UMBERTO
ECO
CINQ QUESTIONS DE MORALE
essai
traduits de l'italien par Myriem Bouzaher
Né dans le Piémont en
1932, titulaire de la chaire de
sémiotique de l'université de
Bologne, Umberto Eco a enseigné à
Paris au Collège de France ainsi
qu'à l'École Normale
Supérieure de la rue d'Ulm. Il est
l'auteur de nombreux essais dont Comment
voyager avec un saumon, Kant
et l'ornithorynque, et de trois
romans : Le Nom de la Rose, le
Pendule de Foucault et l'Ile du jour
d'avant.
PENSER LA GUERRE
'ai
décidé de réunir deux articles
écrits à l'occasion de deux guerres.
Quand on m'a demandé le second, j'ai
éprouvé un certain embarras. Certes,
entre 1991 et 1999, j'avais mené une
réflexion sur l'intervention, dont je fais
mention au début du second texte, et
j'étais de ceux qui estimaient juste et
inévitable une intervention au Kosovo, sous
une forme ou une autre. Mais là aussi, il me
semblait que l'arme de la guerre présentait
des défauts, qu'elle était
émoussée. Ainsi, je me suis
aperçu que, pour la seconde fois, j'aurais
dû écrire le même article qu'il
y a neuf ans, en me bornant à changer le nom
des localités. En outre, les deux textes se
terminent en souhaitant, ou mieux en
prévoyant, une issue diplomatique atteinte
grâce à un ensemble de
considérations où l'efficacité
de l'action guerrière n'était pas la
plus décisive.
En revoyant aujourd'hui les deux articles
réunis, il me semble qu'ils sont vraiment
très répétitifs et qu'il n'y
aurait donc aucun sens à les publier
ensemble.
Eh bien, au contraire, cela a un sens, à
savoir que la répétitivité ne
dépend pas de moi, mais des autres (ou des
choses), et qu'elle doit donc être rendue
évidente.
I. Golfe (avril 1990)
Cet article parle de la Guerre avec un grand G,
comme guerre « chaude » et livrée
par consensus explicite des nations, sous la forme
qu'elle prend dans le monde contemporain.
Étant donné que je le remets à
la rédaction au moment où les troupes
alliées sont entrées à Koweit
City, il est probable - sauf coup de
théâtre - qu'il sera lu quand tout le
monde estimera que la guerre du Golfe a obtenu un
résultat satisfaisant, parce que conforme
aux objectifs pour lesquels elle a
été déclarée. En ce
cas, parler de l'impossibilité et de
l'inutilité de la guerre pourrait
apparaître comme une contradiction, plus
personne n'étant disposé à
juger inutile ou impossible une entreprise qui a
permis d'atteindre les résultats
escomptés. Pourtant, les réflexions
qui suivent doivent valoir, quelle que soit l'issue
des choses. Mieux, elles valent a fortiori si la
guerre permet d'obtenir des résultats «
avantageux », justement parce que cela risque
de persuader les gens que la guerre est encore,
dans certains cas, une possibilité
raisonnable. Alors qu'il reste nécessaire et
juste de nier cela.
Depuis le début de la guerre, on a entendu
et lu différents appels reprochant aux
« intellectuels » de ne pas prendre
position face à ce drame. Comme la
majorité disante qui parlait ou
écrivait ainsi était
constituée d'intellectuels (au sens syndical
du terme), on se demande qui faisait partie de la
minorité silencieuse à laquelle on
réclamait un acte de parole. Evidemment, il
s'agissait de ceux qui ne s'étaient pas
prononcés de façon « correcte
», en choisissant l'un des deux camps. La
preuve en étant que, jour après jour,
lorsque quelqu'un prenait un parti contraire aux
attentes de l'autre, on lui reprochait
aussitôt d'être un intellectuel
traître, soit belliciste procapitaliste, soit
pacifiste pro-Arabe.
La confrontation médiatique au sein de la
majorité disante faisait que chacun
méritait les accusations de l'autre. Les
partisans de la nécessité et de
l'inéluctabilité du conflit
apparaissaient comme des interventionnistes de la
vieille école ; les pacifistes, souvent
incapables d'éviter les slogans et les
rituels des dernières décennies,
étaient accusés de vouloir la
reddition des uns pour prix de la
belligérance des autres. En guise de rituel
d'exorcisme, les partisans du conflit devaient
commencer en proclamant la cruauté de la
guerre, les opposants en proclamant la
cruauté de Saddam Hussein.
Dans ces deux cas, nous avons assisté
à un débat entre intellectuels
professionnels, mais pas à un exercice de la
fonction intellectuelle. Les intellectuels comme
catégorie sont, on le sait, quelque chose de
très flou. Il est très
différent, en revanche, de définir la
« fonction intellectuelle ». Celle-ci
consiste à cerner de façon critique
ce que l'on estime être une approximation
satisfaisante de son propre concept de
vérité - et elle peut être
menée par tout un chacun, même par un
marginal qui réfléchit sur sa
condition et l'exprime d'une manière ou
d'une autre, alors qu'elle peut être trahie
par un écrivain ayant réagi aux
événements avec passion, sans
s'imposer la décantation de la
réflexion.
C'est pourquoi, disait Vittorini, l'intellectuel ne
doit pas se faire le chantre de la
révolution. Non pour échapper
à la responsabilité d'un choix (qu'il
peut faire en tant qu'individu), mais parce que, si
le temps de l'action exige que l'on écarte
nuances et ambiguïtés (telle est la
fonction irremplaçable du decision maker
dans toute institution), la fonction intellectuelle
consiste, elle, à creuser les
ambiguïtés et à les mettre au
jour. Le premier devoir de l'intellectuel est de
critiquer ses compagnons de route (« penser
» signifie jouer le rôle de Jiminy
Cricket, le grillon parlant de Pinocchio). Il
arrive que l'intellectuel choisisse le silence
parce qu'il craint de trahir ceux auxquels il
s'identifie, jugeant que, au-delà de leurs
erreurs contingentes, ils poursuivent malgré
tout le bien maximum pour tous. Choix tragique,
dont les histoires abondent, poussant quelqu'un
à aller à la mort, à la
rechercher, dans une lutte à laquelle il ne
croyait pas, parce qu'il estimait qu'on
n'échange pas la loyauté contre la
vérité. Mais la loyauté est
une catégorie morale et la
vérité une catégorie
théorétique.
Non que la fonction intellectuelle soit
séparée de la morale. Décider
de l'exercer est un choix moral, comme c'est un
choix moral que fait le chirurgien en
décidant d'inciser la chair vive pour sauver
une vie. Mais au moment d'inciser, le chirurgien ne
doit pas s'émouvoir, même s'il
décide de refermer parce qu'il est inutile
de poursuivre l'opération. La fonction
intellectuelle peut amener à des
résultats insupportables d'émotion,
car on doit parfois résoudre certains
problèmes en montrant qu'ils n'ont pas de
solution. C'est un choix moral que d'exprimer sa
propre conclusion - ou de la taire (en
espérant peut-être qu'elle soit
erronée). Tel est le drame de qui,
fût-ce un instant, s'attelle au devoir de
« fonctionnaire de l'humanité
».
On a beaucoup ironisé, y compris parmi les
catholiques, sur la position du Pape, lequel a
affirmé qu'il ne faut pas faire la guerre, a
prié, et a proposé des solutions de
rechange qui ont paru bien minces eu égard
à la complexité des
événements. Pour le justifier, amis
et ennemis ont conclu que le pauvre homme ne
faisait que son métier, qu'il n'aurait pu
dire autre chose. C'est juste. Le Pape (de son
point de vue sur la vérité) a
exercé la fonction d'intellectuel et a dit
qu'il ne faut pas faire la guerre. Le Pape doit
dire que, si nous voulons pratiquer l'Evangile
jusqu'au bout, nous devons tendre l'autre joue.
Mais comment agir si on veut me tuer ? «
Débrouille-toi », devrait dire le Pape,
« ce sont tes affaires » - et la
casuistique sur la légitime défense
n'interviendrait ensuite que pour compenser la
fragilité humaine faisant que personne n'est
tenu à l'exercice héroïque de la
vertu. La position est tellement impeccable que si
(et quand) le Pape ajoute quelque chose d'autre
pouvant être entendu comme une indication
pratique, il abandonne sa fonction d'intellectuel
et fait des choix politiques (et ce sont ses
affaires).
S'il en est ainsi, il faut dire que, depuis
quarante-cinq ans, la communauté
intellectuelle n'est pas restée silencieuse
sur le problème de la guerre. Elle en a
parlé, et avec un tel engagement
missionnaire qu'elle a radicalement changé
la façon dont le monde voit la guerre.
Jamais comme à cette occasion, les gens
n'ont senti toute l'horreur et
l'ambiguïté de ce qui se passait.
Hormis quelques forcenés, personne n'avait
d'idées tranchées, tout noir ou tout
blanc. Le fait que la guerre ait
éclaté quand même prouve que le
discours des intellectuels ne fut pas un franc
succès, il a été
déficient, il n'a pas eu l'espace historique
suffisant. Mais cela est un accident. A
présent, on pose sur la guerre un regard
différent de celui qu'on avait au
début du siècle, et si quelqu'un
parlait aujourd'hui de la beauté de la
guerre comme seule hygiène du monde, il
n'entrerait pas dans l'histoire de la
littérature mais dans celle de la
psychiatrie. La guerre connaît ce qu'ont
connu le crime d'honneur ou la loi du talion : ce
n'est pas qu'on ne les pratique plus, c'est que la
communauté les juge comme un mal, alors
qu'elle les jugeait autrefois comme un bien.
Mais il s'agirait là encore de
réactions morales et émotionnelles
(et parfois la morale elle-même peut admettre
des exceptions à l'interdiction de tuer,
tout comme la sensibilité collective peut
accepter des horreurs et des sacrifices qui
garantissent un bien supérieur). En
revanche, il y a une façon plus radicale de
penser la guerre en termes purement formels, de
cohérence interne, en
réfléchissant sur ses conditions de
possibilité, pour conclure qu'on ne peut la
faire, parce que l'existence d'une
société de l'information
instantanée, des transports rapides et d'une
migration intercontinentale permanente,
ajoutée à la nature de la nouvelle
technologie guerrière, a rendu la guerre
impossible et déraisonnable. La guerre est
en contradiction avec les raisons mêmes pour
lesquelles elle est faite.
Quel fut au cours des siècles l'objectif
d'une guerre ? On guerroyait pour vaincre
l'adversaire, pour tirer bénéfice de
sa perte, et de sorte que nos intentions - agir
d'une certaine manière afin d'obtenir un
certain résultat - soient tactiquement ou
stratégiquement exécutées de
façon à rendre irréalisables
les intentions de l'ennemi. A ces fins, on devait
pouvoir engager la totalité des forces
disponibles. Enfin, le jeu se jouait entre
l'adversaire et nous. La neutralité des
autres, le fait que notre guerre ne les
dérange pas (voire qu'elle leur permette,
peu ou prou, d'en tirer profit), était une
condition nécessaire pour notre
liberté de manuvre. Même la
« guerre absolue » de Clausewitz
n'échappait pas à ces
restrictions.
C'est seulement à notre siècle qu'est
née la notion de « guerre mondiale
», telle qu'elle implique jusqu'à des
sociétés sans histoire comme les
tribus polynésiennes. Avec la
découverte de l'énergie atomique, de
la télévision, des transports
aériens, et avec la naissance de diverses
formes de capitalisme multinational, certaines
conditions d'impossibilité de la guerre ont
été réunies.
1. Les armes nucléaires ont convaincu le
monde qu'un conflit atomique n'aurait pas de
vainqueurs mais un unique perdant : la
planète. Mais si, en un premier temps, on
s'est aperçu que la guerre atomique est
antiécologique, on s'est ensuite
persuadé que toute guerre
antiécologique est atomique, et enfin, que
toute guerre, désormais, ne peut
qu'être antiécologique. Qui lance la
bombe atomique (ou pollue la mer) déclare la
guerre aux neutres, mais aussi à la terre
tout entière.
2. La guerre n'est plus entre deux fronts
séparés. Le scandale des journalistes
américains à Bagdad est égal
à celui, beaucoup plus grand, des millions
de musulmans pro-irakiens vivant dans les pays de
l'alliance anti-irakienne. Dans les guerres
d'autrefois, les ennemis potentiels étaient
internés (ou massacrés), et si un
compatriote, depuis le territoire ennemi, parlait
des raisons de l'adversaire, il était pendu
à la fin du conflit. Aujourd'hui, la guerre
ne peut plus être frontale de par la nature
même du capitalisme multinational. Que l'Irak
soit armé par les industries occidentales
n'est pas un accident. C'est la logique du
capitalisme mûr, qui se soustrait au
contrôle de chacun des Etats. Quand le
gouvernement américain estime que les
compagnies télévisées font le
jeu de l'ennemi, il se croit encore
confronté à un complot
d'intellectuels procommunistes ;
parallèlement, les compagnies
télévisées ont l'illusion
d'incarner la figure héroïque
d'Humphrey Bogart faisant entendre par
téléphone au gangster le bruit des
rotatives et disant : « C'est la presse, mon
vieux, et tu ne pourras pas l'arrêter. »
Mais la logique de l'industrie de l'information
consiste à vendre de l'information, si
possible dramatique. Ce n'est pas que les
médias refusent de se faire le chantre de la
guerre : simplement, ils sont un piano
mécanique exécutant une musique
transcrite à l'avance sur un rouleau. Si
bien que, maintenant, dans la guerre, tout le monde
se retrouve avec l'ennemi sur ses arrières,
chose qu'aucun Clausewitz n'aurait pu accepter.
3. Quand bien même les médias seraient
bâillonnés, les nouvelles technologies
de communication permettent des flux d'information
que rien n'arrête - pas même un
dictateur, car ils utilisent des infrastructures
technologiques minimales auxquelles lui non plus ne
peut renoncer. Ces flux d'information jouent le
rôle que tenaient, dans les guerres
traditionnelles, les services secrets : ils
neutralisent toute action de surprise - et une
guerre où l'on ne peut surprendre
l'adversaire est impossible. La guerre produit une
intelligence avec l'ennemi
généralisée. Mais
l'information fait davantage : elle donne sans
cesse la parole à l'adversaire (alors que le
but de toute politique guerrière est de
bloquer la propagande adverse), et elle
démoralise les citoyens de chaque camp
envers son propre gouvernement (alors que
Clausewitz rappelait que la condition de la
victoire est la cohésion morale de
l'ensemble des combattants). Toute guerre du
passé se fondait sur le principe que les
citoyens, la croyant juste, étaient
désireux de détruire l'ennemi.
Aujourd'hui, l'information fait vaciller la foi des
citoyens et, de surcroît, elle les rend
vulnérables à la mort des ennemis -
non plus événement lointain et flou,
mais évidence visuelle insoutenable.
4. Tout cela entre en corrélation avec le
fait que, rappelons-nous Foucault, le pouvoir n'est
plus monolithique et monocéphale : il est
diffus, parcellisé, fait de continuelles
agglomération et désagrégation
de consensus. La guerre ne met plus face à
face deux patries, elle met en concurrence
d'infinis pouvoirs. A ce jeu, certains centres de
pouvoirs prennent l'avantage, mais aux
dépens des autres. Si l'ancienne guerre
engraissait les marchands de canons - et ce gain
rejetait au second plan l'arrêt provisoire
d'échanges commerciaux - la nouvelle guerre,
si elle enrichit les marchands de canons, met en
crise (et cela, sur l'ensemble du globe) les
industries du transport aérien, du
divertissement, du tourisme, des médias
eux-mêmes (qui perdent de la publicité
commerciale), et en général toute
l'industrie du superflu - ossature du
système -, de l'immobilier à
l'automobile. A l'annonce de la déclaration
de guerre, la Bourse a fait un bond en avant, mais
un mois après, elle faisait aussi un bond en
avant, aux premières rumeurs d'une paix
possible. Aucun « cynisme » dans le
premier cas, aucune vertu dans le second. La Bourse
enregistre les oscillations du jeu des pouvoirs.
Dans la guerre, certains pouvoirs
économiques entrent en concurrence avec
d'autres, et la logique de leur conflit
dépasse la logique des puissances
nationales. Si l'industrie de la consommation
d'Etat (comme les armements) a besoin de tension,
celle de la consommation individuelle a besoin de
bonheur. Le conflit se joue en termes
économiques.
5. Pour toutes ces raisons, et d'autres encore, la
guerre ne ressemble plus, comme celles d'autrefois,
à un système intelligent «
sériel », mais à un
système intelligent « parallèle
». Un système intelligent
sériel, employé par exemple pour
construire des machines capables de traduire ou de
tirer des inférences de certaines
données, est instruit par le programmeur de
façon à prendre, sur la base d'un
nombre fini de règles, des décisions
successives, dont chacune dépend d'une
évaluation de la décision
précédente, en suivant une structure
arborescente, établie par une série
de disjonctions binaires. Ainsi procédait
l'ancienne stratégie guerrière : si
l'ennemi a amené ses troupes vers l'est,
alors je dois prévoir qu'il entend avancer
vers le sud ; en ce cas, suivant la même
logique, je dirigerai mes troupes vers le nord-est,
pour lui couper la route par surprise. Les
règles de l'ennemi étaient aussi les
nôtres, et chacun pouvait prendre une
décision à la fois, comme dans une
partie d'échecs.
Un système parallèle en revanche
confie à chaque cellule d'un réseau
la décision de s'agencer en une
configuration finale selon une distribution de
poids que l'opérateur ne peut décider
ou prévoir à l'avance, car le
réseau trouve des règles qu'il n'a
pas reçues auparavant, il s'automodifie pour
trouver la solution, et ne connaît pas la
différence entre règles et
données. Il est vrai qu'on peut
contrôler un système de ce genre (dit
« néoconnexionniste » ou «
à réseaux neuraux ») en
confrontant la réponse donnée
à la réponse attendue, et en
réajustant les poids grâce à
des expérimentations successives. Mais cela
requiert : a) que l'opérateur ait du temps,
b) qu'il n'y ait pas deux opérateurs en
concurrence qui redistribuent les poids de
manière mutuellement contradictoire, et
enfin c) que chacune des cellules du réseau
« raisonne » en tant que cellule et non
comme les opérateurs, c'est-à-dire
qu'elles ne prennent pas de décisions
dérivant d'inférences faites sur le
comportement des opérateurs, et surtout
qu'elles n'aient pas d'intérêts
étrangers à la logique du
réseau lui-même. Tandis que dans un
système de parcellisation du pouvoir, chaque
cellule réagit selon des
intérêts propres, qui ne sont pas ceux
de l'opérateur et n'ont rien à voir
avec les tendances autodynamiques du réseau.
En conséquence, si - fût-ce par
métaphore - la guerre est un système
néoconnexionniste, elle se développe
et s'agence indépendamment de la
volonté des deux belligérants. Il est
intéressant de voir comment, en divulguant
le fonctionnement d'un réseau neural, Arno
Penzias (Ideas and information, New York, Norton,
1989, chapitre 4) utilise une métaphore
guerrière : « On savait que les
neurones devenaient électriquement actifs
(« ils tiraient ») s'ils étaient
stimulés via leurs câbles d'input
(appelés dendrites) finement
ramifiés. Au moment du « tir », un
neurone émet des signaux électriques
le long d'une série de câbles d'output
(appelés axones)
Comme le « tir
» de chaque neurone dépend de
l'activité de beaucoup d'autres, il n'existe
aucune manière simple de calculer ce qui
devrait arriver, ni quand. [
] Selon
la disposition particulière des connexions
synaptiques, chaque simulation de réseau
neural de cent neurones définissait son
ensemble de possibles états
d'équilibre (sur un total de
possibilités absolues de mille milliards de
milliards de milliards, soit 1030). »
Si la guerre est un système
néoconnexionniste, elle n'est plus un
phénomène où le calcul et
l'intention des protagonistes ont de la valeur. Par
la multiplication des pouvoirs en jeu, elle se
distribue selon des agencements de poids
imprévisibles. En conséquence, il est
possible qu'elle finisse et que l'agencement final
convienne à l'un des belligérants,
mais en principe, parce qu'elle défie tout
calcul décisionnel, elle est perdue pour
tous les deux. Par rapport à notre
métaphore, l'activité
frénétique des opérateurs pour
contrôler le réseau, qui reçoit
des impulsions contradictoires, la fait sauter. Le
but probable d'une guerre est le tilt. L'ancienne
guerre était une partie d'échecs
où, certes, chacun visait à manger le
plus de pièces possible à son
adversaire, mais surtout (en spéculant sur
la façon dont il suivait les règles)
à l'amener à l'échec et mat.
En revanche, la guerre contemporaine est une partie
d'échecs où les deux joueurs (en
travaillant sur un même réseau)
mangent et bougent les pièces d'une
même couleur (le jeu n'est ni blanc ni noir,
il est monochrome). Elle est un jeu autophage.
D'autre part, affirmer qu'un conflit s'est
révélé avantageux pour
quelqu'un à un moment donné
impliquerait que l'on identifie l'avantage «
à un moment donné » avec
l'avantage final. Mais il y aurait un moment final
si la guerre était encore, comme le disait
Clausewitz, la continuation de la politique par
d'autres moyens (de sorte que la guerre finirait
quand on atteindrait un état
d'équilibre tel qu'il permette le retour
à la politique). Mais à notre
siècle, c'est la politique de
l'après-guerre qui sera toujours et de toute
façon la continuation (par n'importe quel
moyen) des prémisses posées par la
guerre. Quelle que soit l'issue de la guerre, en
ayant provoqué un réagencement
général des poids qui ne peut
correspondre pleinement à la volonté
des belligérants, elle se prolongera en une
dramatique instabilité politique,
économique et psychologique pour les
décennies à venir, qui ne pourra
produire rien d'autre qu'une « politique
guerroyante ».
D'ailleurs, en est-il jamais allé autrement
? Est-il interdit de penser que Clausewitz avait
tort ? L'historiographie relit Waterloo comme le
heurt de deux intelligences (parce qu'il y a eu un
résultat), mais Stendhal avait su la lire en
termes de casualité. Décider que les
guerres classiques produisaient des
résultats raisonnables - un équilibre
final - dérive d'un préjugé
hégélien selon lequel l'histoire a
une direction et le résultat d'une
médiation avère thèse et
antithèse. Il n'y a aucune preuve
scientifique (ni logique) que l'agencement de la
Méditerranée après les guerres
puniques, ou celui de l'Europe après les
guerres napoléoniennes, doive être
identifié à un équilibre. Il
pourrait être identifié à un
état de déséquilibre qui ne se
serait pas produit s'il n'y avait pas eu la guerre.
Le fait que l'humanité ait, pendant des
dizaines de milliers d'années,
pratiqué la guerre comme une solution des
états de déséquilibre n'est
pas plus probant que le fait que, durant la
même période, l'humanité ait
décidé de résoudre des
déséquilibres psychologiques en
recourant à l'alcool ou à des
substances aux effets pareillement
dévastateurs.
Et c'est ici qu'intervient l'argument du tabou.
Moravia avait déjà
suggéré que, puisque depuis des
siècles l'humanité a
décidé d'élaborer le tabou de
l'inceste après s'être rendu compte
que la stricte endogamie donnait des
résultats négatifs, nous pourrions
être arrivés au moment où
l'humanité ressent le besoin instinctif de
décréter taboue la guerre. Il lui a
été répondu, avec
réalisme, qu'un tabou ne se « proclame
» pas par décision morale ou
intellectuelle, qu'il se forme au long des
millénaires dans les recoins obscurs de la
conscience collective (pour les mêmes raisons
qui font qu'un réseau neural pourrait finir
par atteindre tout seul une situation
d'équilibre). Certes, un tabou ne se
proclame pas : il s'auto-proclame. Mais il y a des
accélérations des temps de
croissance. Pour s'apercevoir que, en s'unissant
à la mère ou à la sur,
on bloquait l'échange entre les groupes, il
a fallu des dizaines de milliers d'années -
tout comme il a fallu, semble-t-il, beaucoup de
temps avant que l'humanité détermine
un lien de cause à effet entre acte sexuel
et grossesse. Mais pour voir qu'avec une guerre les
compagnies aériennes ferment, il a fallu
deux semaines. Il est donc compatible avec le
devoir intellectuel et le sens commun d'annoncer la
nécessité d'un tabou, que par
ailleurs personne n'a l'autorité de
proclamer en en fixant les temps de maturation.
C'est un devoir intellectuel de proclamer
l'impossibilité de la guerre. Même
s'il n'y avait pas de solution alternative. Tout au
plus, de rappeler que notre siècle a connu
une excellente alternative à la guerre,
c'est-à-dire la guerre « froide ».
Occasion d'horreurs, d'injustices,
d'intolérances, de conflits locaux, de
terreur diffuse, l'histoire devra finir par
admettre que ce fut là une solution
très humaine et proportionnellement
bénigne, qui a même connu des
vainqueurs et des vaincus. Mais il ne relève
pas de la fonction intellectuelle de
déclarer des guerres froides.
Ce que certains ont vu comme le silence des
intellectuels sur la guerre a peut-être
été la peur d'en parler à
chaud dans les médias, pour la simple raison
que ces derniers font partie de la guerre et de ses
instruments, et qu'il est donc dangereux de les
tenir pour un territoire neutre. De plus, les
médias ont des temps différents de
ceux de la réflexion. La fonction
intellectuelle s'exerce toujours en avance (sur ce
qui pourrait advenir) ou en retard (sur ce qui est
advenu) ; rarement sur ce qui est en train
d'advenir, pour des raisons de rythme, parce que
les événements sont de plus en plus
rapides et plus pressants que la réflexion
sur les événements. C'est pourquoi le
baron de Calvino s'était perché sur
les arbres : non pour échapper au devoir
intellectuel de comprendre son temps et d'y
participer, mais pour le comprendre et y participer
mieux encore.
Toutefois, même quand elle choisit des
espaces de silence tactique, la réflexion
sur la guerre a besoin qu'on finisse par manifester
à haute voix ce silence. En ayant conscience
des contradictions d'une proclamation du silence,
du pouvoir persuasif d'un acte d'impuissance, du
fait que l'exercice de la réflexion ne
dispense pas de la prise de responsabilités
individuelles. Mais le premier devoir est de dire
qu'aujourd'hui la guerre annule toute initiative
humaine, et que même son objectif apparent
(et la victoire apparente de quelqu'un)
n'arrête pas le jeu désormais autonome
de poids emmêlés dans leur
réseau même. Parce qu'un poids «
plus il est poids, plus il pend, et plus il pend,
plus il dépend
ce qui veut dire aussi
descendre, car le prochain point dépasse en
bassesse celui qu'à chaque fois il pourrait
avoir
Le poids ne peut jamais être
persuadé » (Michaelstaedter).
Cette descente est injustifiable, parce que - en
termes de droit de l'espèce - elle est pire
qu'un crime : c'est un gaspillage.
(...)
1. Les actes sont publiés dans
Intervenir ? Droits de la personne et raisons
d'Etat, Paris, Grasset, 1994.
* « Briser les reins de la Grèce
» était une expression de Mussolini
pendant la Seconde Guerre mondiale. (Toutes les
notes précédées d'un
astérisque sont de la traductrice.)
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