi. Aujourd'hui, l'information fait vaciller la foi des citoyens et, de surcroît, elle les rend vulnérables à la mort des ennemis - non plus événement lointain et flou, mais évidence visuelle insoutenable.
4. Tout cela entre en corrélation avec le fait que, rappelons-nous Foucault, le pouvoir n'est plus monolithique et monocéphale : il est diffus, parcellisé, fait de continuelles agglomération et désagrégation de consensus. La guerre ne met plus face à face deux patries, elle met en concurrence d'infinis pouvoirs. A ce jeu, certains centres de pouvoirs prennent l'avantage, mais aux dépens des autres. Si l'ancienne guerre engraissait les marchands de canons - et ce gain rejetait au second plan l'arrêt provisoire d'échanges commerciaux - la nouvelle guerre, si elle enrichit les marchands de canons, met en crise (et cela, sur l'ensemble du globe) les industries du transport aérien, du divertissement, du tourisme, des médias eux-mêmes (qui perdent de la publicité commerciale), et en général toute l'industrie du superflu - ossature du système -, de l'immobilier à l'automobile. A l'annonce de la déclaration de guerre, la Bourse a fait un bond en avant, mais un mois après, elle faisait aussi un bond en avant, aux premières rumeurs d'une paix possible. Aucun « cynisme » dans le premier cas, aucune vertu dans le second. La Bourse enregistre les oscillations du jeu des pouvoirs. Dans la guerre, certains pouvoirs économiques entrent en concurrence avec d'autres, et la logique de leur conflit dépasse la logique des puissances nationales. Si l'industrie de la consommation d'Etat (comme les armements) a besoin de tension, celle de la consommation individuelle a besoin de bonheur. Le conflit se joue en termes économiques.
5. Pour toutes ces raisons, et d'autres encore, la guerre ne ressemble plus, comme celles d'autrefois, à un système intelligent « sériel », mais à un système intelligent « parallèle ». Un système intelligent sériel, employé par exemple pour construire des machines capables de traduire ou de tirer des inférences de certaines données, est instruit par le programmeur de façon à prendre, sur la base d'un nombre fini de règles, des décisions successives, dont chacune dépend d'une évaluation de la décision précédente, en suivant une structure arborescente, établie par une série de disjonctions binaires. Ainsi procédait l'ancienne stratégie guerrière : si l'ennemi a amené ses troupes vers l'est, alors je dois prévoir qu'il entend avancer vers le sud ; en ce cas, suivant la même logique, je dirigerai mes troupes vers le nord-est, pour lui couper la route par surprise. Les règles de l'ennemi étaient aussi les nôtres, et chacun pouvait prendre une décision à la fois, comme dans une partie d'échecs.
Un système parallèle en revanche confie à chaque cellule d'un réseau la décision de s'agencer en une configuration finale selon une distribution de poids que l'opérateur ne peut décider ou prévoir à l'avance, car le réseau trouve des règles qu'il n'a pas reçues auparavant, il s'automodifie pour trouver la solution, et ne connaît pas la différence entre règles et données. Il est vrai qu'on peut contrôler un système de ce genre (dit « néoconnexionniste » ou « à réseaux neuraux ») en confrontant la réponse donnée à la réponse attendue, et en réajustant les poids grâce à des expérimentations successives. Mais cela requiert : a) que l'opérateur ait du temps, b) qu'il n'y ait pas deux opérateurs en concurrence qui redistribuent les poids de manière mutuellement contradictoire, et enfin c) que chacune des cellules du réseau « raisonne » en tant que cellule et non comme les opérateurs, c'est-à-dire qu'elles ne prennent pas de décisions dérivant d'inférences faites sur le comportement des opérateurs, et surtout qu'elles n'aient pas d'intérêts étrangers à la logique du réseau lui-même. Tandis que dans un système de parcellisation du pouvoir, chaque cellule réagit selon des intérêts propres, qui ne sont pas ceux de l'opérateur et n'ont rien à voir avec les tendances autodynamiques du réseau. En conséquence, si - fût-ce par métaphore - la guerre est un système néoconnexionniste, elle se développe et s'agence indépendamment de la volonté des deux belligérants. Il est intéressant de voir comment, en divulguant le fonctionnement d'un réseau neural, Arno Penzias (Ideas and information, New York, Norton, 1989, chapitre 4) utilise une métaphore guerrière : « On savait que les neurones devenaient électriquement actifs (« ils tiraient ») s'ils étaient stimulés via leurs câbles d'input (appelés dendrites) finement ramifiés. Au moment du « tir », un neurone émet des signaux électriques le long d'une série de câbles d'output (appelés axones)… Comme le « tir » de chaque neurone dépend de l'activité de beaucoup d'autres, il n'existe aucune manière simple de calculer ce qui devrait arriver, ni quand. […] Selon la disposition particulière des connexions synaptiques, chaque simulation de réseau neural de cent neurones définissait son ensemble de possibles états d'équilibre (sur un total de possibilités absolues de mille milliards de milliards de milliards, soit 1030). »
Si la guerre est un système néoconnexionniste, elle n'est plus un phénomène où le calcul et l'intention des protagonistes ont de la valeur. Par la multiplication des pouvoirs en jeu, elle se distribue selon des agencements de poids imprévisibles. En conséquence, il est possible qu'elle finisse et que l'agencement final convienne à l'un des belligérants, mais en principe, parce qu'elle défie tout calcul décisionnel, elle est perdue pour tous les deux. Par rapport à notre métaphore, l'activité frénétique des opérateurs pour contrôler le réseau, qui reçoit des impulsions contradictoires, la fait sauter. Le but probable d'une guerre est le tilt. L'ancienne guerre était une partie d'échecs où, certes, chacun visait à manger le plus de pièces possible à son adversaire, mais surtout (en spéculant sur la façon dont il suivait les règles) à l'amener à l'échec et mat. En revanche, la guerre contemporaine est une partie d'échecs où les deux joueurs (en travaillant sur un même réseau) mangent et bougent les pièces d'une même couleur (le jeu n'est ni blanc ni noir, il est monochrome). Elle est un jeu autophage.
D'autre part, affirmer qu'un conflit s'est révélé avantageux pour quelqu'un à un moment donné impliquerait que l'on identifie l'avantage « à un moment donné » avec l'avantage final. Mais il y aurait un moment final si la guerre était encore, comme le disait Clausewitz, la continuation de la politique par d'autres moyens (de sorte que la guerre finirait quand on atteindrait un état d'équilibre tel qu'il permette le retour à la politique). Mais à notre siècle, c'est la politique de l'après-guerre qui sera toujours et de toute façon la continuation (par n'importe quel moyen) des prémisses posées par la guerre. Quelle que soit l'issue de la guerre, en ayant provoqué un réagencement général des poids qui ne peut correspondre pleinement à la volonté des belligérants, elle se prolongera en une dramatique instabilité politique, économique et psychologique pour les décennies à venir, qui ne pourra produire rien d'autre qu'une « politique guerroyante ».
D'ailleurs, en est-il jamais allé autrement ? Est-il interdit de penser que Clausewitz avait tort ? L'historiographie relit Waterloo comme le heurt de deux intelligences (parce qu'il y a eu un résultat), mais Stendhal avait su la lire en termes de casualité. Décider que les guerres classiques produisaient des résultats raisonnables - un équilibre final - dérive d'un préjugé hégélien selon lequel l'histoire a une direction et le résultat d'une médiation avère thèse et antithèse. Il n'y a aucune preuve scientifique (ni logique) que l'agencement de la Méditerranée après les guerres puniques, ou celui de l'Europe après les guerres napoléoniennes, doive être identifié à un équilibre. Il pourrait être identifié à un état de déséquilibre qui ne se serait pas produit s'il n'y avait pas eu la guerre. Le fait que l'humanité ait, pendant des dizaines de milliers d'années, pratiqué la guerre comme une solution des états de déséquilibre n'est pas plus probant que le fait que, durant la même période, l'humanité ait décidé de résoudre des déséquilibres psychologiques en recourant à l'alcool ou à des substances aux effets pareillement dévastateurs.
Et c'est ici qu'intervient l'argument du tabou. Moravia avait déjà suggéré que, puisque depuis des siècles l'humanité a décidé d'élaborer le tabou de l'inceste après s'être rendu compte que la stricte endogamie donnait des résultats négatifs, nous pourrions être arrivés au moment où l'humanité ressent le besoin instinctif de décréter taboue la guerre. Il lui a été répondu, avec réalisme, qu'un tabou ne se « proclame » pas par décision morale ou intellectuelle, qu'il se forme au long des millénaires dans les recoins obscurs de la conscience collective (pour les mêmes raisons qui font qu'un réseau neural pourrait finir par atteindre tout seul une situation d'équilibre). Certes, un tabou ne se proclame pas : il s'auto-proclame. Mais il y a des accélérations des temps de croissance. Pour s'apercevoir que, en s'unissant à la mère ou à la sœur, on bloquait l'échange entre les groupes, il a fallu des dizaines de milliers d'années - tout comme il a fallu, semble-t-il, beaucoup de temps avant que l'humanité détermine un lien de cause à effet entre acte sexuel et grossesse. Mais pour voir qu'avec une guerre les compagnies aériennes ferment, il a fallu deux semaines. Il est donc compatible avec le devoir intellectuel et le sens commun d'annoncer la nécessité d'un tabou, que par ailleurs personne n'a l'autorité de proclamer en en fixant les temps de maturation.
C'est un devoir intellectuel de proclamer l'impossibilité de la guerre. Même s'il n'y avait pas de solution alternative. Tout au plus, de rappeler que notre siècle a connu une excellente alternative à la guerre, c'est-à-dire la guerre « froide ». Occasion d'horreurs, d'injustices, d'intolérances, de conflits locaux, de terreur diffuse, l'histoire devra finir par admettre que ce fut là une solution très humaine et proportionnellement bénigne, qui a même connu des vainqueurs et des vaincus. Mais il ne relève pas de la fonction intellectuelle de déclarer des guerres froides.
Ce que certains ont vu comme le silence des intellectuels sur la guerre a peut-être été la peur d'en parler à chaud dans les médias, pour la simple raison que ces derniers font partie de la guerre et de ses instruments, et qu'il est donc dangereux de les tenir pour un territoire neutre. De plus, les médias ont des temps différents de ceux de la réflexion. La fonction intellectuelle s'exerce toujours en avance (sur ce qui pourrait advenir) ou en retard (sur ce qui est advenu) ; rarement sur ce qui est en train d'advenir, pour des raisons de rythme, parce que les événements sont de plus en plus rapides et plus pressants que la réflexion sur les événements. C'est pourquoi le baron de Calvino s'était perché sur les arbres : non pour échapper au devoir intellectuel de comprendre son temps et d'y participer, mais pour le comprendre et y participer mieux encore.
Toutefois, même quand elle choisit des espaces de silence tactique, la réflexion sur la guerre a besoin qu'on finisse par manifester à haute voix ce silence. En ayant conscience des contradictions d'une proclamation du silence, du pouvoir persuasif d'un acte d'impuissance, du fait que l'exercice de la réflexion ne dispense pas de la prise de responsabilités individuelles. Mais le premier devoir est de dire qu'aujourd'hui la guerre annule toute initiative humaine, et que même son objectif apparent (et la victoire apparente de quelqu'un) n'arrête pas le jeu désormais autonome de poids emmêlés dans leur réseau même. Parce qu'un poids « plus il est poids, plus il pend, et plus il pend, plus il dépend… ce qui veut dire aussi descendre, car le prochain point dépasse en bassesse celui qu'à chaque fois il pourrait avoir… Le poids ne peut jamais être persuadé » (Michaelstaedter).
Cette descente est injustifiable, parce que - en termes de droit de l'espèce - elle est pire qu'un crime : c'est un gaspillage.
 
(...)
 
1. Les actes sont publiés dans Intervenir ? Droits de la personne et raisons d'Etat, Paris, Grasset, 1994.
 
* « Briser les reins de la Grèce » était une expression de Mussolini pendant la Seconde Guerre mondiale. (Toutes les notes précédées d'un astérisque sont de la traductrice.)


 



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