GUILLAUME
DURAND
UNE PEUR
BLEUE
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Guillaume Durand est journaliste. La
peur bleue est son premier livre.
Ne jamais oublier.
Ce livre est pour mes parents, Diane et
mes enfants. Et pour Europe 1 qui m'a vu
naître deux fois grâce à
E.M. et J.B.
Chaque génération, sans
doute, se croit vouée à refaire
le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne
le refera pas. Mais sa tâche est
peut-être plus grande. Elle consiste
à empêcher que le monde se
défasse.
Albert Camus (remise du prix
Nobel, 11 décembre 1957).
Between the conception
And the creation
Between the emotion
and the response
Falls the shadow
T.S. Eliot.
14 juillet 1959.
a
vie est un duel avec les ombres qui vous
détestent. Il n'y a pas de vie heureuse. Pas
de répit après l'adolescence.
Sénèque, malgré tous ses
préceptes, fut acculé au suicide par
Néron, le plus célèbre de ses
élèves.
Or, je fis la connaissance de Néron à
Belle-Ile-en-Mer, l'été, et il
s'appelait Lanco. Tous les bleus du ciel et de la
mer avaient délavé son costume de
marin-pêcheur. Les années soixante
étaient rieuses. Entre le jaune et le rose.
Et depuis quinze jours, pas très loin des
aiguilles de Port-Coton, peintes par Claude Monet,
nous étions en vacances avec mes parents. Le
bonheur. Une habitude. Une maison isolée sur
la lande, proche de Kervilahouen, un minuscule
village.
Les volets étaient des émeraudes
bleutées. L'océan, au pied de la
falaise, avait fait une énorme consommation
d'Allemands pendant la guerre. Tous noyés,
dès qu'ils quittaient les blockhaus des murs
de l'Atlantique pour se baigner à Donnant
dans les vagues. La houle et les courants n'ont
jamais eu aucune pitié pour les terriens.
Ils mouraient en perdant pied, sous le soleil,
aspirés par l'écume, la main
étouffée par les remous dans une
odeur de sel, de fenouil et d'algue.
C'était presque des morts vivifiantes pour
l'esprit.
Arletty aimait beaucoup cette plage et elle s'y
installa plus tard dans l'unique bâtisse
retirée pour y trouver la paix. Mais des
vipères à coiffe bretonnante
susurraient que la Belle Aveugle n'était
là que pour attendre le retour de la
marée haute qui délivrerait
peut-être un jour ses amants.
Toute cette fureur était bizarrement
silencieuse. Nous étions chez les fous. Il y
avaitpeu d'arbres pour le vent. Sarah Bernhardt,
autre grande dame de passage, avait laissé
dévaster depuis des années le fort de
la Pointe des Poulains où elle aimait
à se reposer. A cette époque, la
forteresse de Vauban qui dominait le principal port
de l'île, le Palais, était vide. Des
interdits de séjour sur le continent,
condamnés par la justice, servaient des kirs
muscadet au bar de la Frégate qui
surplombait la jetée.
Kervilahouen était dans la lande à un
autre bout de l'île.
Etait-ce avant l'heure du déjeuner ? Ma
mémoire dévisse parfois, comme
l'alpiniste. Elle rebondit cependant sur deux ou
trois certitudes. En allant à la plage avec
mes parents et leurs amis, Claude Roy et Lolleh
Bellon, j'avais peur. Extrêmement peur. Une
angoisse terrible. Sans le savoir encore, le
rendez-vous de ma vie était pris avec la
peur bleue.
Etait-ce avant l'heure du déjeuner ? Quelle
importance. Tout était bizarrement calme.
J'avais moins de dix ans. Mon père, sur un
transat, lisait à l'abri d'un tamaris.
Brutalement, j'entendis une voix probablement
avinée :
- Marchand de poissons ! Marchand de poissons !
Je contournai le bloc et découvris Lanco. Il
n'a jamais eu figure, il n'était qu'un
costume froissé avec un gigantesque couteau
à la main. Il voulut me tuer, abruti
d'alcool. Je m'échappai et refis le tour du
bâtiment aussi vite que mes jambes d'enfant
le permettaient. En quelques secondes et avec
quelques mètres d'avance, je tentai
d'expliquer à mon père l'impossible.
Quelqu'un voulait m'assassiner et là, en un
instant, ma vie prit un tour définitif. Je
ne me souviens même plus de mon âge
exact, mais d'une impérative urgence.
Quelques mots devaient convaincre mon papa de la
nécessité de fuir ou de me
défendre. Le souvenir précis est
inexistant. Que lui ai-je dit ? Que m'a-t-il
répondu ? La menace était à
moins de cinquante mètres, cela reste un
mystère pour nous deux. Je gagnai à
toute vitesse la cuisine, affolant les femmes. Mon
père prit Lanco de face et fut
poignardé. Heureusement le pêcheur
imbibé de vin des Saints-Pères ne
réussit qu'à déchirer une
jambe qui laissa Lucien Durand, marchand de
tableaux, paralysé pendant un an. Je ne
saurai jamais pourquoi je n'ai pas su le
convaincre. Les mots m'ont trahi et je vis sur ce
constat depuis plus de quarante-cinq ans : il faut
se méfier des mots. D'ailleurs,
jusqu'à aujourd'hui, j'ai toujours
refusé d'écrire.
Ce qui est extraordinaire dans cette aventure
tragique, c'est qu'elle ne clarifie rien. Adulte,
je redoute encore les couteaux et je ne sais pas
avec certitude si je suis du côté de
la victime ou du meurtrier puisque je n'ai pas su
protéger mon père. Il y a deux ans,
à Noël, sur une plage perdue de Sierra
Leone en pleine guerre, le marin-pêcheur,
pourtant mort des années avant à
l'asile, est revenu. Un type croisé dans la
nature, qui m'a terrifié. Des centaines de
nuits de ma vie ont été
inondées de ce cauchemar. Lycéen, je
me terrais sur le sol de la 2 CV de ma maman,
Nicole Durand, marchande de tableaux, pour
éviter de croiser le regard de tous les
hommes qui portaient un vêtement pouvant me
rappeler le bleu marine.
Je suis ça : un souvenir tranché par
la peur.
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