Clara Dupont-Monod
La passion selon Juette
Née en 1973 à Paris, journaliste à l'hebdomadaire
Marianne, Clara Dupont-Monod a publié trois livres chez Grasset
: deux romans, Eova Luciole (1998) et La Folie du Roi Marc (2000)
; et un document actuellement en cours de tournage au cinéma,
Histoire d'une prostituée.
ous les matins, je
dois coudre. Ma mère m'attend dans la grande salle. Elle
est assise devant le feu. Elle ignore le soleil d'automne qui trempe
les pierres et tape contre les murs. Au-delà de la ville,
les collines se laissent brûler le dos. Pourquoi restons-nous
enfermées ? Je voudrais aller coudre sous l'arbre de la cour.
Nous serions assises dans la lumière orange. Autour de nous,
les toits et les clochers deviennent d'une pureté irréelle.
Leurs contours sont très foncés. Ils tranchent avec
l'éclat du ciel. L'ombre et le soleil se battent sans se
mêler, dessinant l'échiquier que mon père installe
pour les invités. Cette danse de noir et de blanc se déroulerait
pour nous seules. Une voisine passerait, le panier rempli de poires,
pour nous donner des nouvelles du monde. Elle dirait en me regardant
: " Comme tu es jolie ! " Ma mère sourirait. Je
serais heureuse d'être sous l'arbre à cet instant.
Ce bonheur m'appartiendrait, blotti en moi comme un cur orange.
Ma mère ne sourit pas quand je descends l'escalier. Peut-être
que je ne suis pas assez jolie. Je dois m'asseoir. Je pose le tissu
sur mes genoux. Il fait si chaud devant ce feu. Je sens mes doigts
s'alourdir. Ils gonflent comme des tonneaux. Je suis sûre
qu'un jour ils se détacheront pour tomber à mes pieds
et je ne pourrai plus jamais manier l'aiguille.
Ma mère dit qu'on ne trouve pas de mari si on ne sait pas
coudre.
La moitié de sa tête est éclairée par
la lueur du feu. Elle fredonne, penchée sur son ouvrage.
Toutes étaient filles de Meuse
Même sol et même sang
Couronne à ma jeunesse heureuse
Même chanson et même accent.
Je regarde les tresses nouées sur ses tempes, le menton
carré, les plis de sa tunique. Est-ce que Dieu la trouve
belle ? Est-ce vrai que chacun est digne d'amour ? La silhouette
est parfaitement immobile, sauf les doigts. Ils bougent sur le tissu
comme des algues blanches.
Pas seulement les amoureuses
Chacune tendre autour de moi
Chacune fille de Meuse
Le même cur, la même voix.
Mon père est assez riche pour m'offrir des manteaux de zibeline.
Mais ma mère préfère me vêtir seule.
Quand elle me fabrique une robe, j'ai toujours l'impression qu'elle
m'invente. Ce sont des robes au décolleté bouffant,
moi qui suis plate. Le tissu pend sur les côtés. On
dirait une seconde peau. Il faudrait que j'épaississe. Que
je sois une femme. Je voudrais bien, mais comment faire ? Je me
demande si l'on se transforme la nuit. Peut-être qu'un matin
je me réveillerai avec le corps de ma mère. Dans les
contes, il y a des barons qui deviennent loups-garous à la
tombée du jour. Ensuite ils doivent s'exiler dans la forêt.
La baronne pleure en attendant leur retour.
Chaque matin, ma mère vérifie. Dehors, il fait encore
nuit. Dedans aussi : la lumière des bougies perce à
peine. Elle soulève mon drap. Mes genoux remontent sous mon
menton. A tâtons, j'enfile une blouse. Je quitte la chambre,
vite. J'ai toujours peur que l'obscurité n'avale la petite
lueur de la bougie que je dois suivre jusqu'à cette pièce
affreuse. Un feu, un baquet, un seau. Je voudrais crier : "
Regarde ! Ni museau, ni poil, ni croc ! Je peux partir ! "
Mais j'enlève ma blouse et je monte dans le baquet. Je tremble.
Il me reste un barrage, un seul : mes cheveux. Ils recouvrent mon
dos. Ils me protègent encore. Mais d'un geste, ma mère
les relève et les noue. Mes épaules frissonnent de
honte. Ce n'est pas seulement moi qui suis vaincue. J'entraîne
dans ma chute les objets, le chant du coq, le rose du ciel. C'est
le matin tout entier qui capitule.
Sa grande ombre s'agite sur les murs. Je ferme les yeux. J'attends,
la tête penchée en avant, les bras raides. J'attends
ce geste plus fort que les coups. Derrière moi, le seau racle
par terre. Ma mère le soulève en soufflant. Elle le
déverse sur moi. Le premier jet me casse la nuque. Au second,
des milliers d'épines me transpercent le corps.
Je voudrais que ma mère me prenne dans ses bras, qu'elle
me sèche doucement. Le prêtre m'a montré des
images où la Vierge tient son enfant contre elle. Son regard
est plein d'amour. Le lavait-elle avec un seau ? Peut-être
qu'en grandissant, Jésus a déçu Marie. Peut-être
que tous les enfants déçoivent leur mère. J'imagine
Jésus aux lèvres bleues. Lui aussi, il ne pouvait
rien faire avec son corps tordu par le froid. J'essaie de le cacher
en serrant les jambes.
Ma mère tâte mes chevilles, pince mes épaules.
Elle soupire. Mon corps n'est pas comme le sien, court et solide.
Moi, je suis construite d'os et de peau. J'ai toujours peur de tomber.
Ma pâleur ne rassure personne. Mon père dit souvent
: " Ne te brise pas ! " Souvent il observe mes yeux pour
y chercher la fièvre. C'est facile de lire dans mes yeux.
Ils sont larges et très verts.
Mon père a beau répéter : " A chacun sa
cadence ", je sens ma mère désolée. Elle
achète toujours des matières nobles pour me tailler
des habits. Elle veut me recouvrir et me cacher. Lorsque j'enfile
la robe et la cape de chevreau, je sens ses mains posées
sur moi. Alors ce n'est pas le dégoût que je ressens
qui me fait honte, mais ce qu'il révèle. Il me semble
entendre mon corps cogner contre le tissu. Ma peau se hérisse.
Mon corps tressaille comme les loups-garous quand la nuit tombe.
Ils râpent le sol en soufflant. Ils quittent un monde. La
forêt frémit d'une nostalgie rageuse. Sous ma robe
se cache un animal qui flaire l'odeur de mort et que je m'obstine
à faire taire.
***
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