Premiers chapitres
Clara Dupont-Monod
La folie du roi Marc
roman

 

Clara Dupont-Monod est née en 1973 à Paris. Etudes d'ancien français à la Sorbonne. Elle est grand reporter à l'Evénement du Jeudi. Elle est l'auteur d'un premier roman, Eova Luciole (Grasset)  

1

e m'appelle Marc, je suis roi de Cornouailles et ma femme me trompe.
Elle s'appelle Yseut. Elle est très belle. Elle a deux immenses yeux gris posés sur un visage pâle. Sa chevelure est longue, d'un blond roux et doré, tellement épaisse qu'elle semble respirer. Son corps est mince et souple. Il se déplace en silence. Ma femme est éblouissante. Elle a le royaume à ses pieds. Mais elle ne regarde jamais vraiment autour d'elle. Elle se contente de poser les yeux, sans douceur ni fierté. Sa bouche est grande et rose mais elle se tait, souvent. Elle se tait et mes mains fourmillent, je ne supporte pas son mutisme. Derrière son silence, je l'entends ordonner le saccage de ma vie. Derrière sa bouche de menteuse, sa peau blonde, je la vois s'acharner, avec calme, avec une étonnante maîtrise d'elle-même.
Les jours de fête, Yseut pose sur ses cheveux un diadème d'or très fin, serti d'émeraudes, de saphirs et de calcédoines. Elle aime aussi natter ses cheveux avec des rubans. Moi, je les préfère libres, flottants dans la lumière du soir.
Je la voudrais accroupie devant moi. Accroupie, non pas à genoux - cela suppose encore une noblesse de l'asservissement. Accroupie, au service de personne, dans une position ridicule, pour le seul plaisir de la voir ramassée sur elle-même. Accroupie comme si elle se soulageait à terre. Une reine dans la position d'un crapaud. Elle me fait honte. J'ai honte d'elle, comme un frisson de joie.

Tu pilles, tranquille. Tu pilles et moi je ne peux que t'aimer, sans vivre. Tu me gênes pour vivre - tu me gênes même pour mourir. La souffrance est tout ce qu'il me reste de notre histoire. Renoncer à ma douleur, c'est te perdre. Alors, dis-moi un peu : que me restera-t-il si je te pardonne ?
Moi je suis un roi sérieux. Je ne pille personne. Je veille. Un maître prend soin de ses gens. On n'est jamais seul au sein d'une cour. Yseut ne se déplace pas sans sa servante Brangien, son jeune valet Perinis ainsi que ses dames et ses suivantes. Vassaux, chapelains, barons et chevaliers me suivent. Certains fidèles dorment dans la chambre royale, près de mon lit. Un roi nourrit sa cour. J'aime voir les cavaliers et les dames manger deux à deux dans la même écuelle, partager la même coupe. Même les arrière-vassaux sont conviés à ma table. J'ordonne six services, jamais moins. Le merlan, le hareng et la morue ont été pêchés le matin même. Le gibier semble remuer encore. J'ordonne que l'on parfume les mets de girofle et de fleur de safran, venu de l'autre côté de la mer. Les fruits viennent du verger de Tintagel, mon château. Je choisis le pain de seigle et le miel auprès de mes meilleurs paysans. Les châtelaines sont vêtues de soie de Lucques et de Damas. Je demande des nappes de Flandre, des salières d'argent, ainsi que des jongleurs et des harpistes. On s'incline devant moi. Je ne vois que des crânes ou des coiffes. La seule qui ne fléchisse pas, c'est ma femme. On me parle avec respect. Yseut, elle, ne parle pas. Je lui prends la main. Elle se laisse faire. Sa main est molle et muette. Je pourrais doucement lui enserrer le cou, jusqu'à ce qu'elle devienne bleue, elle se laisserait faire aussi. Jolie, jolie femme que j'ai là - j'ai fait un bon choix. Autour de nous, les gens dansent. Elle se tient près de moi, droite, si lointaine que je voudrais mettre le feu à sa robe. Je voudrais voir son corps blanc sursauter, se raidir, puis se tordre. Je lui tiendrais les mains, sans lui faire trop de mal bien sûr. Je rêve d'entendre son cri - le cri d'Yseut brûlée vive… Parfois, allongé dans le noir, les yeux ouverts, j'imagine ses chevilles tranchées. Violence du coup, et ce sang noir qui m'aveugle. A terre, ses pieds gisent, inutiles désormais.
Pour que je vive à nouveau, il faudrait qu'elle souffre.
J'aime une femme que je déteste. J'aime une femme d'une beauté insupportable. Sa beauté m'indispose. A-t-on vu un roi observer à la dérobée une femme, de peur d'être éconduit ? Devant elle, ma couronne ne vaut rien. Elle m'abaisse au rang d'enfant craintif, maladroit. Pendant les cérémonies officielles, l'accueil des marchands, les visites du clergé, l'ouverture des tournois, je lève la main et je souris, j'écoute et je décide. J'essaie d'oublier, au fond de moi, cet enfant au regard fixe. Je suis le roi. Moi aussi j'ai la nuque haute, l'allure de mon rang. On ne résiste pas aux dommages de la vie sans leur opposer une certaine prestance.
Là, je la regarde. Elle est gênée - ça te gêne, que ton mari te regarde ? Tu as l'impression de tromper ton amant ? Mon regard doit avoir quelque chose d'inconvenant. De vorace. Devant nous, assis dans cette tribune d'honneur, les chevaliers paradent avant le tournoi. Ils nous présentent leurs hommages. Les bannières défilent, colorées. Je vois passer les boucliers en forme de grande amande, décorés de sanglier, de lions. Je ferme les yeux. J'entends le froissement métallique des armures, le piaffement des chevaux. Les cavaliers passent, guettant un signe, un imperceptible hochement de tête de leur roi. Ils puisent dans mon salut une forme de confiance, la certitude de vaincre - et moi qui n'ai même plus la force d'ouvrir les yeux. Sous la tente rouge, Yseut sourit aux jouteurs. Elle sourit, mais son regard est sans fond. Je pourrais décrire ma femme sans la voir. Joli profil. Longs cils, nez fin, peau diaphane. Ses cheveux, nattés avec des fils de lin et d'or, sont roulés sur sa nuque. Elle se tient droite. Le corps est gracile, les formes soulignées. Ma femme est vêtue d'une robe de velours pourpre, coupée à la mode de France. Froncée sur les hanches, l'étoffe tombe et se plisse jusqu'aux pieds. Cette robe étroite est recouverte d'un manteau d'hermine blanche, disposée en bandes gaufrées, dont les bords se rejoignent dès la taille. Le col de zibeline mouchetée noir et gris est fermé par une chaînette de perles. Il lui arrive aussi de couvrir son corps nu d'une simple chemise de lin ou de soie. D'autres fois, elle le cache sous un bliaut, aux manches si larges qu'elles tombent jusqu'à terre. Elle est belle, vraiment. Son amant aussi a fait un bon choix.
Quand elle dort, je me glisse hors du lit jusqu'à ses vêtements. J'aime les doublures de soie, les robes de vair, les étoffes lamées, aux plis larges. Je les prends dans mes mains, comme un corps noyé, et je plonge ma tête dedans. Je sens le parfum de sa peau, mais aussi l'odeur de l'autre.
C'est un autre qui en profite, qui palpe ma femme, l'allonge, la respire. Un autre. Yseut ne m'aime pas - qu'y puis-je ? Yseut ne m'aime pas, répète-le, répète-le à voix haute, à voix basse, répète-le sans arrêt, jusqu'à n'en plus saisir le sens (ce matin encore tu as failli oublier que ta femme ne t'aimait pas, tu t'es tourné vers elle dans le noir de la chambre pour coller ton corps contre son dos, elle a creusé les reins, instinctivement, pour te fuir, tu t'es rapproché à nouveau, alors elle t'a repoussé, doucement - tu la dégoûtes, elle ne t'aime pas, sois vigilant).
Dis-toi qu'elle sait geindre et s'ouvrir, que sa tête roule contre le ventre d'un autre. Dis-toi qu'elle peut cesser de se taire pour parler des heures entières, d'elle et du monde qui l'entoure, qu'il lui arrive même d'éclater de rire. Avec un autre. A toi, elle réserve le silence, la pose altière d'une reine, le souci de remplir son rôle. Tu voudrais te poser derrière elle, glisser le plat de ta main contre ses épaules lisses, enserrer sa nuque et prendre la masse de ses cheveux pour y plonger ta tête, mais elle se dégagerait, agacée, ou, pire : elle se laisserait faire, absente, hors d'elle-même. Tu as encore failli oublier, tiens-toi donc tranquille, écoute : tu as droit au silence et au respect des règles - c'est tout. A tes côtés, elle maintient sa fonction.
Mais les règles sont avec moi. Je suis le roi. Yseut est mon épouse. A défaut de l'intimité, je dispose encore de la proximité. Une femme mariée dort avec son mari, quelle que soit son envie. Yseut rentre au milieu de la nuit, rarement tôt le matin - elle n'est pas folle : l'adultère se paye cher, et lui, lui donc ? Que me racontera-t-il demain matin ? Qu'il a bu toute la nuit avec d'autres chevaliers ? Qu'il a marché sur la plage, en proie à une insomnie ? A moins qu'il ne l'ait, cette franchise, cette odieuse franchise : " Sire, cette nuit, j'ai couché avec votre femme, si vous saviez comme elle m'aime… "
Elle s'approche à pas de loup, silencieuse dans la chambre silencieuse. Elle contourne les fauteuils en bois, comme en plein jour. Les tapisseries sur le mur étouffent son pas. Je ne bouge pas. Je veille à respirer lentement. Elle croit que je dors. J'ai les yeux ouverts dans le noir. Elle ne me voit pas, puisque le lit est fermé par les courtines, mais je peux l'apercevoir entre deux rideaux. Ses cheveux sont encore nattés, roulés sur sa nuque. Ses doigts minces défont les lacets du corsage. Elle le dépose doucement au pied du lit. Puis elle dénoue le ruban de sa tunique, glisse l'étoffe le long de ses bras et découvre son buste. La tunique tombe à terre dans un murmure de crépon froissé. Ma femme est nue, tout près de moi. Dans l'obscurité, je distingue son ventre parcouru d'un léger frisson chaque fois qu'elle respire, sa toison blonde, ses cuisses si blanches qu'elles semblent scintiller. Elle ne bouge pas. Cette indécence me met mal à l'aise. J'attends qu'elle vienne. Elle ne vient pas. Elle reste près du lit. Je lève un peu la tête. Sa main est remontée jusqu'à son visage. Elle la respire, les yeux mi-clos, elle respire cette main, immobile, extatique, cette main qui garde l'odeur de l'autre.
Je la sais touchée. Quand elle ôte sa robe, c'est un geste déjà accompli quelques heures auparavant. Son corps sale s'ouvre et se déplie, s'allonge une seconde fois. Pour la seconde fois en une nuit, elle s'étend à côté d'un homme. Parfois, je la plains de devoir agir ainsi, en répétition, de ne pouvoir jouir du plaisir de faire quelque chose d'unique, à jamais lié au souvenir de quelqu'un. Arriver, se déshabiller, s'étendre : en parfait automate, elle répète, m'offre la pâle copie de ses récents ébats. Elle se déshabille et s'allonge, sans passion, sans hâte, comme si, méthodiquement, elle me jetait les miettes de son histoire d'amour. Je ferme les yeux, sous la nausée. Malgré la tunique fine qui la recouvre pour la nuit, je sens, des pliures de son coude, de ses seins blancs, de ses jambes, monter d'insupportables odeurs de chair et d'herbe coupée, de sueur masculine et de nuit fraîche.
Pour elle, on chasse des cerfs et des marcassins, des hommes se font embrocher dans les tournois, d'autres composent, la nuit entière, des lais qu'elle fera semblant d'écouter. Elle est tout entière habitée par un autre. A la soie, Madame préfère la terre. Aux honneurs d'un roi, la misère d'un banni. Si je suis roi d'un domaine, un vassal règne en maître sur ma femme.

2
Ce vassal, c'est mon neveu. Le fils de ma sœur. Ma sœur s'appelle Blanchefleur.
C'est un joli nom pour mourir de chagrin. Ma sœur était veuve de Rivalen, roi de Loonois. Rivalen a été tué par le duc Morgan. Le duc Morgan est un animal stupide. Il aurait mieux fait de tuer Rivalen plus tôt, alors que Blanchefleur n'était pas encore enceinte. Quand ma sœur a cessé d'attendre son mari, elle n'a pas pleuré, mais elle est devenue toute molle et faible avec son ventre gonflé comme une outre. Elle a accouché en silence, sans un cri, dans un climat sinistre. Avant de se laisser mourir, Blanchefleur a décidé que, comme toute cette histoire était affreusement triste, elle appellerait cet enfant Tristan. Elle peut être fière : il a perpétué la tradition.
J'ai recueilli cet orphelin sorti d'un corps à moitié mort. Trois ans après avoir franchi les murs de Tintagel, ma forteresse face à la mer, l'adolescent m'appelait " Père ". Bien sûr, je ne l'ai pas élevé comme Andret, un autre de mes neveux. Andret est moins courageux, moins beau aussi. Il a détesté Tristan aussitôt qu'il l'a vu. Etait-il possible de détester Tristan ? Je lui ai donné une éducation courtoise. Je lui ai appris la loyauté, la fidélité, le sens de l'honneur. Elevé jusqu'ici par un maître fidèle, Gorvenal, il savait déjà l'équitation, le lancer d'armes, le tir à l'arc, le maniement de l'épée, de la lance, et celui du bouclier en selle. Très vite, il se classa parmi les meilleurs. Je l'ai observé prendre sa place à la cour, gagner l'estime des seigneurs. Tristan s'est lié d'amitié avec Dinas de Lidan, mon sénéchal, un brave parmi les braves. Il n'a jamais répondu aux provocations d'Andret et ses barons. Lui et moi étions tellement différents que nous nous sommes rapprochés, jusqu'à faire un seul homme, qu'Yseut a coupé en deux.
J'ai offert à Tristan un cheval de Castille, vêtu d'une robe incrustée d'or de Vérone - le beau cheval, j'ai mis du temps à choisir. Lors des tournois, je l'ai vu bondir sur sa monture, j'ai vu son heaume et son bouclier rehaussé d'or, frappé d'un lion, surgir comme un boulet, et s'enfoncer dans la mêlée. Il était vainqueur. Andret fulminait, Gorvenal et Dinas de Lidan exultaient. Moi, je baissais les yeux. Il dormait dans ma chambre. Il m'accompagnait aux assemblées de justice, à la chasse. Il détestait me savoir triste, et se précipitait pour me jouer de la harpe, des heures entières. (Ecoute, écoute comme cette histoire est touchante. Laisse-toi toucher - tu as peur ? Il faudrait écrire leur histoire, la hausser jusqu'au mythe.)
Ses épaules sont devenues dures et carrées, son regard, sous ses boucles brunes, a pris une lueur frondeuse et humble à la fois. Personne ne m'était plus dévoué que lui. Un jour, il a même décapité un astrologue qui prédisait la disette de mon royaume. Parfois, il me baisait les mains, sans un mot. Il aurait combattu contre le monde entier pour me défendre. J'étais son père, son maître. J'étais son roi.
Aujourd'hui, il touche Yseut. Ma confiance s'est offerte comme la main tendue d'un aveugle. Sans moi, ils ne se seraient même pas rencontrés. Je lui ai dit : trouve-moi cette femme, Yseut, dont l'éclat des cheveux nourrit les légendes. Il m'a dit : elle est en Irlande, je vais la chercher pour vous. Alors j'ai affrété une nef et je l'ai garnie de froment, de vin et de miel. J'ai posé Tristan dessus, avec cent chevaliers. Je les ai vêtus de cotte de bure et de chape de camelin pour qu'ils aient l'air de marchands. Je leur ai donné des épées aux pommeaux incrustés de béryls et d'émeraudes. J'ai attendu. Et quand le roi d'Irlande a mis la main droite d'Yseut dans celle de Tristan, en signe qu'il se saisissait d'elle, au nom du Roi de Cornouailles, on a dit, dans le pays, qu'aucun roi n'avait jamais été mieux servi par son neveu que moi. Et quand Tristan a défloré Yseut sur la nef, au retour, on a probablement dû dire la même chose.
On dit qu'ils ont bu un philtre, tous les deux, qui les a ensorcelés, et que ce philtre m'était destiné, à moi, que l'erreur est impardonnable. Mais quand on parlera d'amour, plus tard, on pensera à eux, non à moi. Sans moi, leur romance se raconte en une phrase. Je suis rayé, banni de ma propre histoire - et c'est moi qui rends la leur vivante. J'attendais sur la plage tous les jours. J'attendais. Je guettais la silhouette de la nef. J'ai appris à un adolescent comment être le meilleur guerrier, le meilleur homme, et c'est aujourd'hui ce qui plaît à Yseut. Je ne savais pas. J'ai parlé à la bouche qui allait s'enfouir dans le corps de ma femme. J'ai mangé en face des yeux qui ont définitivement détourné son regard de moi. J'ai serré entre mes bras la tête du fils qui allait devenir mon égal et mon rival, puisque nous nous partageons la même femme.
Je finirai bien par ne plus entendre ce rire derrière mon épaule. J'avais bâti ma vie selon mon rang - je suis le roi, un roi mérite une vie digne de ce nom. On est bêtement sûr qu'en évitant le pire, on a donné le meilleur de soi. Loin, loin de moi l'erreur, la souffrance, les heures gâchées. Et voilà aujourd'hui ma vie. Ma femme geignant pour un autre. La couronne posée comme un jouet. Mon fils qui aime ma femme. Tristan et Yseut. Yseut et Tristan. Marc et Yseut ? Le bonheur, c'est le silence de l'intelligence. Si quelqu'un, un jour, m'avait dit que ma femme et mon fils adoptif s'uniraient derrière moi pour former un couple, j'aurais ri. J'adore rire.
Mon presque fils. Ma femme. Elle loin de moi, je m'assèche comme un étang au soleil. Alors je la cherche. Mais, plus elle s'approche de moi, plus je me sens seul.
Ces voleurs me doivent tout (ces voleurs, parce qu'il s'agit bien d'un vol, n'est-ce pas, mais, bien sûr, le mot vient après, après la jouissance, inconsciente, folle, d'être brisé par ceux qu'on aime, parce qu'on ne retient que l'énergie déplacée pour soi, uniquement pour soi, avant de se surprendre à prier qu'il puisse encore émerger quelqu'un de ces débris, avant de comprendre que de ce carnage, il ne ressortira personne de plus haut et de plus grand, comme on l'espérait, et qu'il s'agissait bien de piller sans amour ni joie, par mépris, par désœuvrement peut-être, ou, pire, par commodité).
J'ai offert à Yseut-la-voleuse ma terre de Cornouailles, une grande terre de lande et de granit, ouverte aux morsures du vent. Je lui ai offert la cité de Lancien, ma cour, mes paroisses, mon imprenable Tintagel aux pierres carrées. De loin, on aperçoit cette forteresse dressée sur les falaises, face à la mer. Elle est protégée par deux enceintes et un fossé. A l'intérieur, au-dessus des écuries, de la chapelle, du chenil et d'autres bâtiments, surplombant les chemins de ronde et les murs crénelés, se lève le donjon carré. Mon donjon. Il possède trois énormes pièces au rez-de-chaussée. Le sol en terre battue est recouvert de fleurs. La salle de festin embaume. Elle ouvre sur la mer. C'est dans cette salle que je reçois mes hôtes, devant une cheminée monumentale. C'est ici que Gorvenal m'a raconté cent fois l'enfance de Tristan. Le parfum des fleurs, de l'air salé, du bois brûlé, se mêle à la lumière. A Tintagel, les murs sont couverts de chandelles de suif, de torches de cire, dans des candélabres en argent. Les fenêtres de la chambre, haut placées sous le plafond, donnent sur un verger calme. De ce verger, coule un ruisseau qui traverse la chambre royale, et termine sa course dans les cuisines. Rien n'est plus doux que de s'endormir avec le bruit de l'eau au pied de son lit. Je peux être fier. J'ai planté un décor de rêve pour les deux amants. C'est grâce à moi que le visage d'Yseut se confond avec la lande, et qu'à l'instant où elle le tourne vers moi, je vois derrière elle la lande grise poursuivre ses yeux gris, le soleil blanc répondre à sa joue pâle, les branches des arbres, hautes et nues, et les cils d'Yseut se disputer l'allégeance du ciel. C'est grâce à moi qu'elle est aussi belle - qui fournit les joyaux venus de Bagdad, les lourds draps de laine de Gand, dans lesquels elle dort, les robes de sa servante Brangien, les pièces de soie qu'elle brode avec ses dames, les dîners devant la mer, qui se montre à la hauteur d'une reine ? C'est grâce à moi que Tristan jouit d'une pareille femme et d'une pareille histoire. Sans moi, Tristan et Yseut ne seraient rien. Ils me doivent tout, jusqu'à leur amour coupable.
Enfants de chiens, vous avez fait l'impossible. Il y avait dans vos vies un roi aux mains suffisamment aimantes pour rendre jaloux un pays entier. Vous étiez ma force heureuse, ma famille - mon neveu et ma femme. Il a fallu que vous cédiez aux caprices du destin pour ignorer mes mains pleines. Avant - cet " avant " que je n'aurai plus, et ces souvenirs comme des mains sorties d'un mur, qui caressent ma tête lorsque je passe -, j'étais un modèle à suivre, le souverain idéal et craint. Avant. J'inspirais la peur à ma sœur Blanchefleur. Les roitelets anglais se mettaient en garde. On me servait avec respect. J'étais haut - j'étais roi. Mais vous m'avez poussé dans la foule, hissé sur une estrade, et vous avez demandé au peuple d'applaudir un pitre aux bras coupés. Il faut venir voir ce roi qui s'agite tout seul, et brandit ses certitudes comme un pantin ses clochettes. Il faut le voir tourner sur lui-même, cligner des yeux, baisser la tête pour se protéger des cris. Il faut, une fois dans sa vie, entendre le père supplier le fils. A moi seul, je fais l'éducation d'un homme : regarde ce roi, enfant, et ne l'imite jamais. Un roi ? Une victime. Je voudrais hurler que je suis, je suis malgré la place froide du lit à mes côtés, malgré le sentiment d'immense gâchis, et celui d'immense injustice, je suis malgré leur histoire à eux, car j'ai la mienne, bien plus grande, et que s'il fallait parler d'un amour absolu, il faudrait parler du mien pour ma femme, et non du leur.
Je la regarde. Elle se caresse la nuque, le visage penché, les yeux ailleurs. Ses doigts minces effleurent légèrement sa peau. Chaque fois qu'elle l'a vu, elle revient amoureuse de son corps. Elle se touche. Elle se touche avec une infinie tendresse, là, devant moi, qui ne peux l'approcher.
Il y a, dans la pâleur d'Yseut, cette pâleur qui m'obsède, quelque chose qui m'appartient, ma part de bonheur volée. Je voudrais battre ma femme, écraser sa tête de mon talon, mordre son visage pour reprendre mon dû, mais un roi ne frappe pas son épouse, pas plus qu'il ne montre son malheur. Votre amour m'interdit d'être roi, d'être mari, d'être homme. Votre amour me crache dessus, me nie, me raye de la carte des vivants.

3
Je suis immédiatement tombé amoureux d'Yseut. Je ne fais pas les choses à moi-
tié, moi. Dix-huit jours après l'avoir vue pour la première fois, je l'ai épousée. Elle était déjà amoureuse de Tristan. Je l'ignorais, bien sûr. Mais si j'avais su ?… Je n'ai aucune prise sur les événements. Aux yeux du monde, mon amour ne compte pour rien, n'existe pas.
(Yseut, d'où te vient cette abyssale distance, qui te permet de traverser la vie sans donner l'impression de vivre ? Où sont ces provinces à l'intérieur de toi, où tu dois t'entendre rire et pleurer ? Que s'est-il passé pour que tu emmènes tes émotions loin des regards, que tu les enfermes à double tour dans une pièce que l'on s'obstine à vouloir découvrir ? Alors tu ne les laisses pas mûrir, se dorer au soleil du monde, se frotter aux mots. Tes émotions, tes sentiments et tes fêlures restent à l'état intact d'éclosion. C'est pour cela sans doute que tu sursautes comme un nouveau-né lorsqu'on s'adresse à toi, pour cela aussi que tu parles si peu, cachée derrière le protocole, habituée au silence de tes pièces secrètes. Pour cela, aussi, que tu m'apparais comme le premier cadeau du monde, mais aussi que tu me donnes le vertige - trop de secrets donnent le vertige -, tu es si différente du visage offert à la cour.) J'ai compris plus tard les décalages d'Yseut.
Les décalages de ma femme… Elle est d'une beauté fulgurante, mais la beauté l'intimide. Les jours de fête, elle ne croise pas les yeux clairs de sa servante Brangien, parée comme une princesse. Elle ne regarde pas Tristan en face. Par amour pour moi, il s'est d'abord employé à la servir avec respect. Mais, chaque fois qu'il lui adressait la parole, elle se détournait. Je l'ai observée, amusé, multiplier les ruses et détours pour éviter de l'avoir devant elle. " Il vous fait peur ? " lui ai-je un jour demandé en riant. " Non, mais il est plaisant ", a-t-elle répondu d'une voix calme, et l'assurance contrastait avec l'énormité de son aveu. Elle est faite ainsi. Lorsqu'éclate devant elle un ciel pris de convulsions par l'orage, elle s'éloigne de la fenêtre. Lorsqu'elle se tient devant la lande au coucher du soleil, baignée de lumière rouge, elle tourne bride. Il suffit que, lors d'une sortie officielle, un enfant bien mis lui sourie, ou qu'une robe incrustée de pierres attire son œil, pour qu'elle détourne immédiatement les yeux. Il ne faut jamais faire éloge de sa splendeur devant elle, au risque de s'échouer contre une indifférence que la plupart des châtelaines et des barons prennent pour un orgueilleux mépris. En réalité, la beauté, sous toutes ses formes, l'effarouche. Yseut ne regarde jamais les portraits que les graveurs font d'elle.
Moi, elle m'a regardé droit dans les yeux, dès notre première rencontre.
Je ne savais rien. J'étais sûr qu'elle se confierait un jour à moi. J'avais le temps. Un roi avec du temps : la vraie puissance. Pour la première fois, je me sentais capable de ne pas juger quelqu'un. Cela contrastait tant avec mon rôle de roi, habitué à définir le bien du mal, à punir ou gracier, que l'ampleur de ce don m'apparaissait plus grande encore. (Ecoute, écoute-toi : cette histoire n'a été vécue que par toi. Tu n'as pas vu l'immensité du ciel quand tu t'adressais à lui. Tu as cru au pouvoir sacré du langage. Il suffisait de dire pour avoir. Alors, ton erreur fut de considérer le bonheur comme un dû, non comme un privilège.)
Je me découvrais humble et fier d'avoir été choisi - je me découvrais vassal, au service d'une reine. Tristan doit sentir la même chose. Finalement, Yseut nous rapproche davantage, lui et moi. (Ecoute, écoute bien : Yseut est un miroir dans lequel tu apparais, jeune et fort, tu reconnais Tristan, et tu tends la main vers le miroir. Ecoute comme la vie n'est qu'un vaste jeu de miroirs, après cela, tu te dis roi ? Tu te prétends en quête de vérité, mais tu t'acharnes à ne vouloir saisir que les reflets.)
Tu te souviens, mais tu n'as pas voulu entendre. Très vite après le mariage, la cour a bruissé de rumeurs étranges. Quelque chose, disait-on, se tramait dans les dos. Quelque chose dont personne n'aurait pu arrêter la course. Ceux qui remercient Dieu pour avoir créé un monde centré sur l'homme, ordonné pour lui, ceux-là parlèrent d'une force dangereuse, d'une passion. De choses lues dans les livres et racontées avec gourmandise devant les cheminées, dont on se sent protégé. On est sûr de ne jamais tomber dans les pièges, pense-t-on, sans voir que ce raisonnement cache un piège plus grand encore, duquel on est déjà prisonnier : croire que le bonheur protège.
Aujourd'hui, je les entends, ces claquements de langues. Il faut être diablement heureux pour se repaître des drames des autres. Ma cour et mon peuple sont donc assez heureux pour se montrer avares et bêtes. Moi, j'ai au moins l'orgueil de ne pas être heureux. Je ne connais rien de plus nuisible que le bonheur. Un heureux ne savoure rien, il n'observe pas non plus, il n'est pas silencieux par inclination. Il n'a seulement plus rien à dire. Les heureux ont le regard poisseux d'eux-mêmes. Le bonheur amollit. Il rend moins méfiant. Je dis : un roi heureux n'est déjà plus un roi.
La Cornouailles entière a défilé devant Yseut. Elle n'a pas répondu aux regards admiratifs des nobles venus la saluer, ni à la politesse de l'évêque de Lancien. Je me souviens que le moine bénédictin Eadwine, le célèbre copiste, est venu de Canterbury pour réaliser son portrait à la plume et à l'encre. Elle a refusé, avec des mots absents. J'ai vu ses épaules pâles et son dos brillant le soir avant d'aller dormir. Elle se laissait faire, nonchalante, un peu passive, mais semblait heureuse. Elle était tendre - ce qu'il faut de tendresse élémentaire pour ne pas éveiller les soupçons. Son front contre ma joue. Un long regard. Un soupir, parfois. Moi, j'ai découvert que j'avais des mains, des yeux, une bouche, une mémoire. D'un corps, jamais je n'avais humé de parfums aussi différents. Ma femme était belle et intacte. Chaque nuit, j'étais sûr que la peau à l'intérieur de ses cuisses, très pâle, veinée de bleu, n'avait jamais été caressée que par moi.
(Rassemble, rassemble les morceaux éclatés de ton histoire, de votre histoire, à elle et toi, non pas dans l'espoir de rattraper quelque chose, il n'y a rien à sauver bien sûr, mais pour pouvoir encore te greffer à cette histoire, saisir le fil, et pactiser avec toi-même.)
Je suis donc marié depuis peu. Yseut semble appréciée. Seul Andret et ses trois barons, Guenelon, Denoalen et Gondoïne, montrent ouvertement qu'ils n'aiment ni la reine, ni Tristan. Brangien et le valet Perinis les évitent, et, lorsque la reine n'a pas besoin d'eux, ils rejoignent Gorvenal. Tristan et moi passons du temps ensemble. Lui et mon épouse s'entendent bien, je les vois discuter parfois. Mon neveu fait preuve d'un immense respect pour elle. Il s'incline, il obéit. Il a toujours un œil sur elle. Il déploie tous ses efforts pour la divertir, et c'est à lui que je dois les premiers rires d'Yseut dans sa nouvelle demeure. Mais ils ne tombent jamais dans la familiarité. Dès qu'elle lui demande une chose, il s'exécute. J'aime cette déférence. Je suis heureux, comme savent l'être les ignares. Je goûte au privilège d'homme installé. Je suis fier d'être conquis.
Mais, quand je pénètre dans la grande salle, face au conseil réuni pour l'assemblée de justice, les voix baissent d'un ton. Lorsqu'un vassal prête serment, après mon discours d'investiture, le baiser que nous échangeons provoque d'étranges réactions. Dinas de Lidan tourne son visage. Perinis sautille comme un oiseau malade. Les femmes des chevaliers appliquent un mouchoir sur leurs lèvres. Je me sens mal à l'aise. La cérémonie m'apparaît comme une scène de théâtre, où je tiens le premier rôle. L'après-midi même, un enlumineur itinérant, que les monastères de Cornouailles m'ont recommandé, vient me présenter une bible somptueuse, illustrée à la feuille d'or. Il incline la tête, fléchit le genou, ôte son couvre-chef, puis il m'embrasse. Il exécute le salut d'usage, mais quelque chose, déjà, n'est plus à sa place.
Yseut ne semble rien remarquer. Elle répond de la même façon mécanique aux enlumineurs, aux barons, aux suivantes, aux membres du clergé. Le rang de son interlocuteur ne compte pas. Elle ne s'étonne jamais, n'exige rien de particulier. Elle se tait. Elle est là. Elle est là, comme posée par hasard, avec une intensité qui me broie.
Un matin, j'ai congédié Tristan, Dinas, Gorvenal et Andret. Seul dans la chambre, j'ai ouvert mes livres. Les livres de mon pays ressemblent à des broderies d'or et de bleu. Les ventres des lettres regorgent de visages, de plantes et d'arabesques, enluminés avec grâce. J'ai plongé dans un bestiaire d'Ecosse, où les animaux exubérants, mi-chat mi-sanglier, encerclent le texte comme s'ils allaient le manger. Depuis peu, les artistes de mon royaume imitent ceux de France, livrés à l'influence byzantine. Leurs dessins sont si précis que l'on croirait des miniatures : sainte Catherine et sa roue, saint Pierre et ses cheveux gris frisés, saint Sébastien criblé de flèches. J'ai demandé ma Bible de Lambeth. Je n'ai pas lu les psaumes - à quoi bon lire, quand les livres vous ont menti - mais j'ai regardé longtemps cette miniature illustrant le songe de Jacob : ces personnages de profil, vêtus de draperies vermillon, sont pleins d'un calme que j'ai perdu. Affamé d'images, j'ai envoyé un messager à l'évêque de Winchester pour qu'il me cède son Psautier : le chaos de l'Enfer, rehaussé d'or, m'apaise.
Le soir au dîner, les broches tournent et les ménestrels caressent les harpes. L'air salé de la mer nous accompagne par saccades. Les hordes de domestiques tournoient parmi les tables, mais leurs gestes sont lents. Je me sens observé par les convives. Je tourne la tête. Ils baissent les yeux. Seul Andret ne cille pas. Derrière lui, une image tremble : dans la cheminée, un corps de sanglier tourne sur les braises rouges. Yseut, surprise, m'interroge du regard. Soudain, j'ai peur. Une peur terrible, qui me pousse loin de cette immense tablée, me colle contre le mur comme un insecte. Ma place est vide, mais les chevaliers discutent comme si j'étais là. Brangien rit. Yseut déchiquette son morceau de volaille, s'essuie les mains sur la nappe blanche et lève sa coupe en me souriant. J'essaie de répondre à son sourire, je suis le roi, j'y arrive presque. (Ecoute, ne fais pas ta mauvaise tête, salue l'Autre, salue sa violence. Qui aurait la force de survivre à la force de l'Autre ?) Je fais semblant. Je fais, sans penser. Je finis par tendre l'oreille : on dit que Mariadoc, un ami de Tristan, a surpris une conversation avec ma femme, dans le verger, en pleine nuit. On dit que la reine s'ennuie, qu'elle n'aime pas son mari, mais le neveu. Qu'elle se force à vivre auprès de lui, mais qu'elle ne pense qu'à rejoindre Tristan. On dit quantité de choses qui salissent un peu plus mon nom, et le leur.
(Moi je rêve souvent au galop d'un cheval, à la course si rapide que la peau de mon visage se tend, se raidit, avant que le vent n'ait raison d'elle. Mon visage disparaît derrière moi, happé par le vent. Tu galopes, vite, le cheval fatigue mais ça t'est égal. Tu galopes et la lande est une promesse de rédemption, tu galoperas, pourtant, le vent en pleine figure.)
Les rumeurs me glacent. L'inquiétude se déploie lentement au creux de moi. Elle me dévore et m'enivre. Je me raisonne - j'essaie. L'adultère appartient à un autre monde, celui d'en bas, déréglé, impur. En bas, c'est ma cité de Lancien, un entassement de toits et de clochers, entouré de murailles. Dans un labyrinthe de rues étroites, les échoppes débordent sur les pavés crasseux, des bancs de pierre barrent la chaussée. Les marchés, les fêtes, les processions encombrent les places où les oies et les porcs circulent entre les jambes. Les chariots se cognent aux lépreux. La ville grouille de malades, blottis sous les porches. Ils se déplacent en meutes, le pas traînant, et tapent sur des crécelles en réclamant l'aumône. Les gens se cognent entre eux, s'insultent. A Lancien, certaines filles de bourgeois ne peuvent plus se marier, après avoir été traitées de " putains " par un mauvais sire, en pleine rue. D'autres essuient les injures des frères pour avoir eu une liaison adultère. Ce genre de tromperie n'arrive pas à un roi. Il est impossible que ma femme aime mon neveu, que mon neveu aime ma femme. Ce n'est écrit nulle part. Yseut et moi sommes mariés. Je suis protégé. J'ai été désigné, moi, le roi Marc, pour être le sien. Les règles le disent, on a lu les textes : moi, et personne d'autre, mon nom est inscrit sur le registre de l'Eglise, je suis celui qui l'accompagne et qui dort avec elle. Elle m'a fait une promesse devant Dieu, devant les livres sacrés. Autrement, à quoi serviraient les églises et les abbayes qui jalonnent mes terres ? Qu'elle en aime un autre serait une énorme erreur. Aucun amour n'est au-dessus des lois. Ma femme m'aime. Les ragots sont le fruit des jalousies. Les belles châtelaines doivent assimiler le silence d'Yseut à du mépris. Certains chevaliers doivent lui reprocher son emprise sur moi. Je découvre une cour médisante, rongée par d'infectieuses pensées. (Ecoute-toi, écoute cette poitrine de vieillard qui bouge contre toi, soulève des cris sans verbe. Le soir descend, un soir comme des milliers d'autres à venir. Tu es ridicule.)
Au lever, parmi mes troupes, le soir contre sa peau, j'égrène et je rumine. Je ne veux pas savourer, non. (Ecoute les grandes mains de Tristan sur elle, et ces mots mort-nés au fond de toi, après tout, n'as-tu pas encouragé Tristan dans tout ce qu'il entreprend ? Que voudrais-tu lui dire, à lui ? Lui dire que tu as peur de ne pas comprendre l'interdit ? Lui dire qu'Yseut ressemble au plus beau cadeau que tu lui aies jamais offert ? Que tu voudrais presque encourager le choix d'Yseut, puisque Tristan est ton double en plus jeune, en plus vaillant ? Et Yseut, ta belle reine Yseut, n'est-elle pas encore plus troublante, lorsqu'elle cesse d'être reine, pour devenir celle d'un autre ?) Raisonner - un roi raisonne et maîtrise les ivresses et les peurs inconnues. Il faut comprendre les fidèles. Ils craignent de me perdre. Ils m'ont toujours connu seul. Moi qui n'avais jamais souhaité me marier, considérant Tristan comme mon héritier direct, voilà que j'amène une princesse d'Irlande, une étrangère dont je suis fou. Personne ne la connaissait, et elle surgit, d'une beauté stupéfiante, pour régner. Alors il faut comprendre : la cour a peur que je ne la délaisse. D'ailleurs, Yseut ne semble pas voir, ni entendre ces médisances. Elle est bien plus haute. Je devrais faire comme elle.
L'idée qu'Yseut pense à un autre ouvre des coffres sans fond. Silences. Des ombres grises aux murs de ma mémoire. Des échappées en guise d'explications. Mes doutes sont des fantômes à mille mains. Mes peurs sont de grands puits aux parois lisses, qui m'aspirent et me mangent. Je tombe, je claque des dents. J'ai honte.
Un soir je te regarde manger et j'attends quelque chose. J'oublie les yeux d'Andret, Dinas et Gorvenal, j'oublie Tristan. Je renvoie ta compagnie : Perinis et les suivantes s'exécutent sans mot dire. J'aperçois, dans les yeux de ta servante Brangien, une lueur d'inquiétude. Seuls dans la chambre, je te prends le bras, pour t'obliger à te tourner vers moi. Ton regard est si froid, si hautain, que, subitement, je renonce à parler. Je reste là, planté en face de toi, sans rien à te dire. Tu me fixes toujours, glaciale. Je suis muet - de plus en plus mal à l'aise. L'instant est si long que je le sens traverser ma peau, distiller mes veines et les remplir de silence. Je ne dis rien. Alors tu fais quelque chose d'irrémédiable : tu dégages ton bras, doucement, et, sans me quitter des yeux, tu soupires de lassitude.

4
Je suis tordu en deux, malade, je ferme les portes pour fuir les images. C'est mon
inquiétude, celle d'un roi - quelqu'un pour se mettre en travers ? Pour protester ? Je l'observe. Mes yeux agrippent les siens mais, dans son regard, je ne vois que mon reflet. Son regard ressemble à ces étangs immobiles que l'on trouve en bordure des forêts de Cornouailles. La surface de l'eau est plane comme un miroir, mais sous la peau lisse et obscure de l'étang, on devine les courbes d'animaux invisibles. Son regard est d'une espèce unique, rarissime : il dissimule. Certains soirs, ses yeux fouillent la pièce dans laquelle nous dînons, en compagnie des fidèles. Les viandes rôtissent dans la cheminée. Les chevaliers parlent fort. J'entends à peine la musique des harpistes qui jouent derrière moi. Yseut est assise à mes côtés. Je contemple sa tunique de soie bleue, les cheveux relevés en anneaux tressés. Ses yeux gris font le tour de la table, sautent d'un convive à l'autre, sans prendre le temps de détailler les visages. Puis elle penche légèrement la tête en avant, et ses yeux fondent dans un ailleurs qui m'est inaccessible. Elle s'éloigne. Le regard d'Yseut jalonne l'espace de points invisibles. Il me semble que ses yeux, malgré leur fixité, tissent une toile imaginaire, qu'elle seule est capable de déchiffrer. Elle essaye de s'habituer à sa nouvelle cour. L'Irlande doit lui manquer, sa mère surtout, dont elle est très proche, au point de porter le même prénom. Seule Brangien l'a suivie depuis l'Irlande. Et puis, n'est-elle pas en terre de Cornouailles, celle qui porta jadis les ennemis de son père ? Je me penche vers elle, et lui demande si je dois mettre son étrange regard sur le compte de la nostalgie. Elle sursaute. Son visage change brusquement d'expression :
" Tristesse et peine superflue, c'est ma nature, répond-elle, sourire aux lèvres. C'est aussi celle de toutes les femmes, nous purifions le cœur et nous clarifions les yeux. "
Je ne comprends rien, mais je hoche la tête. Cela n'a pas d'importance. Je lui prends la main. Je suis tout entier absorbé par elle, les yeux gris, la peau marmoréenne, les beaux cheveux blonds teintés de cuivre, ses silences, elle.
(Dégringole, et reconnais que tu as ainsi l'impression de te rapprocher d'elle, sans doute parce que la dégringolade lui ressemble, à elle, c'est un alcool qui rend malade, un parfum qui soulève le cœur. Tu t'agrippes parce que tu es roi, mais tu t'affaisses comme un homme. Et maintenant, avoue-le : un homme qui aime sa propre perte, pour être digne de sa femme qui, elle, a le courage de céder à ses désirs, et vit sa chute jusqu'au bout.)
Je ne respire que dans l'attente d'un rapprochement avec Yseut, d'un signe d'elle qui me rassurerait. J'ai sans arrêt peur de la décevoir. J'essaie d'être beau. Le matin, j'insiste pour porter sur mon manteau des agrafes d'or. En partance pour une chasse à courre, je glisse, sous la selle de mon cheval, un fier destrier de Gascogne, une couverture de soie ornée de blasons colorés. On me complimente. Je lustre mon heaume, je m'équipe des meilleurs lévriers. Je veux qu'elle soit fière de moi lorsque, après plusieurs jours, mes hommes et moi ramenons un énorme sanglier dépecé selon les règles de la vénerie. Dans la chambre, autour du ruisseau, les valets éparpillent tant de fleurs que le parfum monte à la tête. Aux dîners, j'exige des joueurs de vielle, de flûte et de psaltérion, des jongleurs, des montreurs d'animaux savants, des ménestrels récitant les meilleurs fabliaux. J'espère la faire rire, attirer son attention. Je me tiens droit, comme elle. Je me surveille. J'ai faim d'elle. Je suis jaloux des inconnus qui l'aiment aussi, des lieux qui lui ont plu, des souvenirs amassés là-bas, en Irlande. J'ai peur de son enfance, passée sans moi. J'aurais voulu être ami de toujours, confident qui l'aurait vue grandir. Je voudrais connaître ses parents, pour lesquels je ressens de la gratitude. J'ai peur de la perdre. Je veux tout connaître, tout savoir, lire sa mémoire à la recherche de nous, de notre couple, découvrir la certitude de notre histoire bien avant notre rencontre. Parce que mon amour enfle chaque jour comme un abcès, je refuse absolument l'idée qu'elle ne ressente rien pour moi. Qu'une force pareille ne trouve aucun écho, qu'elle puisse tourner à vide et rester sans réponse, cela, je ne l'envisage même pas. Plus Yseut se montre distante, plus je sens mon amour pour elle se déployer avec une puissance qui m'effraie moi-même.
(Ecoute, comme la peur de la perdre vit au creux de toi. La peur est comme une amie indésirable qui s'attarde, que tu voudrais congédier, mais tu n'oses pas, parce qu'elle est là, parce qu'elle a décidé d'être là.)
Je me rabats sur la tendresse, donc l'inquiétude, qu'elle fait naître en moi : lui dire combien elle est belle, me placer devant elle, durant les joutes, pour éviter que le soleil ne l'aveugle, la serrer le soir, de peur qu'on ne l'enlève. Ses cheveux dans ma bouche, la pliure de son coude, l'odeur de son ventre : elle se laisse faire, un peu absente, mais, lorsque ma précipitation devient maladive, lorsque je l'embrasse si fort que je la mords, ou que mes mains râpent sa peau, elle me repousse. Repousse-moi si tu veux : le plus important n'est pas ta peau. C'est toi que je veux posséder, ton cœur, le sens caché de tes phrases, le rêve de tes nuits. Je n'aspire qu'à te comprendre. Je t'aime trop pour prêter attention à mon cœur qui doute.
(Ecoute encore : tu es sûr que la meilleure façon d'oublier quelqu'un, c'est d'y penser sans arrêt. Alors, tu te dis, puisqu'Yseut, en cette heure, tente probablement de t'oublier, tu te dis qu'une fois dans sa vie, elle n'aura de cesse de penser à toi. Et tu lui demandes de t'oublier encore, pour occuper ses pensées. Tu la supplierais de t'oublier encore, comme si l'oubli de toi était la seule chose qu'elle t'eût jamais accordée.
Tu voudrais lui dire : " sois-moi fidèle, moi je le suis ", mais tu sais bien qu'avec la force des choses, elle est capable, en ce moment, ta femme adultère, de jurer à son amant qu'elle ne lui a jamais été infidèle. Elle le jure, avec une sincérité qui la fait trembler, et toi tu entres dans un monde que tu ne connais pas.
Il t'a fallu quatre hommes face à toi, le baron Andret et ses trois compagnons, pour te découvrir indésirable, et comprendre que les landes s'étendent sous le ciel comme des mensonges aux ventres ouverts. Tu les as reçus. Tu étais calme. Tu étais le roi. Tu pouvais tout entendre.)
Andret a dit, de sa voix ferme : " Il te faut savoir. Nous avons découvert que Tristan, ce Tristan que tu aimes tant, veut te déshonorer. Nous t'avions averti, tu n'as pas écouté. Il aime la reine. Tout le monde en parle. Nous sommes sûrs qu'il connaît ta femme. "

Oublier le corps, et la douleur d'un coup dans le ventre. Se souvenir. Comprendre que j'attendais cet aveu depuis longtemps. Que chaque instant qui s'était écoulé avant celui-ci ne prenait sens qu'en vue de cette révélation, dans une suite logique qui se nomme sursis. J'avais attendu cet instant de toutes mes forces et, maintenant que j'étais enfin au seuil, face à l'énormité de l'évidence, j'hésitai à comprendre. " Il " : Tristan, donc. " Ta femme " : Yseut - je n'en vois pas d'autre. " Nous " : eux. La cour. Le monde entier. " Connaît " : touche. Caresse. Invite. Reçoit. Enserre. Possède.
Je pense, si fort que ma tête en tremble : Andret est le cousin de Tristan. Il le déteste, jaloux de ma tendresse pour lui, de sa bravoure et des honneurs récoltés. Depuis le départ, il persifle contre lui. Voilà une terrible guerre entre les neveux ! Regarde, regarde-toi : tu as beau te raisonner, prendre appui sur la haine qu'Andret voue à Tristan, quelque chose s'est mis en marche. Où ? Depuis quand ? Qu'a-t-on surpris, que dit-on, qu'a-t-on vu ? " Rien, en vérité, répond Andret. Rien que tes yeux ne puissent voir, rien que tes oreilles ne puissent entendre. "
Je me tourne, et je vois un roi nu, à qui je dois sourire. On m'ôte ma dernière arme, la seule force qui pouvait encore me protéger de moi-même. Car, je me souviens, on a demandé : " aveugle " ? " Niais " ? " Indulgence ", " bêtise " peut-être. Incertitude. Dernier instant calme avant le pire. L'incertitude est un répit. Je profitais de cet espace clos dans l'âme, sans lien avec l'extérieur, où s'animaient, autonomes, mes forces de survie. Ne pas savoir aurait pu me rendre malade. Mais je préférais l'ignorance à la haine qu'aurait fait naître la vérité. Qui ne s'est jamais bouché les yeux pour ne pas être aveuglé ? Qui n'a jamais résisté plutôt que de savoir ? Quand comprendra-t-on que l'amour doit sa survie au doute ? Lever ce doute aurait signé la mort de mon couple. Par amour, j'ai préféré innocenter ma femme.
Maintenant que je sais, je suis prisonnier. Ignorant, j'étais libre. L'incertitude m'ouvrait un domaine vierge, que je peuplais d'espoirs extravagants. Elle m'offrait l'illusion de pouvoir tout écrire une seconde fois, tout inventer. Tout croire. Je pouvais me permettre d'imaginer ma femme fidèle. Pas aimante : l'angoisse de la perdre me rend trop humble. Simplement fidèle.



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