Anne
Duprat
Les allongés
roman
Née en 1969, Anne Duprat est
normalienne et agrégée de lettres
classiques. Passionnée de
théâtre, d'escrime et de moto, elle
est maître de conférences à
Dijon et vit à Paris.
1
Marcel au Centre
a
montre a dû s'arrêter. Ça, c'est
le gros coup de veine. Il aurait fallu la donner
à réparer il y a un mois au moins,
dès qu'il a remarqué que le
boîtier était fendu, le temps de
laisser retomber la sauce. Maintenant, c'est trop
tard, et sans l'heure précise, c'est
pratiquement foutu.
Marcel a perdu la main. Discipliné, il ne
s'engueule même pas, ça énerve
et ça ne fait pas avancer les choses. Il est
étendu, bien à plat, silencieux, et
réfléchit. Faudrait voir si ça
vaut encore le coup. Il calcule au plus juste, et
arrive à une chance sur cinq. Royal. Il n'en
a pas toujours eu autant. Quand on va aux fraises,
il faut savoir que l'imprévu est
l'élément déterminant de la
promenade. Le contact qui claque, la ronde
doublée au dernier moment, la conduite
pourrie qui ne résiste pas au poids d'un
honnête homme, la bagnole dont le
réservoir fuit. Tout est fatal au
débutant. Mais pour Marcel Levert, treize
évasions réussies depuis sa
première sortie d'un camp de prisonniers en
Allemagne jusqu'au grenier de la Kommandantur de
Beaune en 43, dont il s'est tiré avec une
chute de cinq mètres dans une benne de
ciment frais, pour lui, c'est le petit
détail qui désennuie. Le
problème, ce serait plutôt le manque
de professionnalisme des gardiens, dans le civil.
Ça, il faut s'en méfier. Avec des
gens comme ça, il n'y a plus moyen de
travailler. Ils sont brouillons.
La nuit d'août tombe sur le boulevard
Mortier. C'est l'heure où il fait le plus
chaud, même dans les cellules blanchies de la
face nord. Marcel donne vers l'intérieur,
sur la cour. Mais un souffle d'air las lui apporte
l'odeur des trottoirs, gaz et fleurs de caniveau.
Dans deux heures, avec ou sans montre il est
dehors. Dès qu'il a fait le vide sur le
reste, il se colle l'il au plafond et cesse
de penser.
Dans le couloir, un tintement métallique
résonne, accompagné d'un roulement de
chariot. Les ouvriers sont en train de ranger les
outils qu'ils remettent dans leurs sacoches, et
laissent le reste sur place. Depuis quatre
semaines, il a fait les relevés de leurs
journées de travail, d'abord par
réflexe, puis de façon
régulière, lorsqu'il a reconnu
l'occase, la vraie. C'est un métier. Au
début du mois, le directeur, prévenu
par le service d'entretien du Centre, est venu
constater la détérioration des
conduits d'aération côté
boulevard extérieur. Ils ont convoqué
une entreprise de maçonnerie du
vingtième, qui a commencé l'expertise
des dégâts. Marcel a tout
enregistré, avec la mémoire
automatique des anciens clandestins.
La porte de sa cellule est à cinq
mètres environ de l'ouverture d'un conduit -
pas le principal, celui-là, il vaut mieux
l'oublier, il est en face de la salle de garde, au
bout du couloir. Celui qu'a repéré
Marcel fait cinquante centimètres de
diamètre. Il sait que c'est le minimum pour
passer, si le couloir est dépourvu d'angle
et s'il n'y a pas de montée qui ferait jouer
les coudes. Dans ce cas, le risque
d'étouffement serait trop important,
à cause de l'effort. Au moment de la
promenade, il a relevé la hauteur du conduit
à l'intérieur du couloir, et il
connaît grâce aux conversations des
ouvriers la hauteur à laquelle il
débouche dehors - elles sont sensiblement
équivalentes. Ça devrait aller. Il
n'y a plus qu'à attendre le passage de la
peinture ou des enduits de protection, parce que
c'est le moment où la surveillance se
relâche.
On entend un mugissement dans le couloir.
Vindicatif, larmoyant. Marcel vient de retrouver
l'heure, il doit être la demie. Il
écoute les pas dans le couloir. Trois
cellules plus loin, Lucien Descat a commencé
sa part du boulot, à charge de revanche. Il
entend le bruit des clés dans la porte, la
voix de Lucien qui s'élève,
geignarde. Comment il fait pour avoir l'air aussi
con, se demande souvent Marcel. C'est ça qui
l'a attiré vers Lucien, dès le
début. Un gars qui joue au con comme lui,
c'est pas naturel. On sent des années de
pratique. Ils se sont tout de suite entendus.
Marcel ne joue jamais aux cartes, juste un 421, de
temps en temps. A la place, il faisait des plans
avec Lucien. Ils ne sont que trois dans le coup.
Marcel morcelle. Il cloisonne.
La porte se referme. Maintenant, il va falloir
mesurer, sans repère, une heure. Comme sa
fenêtre donne sur la première cour
intérieure, il n'entendra aucune horloge. Le
vent a tourné, et ne vient plus de Paris,
mais de la banlieue nord-est, vers Bagnolet.
Peut-être même des Lilas. Marcel change
de position, imperceptiblement. Il attend la ronde.
Même bien à plat, l'os de sa hanche
lui fait toujours un peu mal, fidèlement. Il
s'est démis la jambe à l'automne 42,
en sautant d'un train de marchandises au moment
où il entrait à petite vitesse sous
un tunnel à la sortie duquel il avait eu le
temps d'entrevoir, dans le petit matin, la ligne
molle des bérets noirs de la milice. Ils
avaient tout fouillé, leurs lampes de poches
jetant des rais de lumière blessante
jusqu'au fond du tunnel. Ils l'avaient pris pour un
tas de vêtements à cause de l'angle
impossible que faisait sa jambe tordue avec son
corps ramassé derrière une
anfractuosité de la roche. Pendant toute la
journée, le tunnel avait été
gardé, et il n'avait pu modifier sa
position. Il écoutait les gouttes tomber le
long de la roche pourrie. Quand les camarades
étaient venus le chercher, à la nuit
tombée, ils l'avaient planqué dans
une grange. C'étaient des gars du coin, ils
ne le connaissaient pas ; c'est pour ça
qu'ils ne s'étaient étonnés de
rien, pensant que ses cheveux étaient
teints. Lui, il avait dû attendre le
lendemain, quand il s'était rasé,
pour les apercevoir dans un bout de miroir ; ils
avaient complètement blanchi pendant la
nuit. Ça lui a fait un souvenir.
Qu'est-ce qu'ils foutent, se dit Marcel. Une ronde
toutes les deux heures, c'est du boulot d'Arabe. Il
arrête son festival du film de guerre,
regarde le plafonnier en veilleuse, frotte ses
paumes l'une contre l'autre. Elles sont moites. Il
ne s'est pas coupé les ongles depuis un bout
de temps ; ça peut toujours servir, en cas
de coup dur. Le châlit grince un peu quand il
se lève. Il est si grand qu'il touche le
plafond, en étendant lentement un bras, puis
l'autre, pour dégager les articulations.
Alors qu'il tourne le dos à la porte, on
frappe, on ouvre, on entre. C'est la ronde. La
routine, puis tout le monde sort. Pendant toute la
visite, Marcel n'a pas bougé. Il est
figé sur place de stupéfaction. Avec
tout ça, il a décalé la ronde
d'une demi-heure. Ce que c'est que l'imagination,
quand même. Il a failli se faire baiser pour
rien, comme un amateur. Il en a les genoux qui
tremblent.
Heureusement, il est prêt. Il se ressaisit
juste à temps, alors que la porte va se
refermer, et demande à aller pisser. A ce
moment-là, un râle plus violent,
insistant, comme seul Lucien sait les faire, sort
en traînant de la cellule du fond. L'un des
trois types est tout récent. Un petit blond
qui lui arrive à peine au menton. Poids
moyen, doux comme une petite main mais le visage
tanné et la cage thoracique profonde ; il
doit faire de la course en montagne. Visiblement
nouveau dans le service, il veut se
précipiter vers la cellule de Lucien. Les
deux autres se marrent. Te presse pas, mon gars. Tu
le connais pas, il est pas encore au boulevard des
allongés, hein Marcel ? Il nous fera encore
chier longtemps. Ils s'éloignent,
pépères, avec Marcel sur les talons.
Normal, il va aux chiottes. Ses mains ont
séché, il a les genoux souples, la
tête claire.
Dès qu'il entend la porte de Lucien se
refermer sur les trois types, il grimpe sur la
lunette brisée, ouvre le réservoir de
la chasse. Il fouille un instant à peine,
dégage une trousse de cuir fendillé,
hermétiquement enveloppée dans une
toile. Il se débarrasse de la veste grise
flottante et du pantalon. Dessous, il porte l'un
sur l'autre deux tricots de laine qui collent
à ses épaules massives, et deux
grimpants de toile, dont l'un est retenu sur les
hanches fuyantes par une mince ceinture de cuir.
Pas de caleçon. Il a maigri. Il est
tête nue, et ses cheveux luisent doucement,
orangés par la lumière qui tombe des
réverbères par le vasistas. De temps
en temps il relève la tête pour
écouter, et les projecteurs de la cour
glissent sur l'arête du nez, sur les
méplats de la mâchoire. Il
déballe la trousse, essuie ses longues mains
au pantalon, remet la toile cirée dans le
réservoir avec le pyjama, replace
soigneusement le couvercle, attache la trousse sur
son ventre, entre le maillot de corps de jersey
côtelé et le chandail ; il la fait
tourner pour avoir la partie renflée dans le
dos, enfile une paire de gants de cuir et attend.
Son souffle est inaudible, comme s'il n'en avait
pas. Au bout d'un moment, le bruissement
rythmé du sang dans ses oreilles se confond
avec celui des canalisations. Rien d'autre. Alors,
il noue son mouchoir sur son nez et sa bouche, pour
la laine de verre.
La porte des chiottes, comme huilée, se
referme sans cri. En quelques secondes il a
traversé le couloir, soulevé à
bout de bras la grille provisoirement posée
contre la bouche d'aération. L'ouverture est
au ras du plafond. Il monte sur la grille, en
équilibre, et prend appui sur les bords du
tuyau. Les bras devant, il tâtonne parmi les
plaques de laine de verre, cherche une prise pour
tirer le reste du corps, sachant que sa hanche
morte ne lui servira à rien.
Centimètre par centimètre, il entre
dans le conduit, lorsque la lumière se fait
dans le couloir. Ils sortent de la cellule de
Lucien. Marcel a prévu trop juste, ses
jambes dépassent encore. D'une seule main,
il tire lentement, comme à l'exercice.
Lorsque les gardiens s'arrêtent devant le
conduit, il ne sait même pas s'il est encore
visible.
L'un des types a remarqué la grille
d'aération posée contre le mur. Ce
doit être le petit blond. Les deux autres
étaient déjà dans le service
lorsque Marcel y est arrivé ; le Corse est
un ancien berger descendu de Montemaggiore, un
petit colosse à toison hirsute de sanglier.
C'est le troisième type qui prend des mains
la grille, et la replace dans son logement, sans
regarder, pratiquement contre les semelles
immobiles. Ils s'éloignent.
C'est le début de la nuit pour Marcel
Levert.
|