Clara
Dupont-Monod
La folie du roi Marc
roman
Clara Dupont-Monod est née en
1973 à Paris. Etudes d'ancien
français à la Sorbonne. Elle est
grand reporter à l'Evénement du
Jeudi. Elle est l'auteur d'un premier roman,
Eova Luciole (Grasset)
1
e
m'appelle Marc, je suis roi de Cornouailles et ma
femme me trompe.
Elle s'appelle Yseut. Elle est très belle.
Elle a deux immenses yeux gris posés sur un
visage pâle. Sa chevelure est longue, d'un
blond roux et doré, tellement épaisse
qu'elle semble respirer. Son corps est mince et
souple. Il se déplace en silence. Ma femme
est éblouissante. Elle a le royaume à
ses pieds. Mais elle ne regarde jamais vraiment
autour d'elle. Elle se contente de poser les yeux,
sans douceur ni fierté. Sa bouche est grande
et rose mais elle se tait, souvent. Elle se tait et
mes mains fourmillent, je ne supporte pas son
mutisme. Derrière son silence, je l'entends
ordonner le saccage de ma vie. Derrière sa
bouche de menteuse, sa peau blonde, je la vois
s'acharner, avec calme, avec une étonnante
maîtrise d'elle-même.
Les jours de fête, Yseut pose sur ses cheveux
un diadème d'or très fin, serti
d'émeraudes, de saphirs et de
calcédoines. Elle aime aussi natter ses
cheveux avec des rubans. Moi, je les
préfère libres, flottants dans la
lumière du soir.
Je la voudrais accroupie devant moi. Accroupie, non
pas à genoux - cela suppose encore une
noblesse de l'asservissement. Accroupie, au service
de personne, dans une position ridicule, pour le
seul plaisir de la voir ramassée sur
elle-même. Accroupie comme si elle se
soulageait à terre. Une reine dans la
position d'un crapaud. Elle me fait honte. J'ai
honte d'elle, comme un frisson de joie.
Tu pilles, tranquille. Tu pilles et moi je ne peux
que t'aimer, sans vivre. Tu me gênes pour
vivre - tu me gênes même pour mourir.
La souffrance est tout ce qu'il me reste de notre
histoire. Renoncer à ma douleur, c'est te
perdre. Alors, dis-moi un peu : que me restera-t-il
si je te pardonne ?
Moi je suis un roi sérieux. Je ne pille
personne. Je veille. Un maître prend soin de
ses gens. On n'est jamais seul au sein d'une cour.
Yseut ne se déplace pas sans sa servante
Brangien, son jeune valet Perinis ainsi que ses
dames et ses suivantes. Vassaux, chapelains, barons
et chevaliers me suivent. Certains fidèles
dorment dans la chambre royale, près de mon
lit. Un roi nourrit sa cour. J'aime voir les
cavaliers et les dames manger deux à deux
dans la même écuelle, partager la
même coupe. Même les
arrière-vassaux sont conviés à
ma table. J'ordonne six services, jamais moins. Le
merlan, le hareng et la morue ont été
pêchés le matin même. Le gibier
semble remuer encore. J'ordonne que l'on parfume
les mets de girofle et de fleur de safran, venu de
l'autre côté de la mer. Les fruits
viennent du verger de Tintagel, mon château.
Je choisis le pain de seigle et le miel
auprès de mes meilleurs paysans. Les
châtelaines sont vêtues de soie de
Lucques et de Damas. Je demande des nappes de
Flandre, des salières d'argent, ainsi que
des jongleurs et des harpistes. On s'incline devant
moi. Je ne vois que des crânes ou des
coiffes. La seule qui ne fléchisse pas,
c'est ma femme. On me parle avec respect. Yseut,
elle, ne parle pas. Je lui prends la main. Elle se
laisse faire. Sa main est molle et muette. Je
pourrais doucement lui enserrer le cou,
jusqu'à ce qu'elle devienne bleue, elle se
laisserait faire aussi. Jolie, jolie femme que j'ai
là - j'ai fait un bon choix. Autour de nous,
les gens dansent. Elle se tient près de moi,
droite, si lointaine que je voudrais mettre le feu
à sa robe. Je voudrais voir son corps blanc
sursauter, se raidir, puis se tordre. Je lui
tiendrais les mains, sans lui faire trop de mal
bien sûr. Je rêve d'entendre son cri -
le cri d'Yseut brûlée vive
Parfois, allongé dans le noir, les yeux
ouverts, j'imagine ses chevilles tranchées.
Violence du coup, et ce sang noir qui m'aveugle. A
terre, ses pieds gisent, inutiles
désormais.
Pour que je vive à nouveau, il faudrait
qu'elle souffre.
J'aime une femme que je déteste. J'aime une
femme d'une beauté insupportable. Sa
beauté m'indispose. A-t-on vu un roi
observer à la dérobée une
femme, de peur d'être éconduit ?
Devant elle, ma couronne ne vaut rien. Elle
m'abaisse au rang d'enfant craintif, maladroit.
Pendant les cérémonies officielles,
l'accueil des marchands, les visites du
clergé, l'ouverture des tournois, je
lève la main et je souris, j'écoute
et je décide. J'essaie d'oublier, au fond de
moi, cet enfant au regard fixe. Je suis le roi. Moi
aussi j'ai la nuque haute, l'allure de mon rang. On
ne résiste pas aux dommages de la vie sans
leur opposer une certaine prestance.
Là, je la regarde. Elle est
gênée - ça te gêne, que
ton mari te regarde ? Tu as l'impression de tromper
ton amant ? Mon regard doit avoir quelque chose
d'inconvenant. De vorace. Devant nous, assis dans
cette tribune d'honneur, les chevaliers paradent
avant le tournoi. Ils nous présentent leurs
hommages. Les bannières défilent,
colorées. Je vois passer les boucliers en
forme de grande amande, décorés de
sanglier, de lions. Je ferme les yeux. J'entends le
froissement métallique des armures, le
piaffement des chevaux. Les cavaliers passent,
guettant un signe, un imperceptible hochement de
tête de leur roi. Ils puisent dans mon salut
une forme de confiance, la certitude de vaincre -
et moi qui n'ai même plus la force d'ouvrir
les yeux. Sous la tente rouge, Yseut sourit aux
jouteurs. Elle sourit, mais son regard est sans
fond. Je pourrais décrire ma femme sans la
voir. Joli profil. Longs cils, nez fin, peau
diaphane. Ses cheveux, nattés avec des fils
de lin et d'or, sont roulés sur sa nuque.
Elle se tient droite. Le corps est gracile, les
formes soulignées. Ma femme est vêtue
d'une robe de velours pourpre, coupée
à la mode de France. Froncée sur les
hanches, l'étoffe tombe et se plisse
jusqu'aux pieds. Cette robe étroite est
recouverte d'un manteau d'hermine blanche,
disposée en bandes gaufrées, dont les
bords se rejoignent dès la taille. Le col de
zibeline mouchetée noir et gris est
fermé par une chaînette de perles. Il
lui arrive aussi de couvrir son corps nu d'une
simple chemise de lin ou de soie. D'autres fois,
elle le cache sous un bliaut, aux manches si larges
qu'elles tombent jusqu'à terre. Elle est
belle, vraiment. Son amant aussi a fait un bon
choix.
Quand elle dort, je me glisse hors du lit
jusqu'à ses vêtements. J'aime les
doublures de soie, les robes de vair, les
étoffes lamées, aux plis larges. Je
les prends dans mes mains, comme un corps
noyé, et je plonge ma tête dedans. Je
sens le parfum de sa peau, mais aussi l'odeur de
l'autre.
C'est un autre qui en profite, qui palpe ma femme,
l'allonge, la respire. Un autre. Yseut ne m'aime
pas - qu'y puis-je ? Yseut ne m'aime pas,
répète-le, répète-le
à voix haute, à voix basse,
répète-le sans arrêt,
jusqu'à n'en plus saisir le sens (ce matin
encore tu as failli oublier que ta femme ne
t'aimait pas, tu t'es tourné vers elle dans
le noir de la chambre pour coller ton corps contre
son dos, elle a creusé les reins,
instinctivement, pour te fuir, tu t'es
rapproché à nouveau, alors elle t'a
repoussé, doucement - tu la
dégoûtes, elle ne t'aime pas, sois
vigilant).
Dis-toi qu'elle sait geindre et s'ouvrir, que sa
tête roule contre le ventre d'un autre.
Dis-toi qu'elle peut cesser de se taire pour parler
des heures entières, d'elle et du monde qui
l'entoure, qu'il lui arrive même
d'éclater de rire. Avec un autre. A toi,
elle réserve le silence, la pose
altière d'une reine, le souci de remplir son
rôle. Tu voudrais te poser derrière
elle, glisser le plat de ta main contre ses
épaules lisses, enserrer sa nuque et prendre
la masse de ses cheveux pour y plonger ta
tête, mais elle se dégagerait,
agacée, ou, pire : elle se laisserait faire,
absente, hors d'elle-même. Tu as encore
failli oublier, tiens-toi donc tranquille,
écoute : tu as droit au silence et au
respect des règles - c'est tout. A tes
côtés, elle maintient sa fonction.
Mais les règles sont avec moi. Je suis le
roi. Yseut est mon épouse. A défaut
de l'intimité, je dispose encore de la
proximité. Une femme mariée dort avec
son mari, quelle que soit son envie. Yseut rentre
au milieu de la nuit, rarement tôt le matin -
elle n'est pas folle : l'adultère se paye
cher, et lui, lui donc ? Que me racontera-t-il
demain matin ? Qu'il a bu toute la nuit avec
d'autres chevaliers ? Qu'il a marché sur la
plage, en proie à une insomnie ? A moins
qu'il ne l'ait, cette franchise, cette odieuse
franchise : " Sire, cette nuit, j'ai couché
avec votre femme, si vous saviez comme elle
m'aime
"
Elle s'approche à pas de loup, silencieuse
dans la chambre silencieuse. Elle contourne les
fauteuils en bois, comme en plein jour. Les
tapisseries sur le mur étouffent son pas. Je
ne bouge pas. Je veille à respirer
lentement. Elle croit que je dors. J'ai les yeux
ouverts dans le noir. Elle ne me voit pas, puisque
le lit est fermé par les courtines, mais je
peux l'apercevoir entre deux rideaux. Ses cheveux
sont encore nattés, roulés sur sa
nuque. Ses doigts minces défont les lacets
du corsage. Elle le dépose doucement au pied
du lit. Puis elle dénoue le ruban de sa
tunique, glisse l'étoffe le long de ses bras
et découvre son buste. La tunique tombe
à terre dans un murmure de crépon
froissé. Ma femme est nue, tout près
de moi. Dans l'obscurité, je distingue son
ventre parcouru d'un léger frisson chaque
fois qu'elle respire, sa toison blonde, ses cuisses
si blanches qu'elles semblent scintiller. Elle ne
bouge pas. Cette indécence me met mal
à l'aise. J'attends qu'elle vienne. Elle ne
vient pas. Elle reste près du lit. Je
lève un peu la tête. Sa main est
remontée jusqu'à son visage. Elle la
respire, les yeux mi-clos, elle respire cette main,
immobile, extatique, cette main qui garde l'odeur
de l'autre.
Je la sais touchée. Quand elle ôte sa
robe, c'est un geste déjà accompli
quelques heures auparavant. Son corps sale s'ouvre
et se déplie, s'allonge une seconde fois.
Pour la seconde fois en une nuit, elle
s'étend à côté d'un
homme. Parfois, je la plains de devoir agir ainsi,
en répétition, de ne pouvoir jouir du
plaisir de faire quelque chose d'unique, à
jamais lié au souvenir de quelqu'un.
Arriver, se déshabiller, s'étendre :
en parfait automate, elle répète,
m'offre la pâle copie de ses récents
ébats. Elle se déshabille et
s'allonge, sans passion, sans hâte, comme si,
méthodiquement, elle me jetait les miettes
de son histoire d'amour. Je ferme les yeux, sous la
nausée. Malgré la tunique fine qui la
recouvre pour la nuit, je sens, des pliures de son
coude, de ses seins blancs, de ses jambes, monter
d'insupportables odeurs de chair et d'herbe
coupée, de sueur masculine et de nuit
fraîche.
Pour elle, on chasse des cerfs et des marcassins,
des hommes se font embrocher dans les tournois,
d'autres composent, la nuit entière, des
lais qu'elle fera semblant d'écouter. Elle
est tout entière habitée par un
autre. A la soie, Madame préfère la
terre. Aux honneurs d'un roi, la misère d'un
banni. Si je suis roi d'un domaine, un vassal
règne en maître sur ma femme.
2
Ce vassal, c'est mon neveu. Le fils de ma
sur. Ma sur s'appelle Blanchefleur.
C'est un joli nom pour mourir de chagrin. Ma
sur était veuve de Rivalen, roi de
Loonois. Rivalen a été tué par
le duc Morgan. Le duc Morgan est un animal stupide.
Il aurait mieux fait de tuer Rivalen plus
tôt, alors que Blanchefleur n'était
pas encore enceinte. Quand ma sur a
cessé d'attendre son mari, elle n'a pas
pleuré, mais elle est devenue toute molle et
faible avec son ventre gonflé comme une
outre. Elle a accouché en silence, sans un
cri, dans un climat sinistre. Avant de se laisser
mourir, Blanchefleur a décidé que,
comme toute cette histoire était
affreusement triste, elle appellerait cet enfant
Tristan. Elle peut être fière : il a
perpétué la tradition.
J'ai recueilli cet orphelin sorti d'un corps
à moitié mort. Trois ans après
avoir franchi les murs de Tintagel, ma forteresse
face à la mer, l'adolescent m'appelait "
Père ". Bien sûr, je ne l'ai pas
élevé comme Andret, un autre de mes
neveux. Andret est moins courageux, moins beau
aussi. Il a détesté Tristan
aussitôt qu'il l'a vu. Etait-il possible de
détester Tristan ? Je lui ai donné
une éducation courtoise. Je lui ai appris la
loyauté, la fidélité, le sens
de l'honneur. Elevé jusqu'ici par un
maître fidèle, Gorvenal, il savait
déjà l'équitation, le lancer
d'armes, le tir à l'arc, le maniement de
l'épée, de la lance, et celui du
bouclier en selle. Très vite, il se classa
parmi les meilleurs. Je l'ai observé prendre
sa place à la cour, gagner l'estime des
seigneurs. Tristan s'est lié d'amitié
avec Dinas de Lidan, mon sénéchal, un
brave parmi les braves. Il n'a jamais
répondu aux provocations d'Andret et ses
barons. Lui et moi étions tellement
différents que nous nous sommes
rapprochés, jusqu'à faire un seul
homme, qu'Yseut a coupé en deux.
J'ai offert à Tristan un cheval de Castille,
vêtu d'une robe incrustée d'or de
Vérone - le beau cheval, j'ai mis du temps
à choisir. Lors des tournois, je l'ai vu
bondir sur sa monture, j'ai vu son heaume et son
bouclier rehaussé d'or, frappé d'un
lion, surgir comme un boulet, et s'enfoncer dans la
mêlée. Il était vainqueur.
Andret fulminait, Gorvenal et Dinas de Lidan
exultaient. Moi, je baissais les yeux. Il dormait
dans ma chambre. Il m'accompagnait aux
assemblées de justice, à la chasse.
Il détestait me savoir triste, et se
précipitait pour me jouer de la harpe, des
heures entières. (Ecoute, écoute
comme cette histoire est touchante. Laisse-toi
toucher - tu as peur ? Il faudrait écrire
leur histoire, la hausser jusqu'au mythe.)
Ses épaules sont devenues dures et
carrées, son regard, sous ses boucles
brunes, a pris une lueur frondeuse et humble
à la fois. Personne ne m'était plus
dévoué que lui. Un jour, il a
même décapité un astrologue qui
prédisait la disette de mon royaume.
Parfois, il me baisait les mains, sans un mot. Il
aurait combattu contre le monde entier pour me
défendre. J'étais son père,
son maître. J'étais son roi.
Aujourd'hui, il touche Yseut. Ma confiance s'est
offerte comme la main tendue d'un aveugle. Sans
moi, ils ne se seraient même pas
rencontrés. Je lui ai dit : trouve-moi cette
femme, Yseut, dont l'éclat des cheveux
nourrit les légendes. Il m'a dit : elle est
en Irlande, je vais la chercher pour vous. Alors
j'ai affrété une nef et je l'ai
garnie de froment, de vin et de miel. J'ai
posé Tristan dessus, avec cent chevaliers.
Je les ai vêtus de cotte de bure et de chape
de camelin pour qu'ils aient l'air de marchands. Je
leur ai donné des épées aux
pommeaux incrustés de béryls et
d'émeraudes. J'ai attendu. Et quand le roi
d'Irlande a mis la main droite d'Yseut dans celle
de Tristan, en signe qu'il se saisissait d'elle, au
nom du Roi de Cornouailles, on a dit, dans le pays,
qu'aucun roi n'avait jamais été mieux
servi par son neveu que moi. Et quand Tristan a
défloré Yseut sur la nef, au retour,
on a probablement dû dire la même
chose.
On dit qu'ils ont bu un philtre, tous les deux, qui
les a ensorcelés, et que ce philtre
m'était destiné, à moi, que
l'erreur est impardonnable. Mais quand on parlera
d'amour, plus tard, on pensera à eux, non
à moi. Sans moi, leur romance se raconte en
une phrase. Je suis rayé, banni de ma propre
histoire - et c'est moi qui rends la leur vivante.
J'attendais sur la plage tous les jours.
J'attendais. Je guettais la silhouette de la nef.
J'ai appris à un adolescent comment
être le meilleur guerrier, le meilleur homme,
et c'est aujourd'hui ce qui plaît à
Yseut. Je ne savais pas. J'ai parlé à
la bouche qui allait s'enfouir dans le corps de ma
femme. J'ai mangé en face des yeux qui ont
définitivement détourné son
regard de moi. J'ai serré entre mes bras la
tête du fils qui allait devenir mon
égal et mon rival, puisque nous nous
partageons la même femme.
Je finirai bien par ne plus entendre ce rire
derrière mon épaule. J'avais
bâti ma vie selon mon rang - je suis le roi,
un roi mérite une vie digne de ce nom. On
est bêtement sûr qu'en évitant
le pire, on a donné le meilleur de soi.
Loin, loin de moi l'erreur, la souffrance, les
heures gâchées. Et voilà
aujourd'hui ma vie. Ma femme geignant pour un
autre. La couronne posée comme un jouet. Mon
fils qui aime ma femme. Tristan et Yseut. Yseut et
Tristan. Marc et Yseut ? Le bonheur, c'est le
silence de l'intelligence. Si quelqu'un, un jour,
m'avait dit que ma femme et mon fils adoptif
s'uniraient derrière moi pour former un
couple, j'aurais ri. J'adore rire.
Mon presque fils. Ma femme. Elle loin de moi, je
m'assèche comme un étang au soleil.
Alors je la cherche. Mais, plus elle s'approche de
moi, plus je me sens seul.
Ces voleurs me doivent tout (ces voleurs, parce
qu'il s'agit bien d'un vol, n'est-ce pas, mais,
bien sûr, le mot vient après,
après la jouissance, inconsciente, folle,
d'être brisé par ceux qu'on aime,
parce qu'on ne retient que l'énergie
déplacée pour soi, uniquement pour
soi, avant de se surprendre à prier qu'il
puisse encore émerger quelqu'un de ces
débris, avant de comprendre que de ce
carnage, il ne ressortira personne de plus haut et
de plus grand, comme on l'espérait, et qu'il
s'agissait bien de piller sans amour ni joie, par
mépris, par désuvrement
peut-être, ou, pire, par
commodité).
J'ai offert à Yseut-la-voleuse ma terre de
Cornouailles, une grande terre de lande et de
granit, ouverte aux morsures du vent. Je lui ai
offert la cité de Lancien, ma cour, mes
paroisses, mon imprenable Tintagel aux pierres
carrées. De loin, on aperçoit cette
forteresse dressée sur les falaises, face
à la mer. Elle est protégée
par deux enceintes et un fossé. A
l'intérieur, au-dessus des écuries,
de la chapelle, du chenil et d'autres
bâtiments, surplombant les chemins de ronde
et les murs crénelés, se lève
le donjon carré. Mon donjon. Il
possède trois énormes pièces
au rez-de-chaussée. Le sol en terre battue
est recouvert de fleurs. La salle de festin
embaume. Elle ouvre sur la mer. C'est dans cette
salle que je reçois mes hôtes, devant
une cheminée monumentale. C'est ici que
Gorvenal m'a raconté cent fois l'enfance de
Tristan. Le parfum des fleurs, de l'air
salé, du bois brûlé, se
mêle à la lumière. A Tintagel,
les murs sont couverts de chandelles de suif, de
torches de cire, dans des candélabres en
argent. Les fenêtres de la chambre, haut
placées sous le plafond, donnent sur un
verger calme. De ce verger, coule un ruisseau qui
traverse la chambre royale, et termine sa course
dans les cuisines. Rien n'est plus doux que de
s'endormir avec le bruit de l'eau au pied de son
lit. Je peux être fier. J'ai planté un
décor de rêve pour les deux amants.
C'est grâce à moi que le visage
d'Yseut se confond avec la lande, et qu'à
l'instant où elle le tourne vers moi, je
vois derrière elle la lande grise poursuivre
ses yeux gris, le soleil blanc répondre
à sa joue pâle, les branches des
arbres, hautes et nues, et les cils d'Yseut se
disputer l'allégeance du ciel. C'est
grâce à moi qu'elle est aussi belle -
qui fournit les joyaux venus de Bagdad, les lourds
draps de laine de Gand, dans lesquels elle dort,
les robes de sa servante Brangien, les
pièces de soie qu'elle brode avec ses dames,
les dîners devant la mer, qui se montre
à la hauteur d'une reine ? C'est grâce
à moi que Tristan jouit d'une pareille femme
et d'une pareille histoire. Sans moi, Tristan et
Yseut ne seraient rien. Ils me doivent tout,
jusqu'à leur amour coupable.
Enfants de chiens, vous avez fait l'impossible. Il
y avait dans vos vies un roi aux mains suffisamment
aimantes pour rendre jaloux un pays entier. Vous
étiez ma force heureuse, ma famille - mon
neveu et ma femme. Il a fallu que vous
cédiez aux caprices du destin pour ignorer
mes mains pleines. Avant - cet " avant " que je
n'aurai plus, et ces souvenirs comme des mains
sorties d'un mur, qui caressent ma tête
lorsque je passe -, j'étais un modèle
à suivre, le souverain idéal et
craint. Avant. J'inspirais la peur à ma
sur Blanchefleur. Les roitelets anglais se
mettaient en garde. On me servait avec respect.
J'étais haut - j'étais roi. Mais vous
m'avez poussé dans la foule, hissé
sur une estrade, et vous avez demandé au
peuple d'applaudir un pitre aux bras coupés.
Il faut venir voir ce roi qui s'agite tout seul, et
brandit ses certitudes comme un pantin ses
clochettes. Il faut le voir tourner sur
lui-même, cligner des yeux, baisser la
tête pour se protéger des cris. Il
faut, une fois dans sa vie, entendre le père
supplier le fils. A moi seul, je fais
l'éducation d'un homme : regarde ce roi,
enfant, et ne l'imite jamais. Un roi ? Une victime.
Je voudrais hurler que je suis, je suis
malgré la place froide du lit à mes
côtés, malgré le sentiment
d'immense gâchis, et celui d'immense
injustice, je suis malgré leur histoire
à eux, car j'ai la mienne, bien plus grande,
et que s'il fallait parler d'un amour absolu, il
faudrait parler du mien pour ma femme, et non du
leur.
Je la regarde. Elle se caresse la nuque, le visage
penché, les yeux ailleurs. Ses doigts minces
effleurent légèrement sa peau. Chaque
fois qu'elle l'a vu, elle revient amoureuse de son
corps. Elle se touche. Elle se touche avec une
infinie tendresse, là, devant moi, qui ne
peux l'approcher.
Il y a, dans la pâleur d'Yseut, cette
pâleur qui m'obsède, quelque chose qui
m'appartient, ma part de bonheur volée. Je
voudrais battre ma femme, écraser sa
tête de mon talon, mordre son visage pour
reprendre mon dû, mais un roi ne frappe pas
son épouse, pas plus qu'il ne montre son
malheur. Votre amour m'interdit d'être roi,
d'être mari, d'être homme. Votre amour
me crache dessus, me nie, me raye de la carte des
vivants.
3
Je suis immédiatement tombé amoureux
d'Yseut. Je ne fais pas les choses à
moi-
tié, moi. Dix-huit jours après
l'avoir vue pour la première fois, je l'ai
épousée. Elle était
déjà amoureuse de Tristan. Je
l'ignorais, bien sûr. Mais si j'avais su
?
Je n'ai aucune prise sur les
événements. Aux yeux du monde, mon
amour ne compte pour rien, n'existe pas.
(Yseut, d'où te vient cette abyssale
distance, qui te permet de traverser la vie sans
donner l'impression de vivre ? Où sont ces
provinces à l'intérieur de toi,
où tu dois t'entendre rire et pleurer ? Que
s'est-il passé pour que tu emmènes
tes émotions loin des regards, que tu les
enfermes à double tour dans une pièce
que l'on s'obstine à vouloir
découvrir ? Alors tu ne les laisses pas
mûrir, se dorer au soleil du monde, se
frotter aux mots. Tes émotions, tes
sentiments et tes fêlures restent à
l'état intact d'éclosion. C'est pour
cela sans doute que tu sursautes comme un
nouveau-né lorsqu'on s'adresse à toi,
pour cela aussi que tu parles si peu, cachée
derrière le protocole, habituée au
silence de tes pièces secrètes. Pour
cela, aussi, que tu m'apparais comme le premier
cadeau du monde, mais aussi que tu me donnes le
vertige - trop de secrets donnent le vertige -, tu
es si différente du visage offert à
la cour.) J'ai compris plus tard les
décalages d'Yseut.
Les décalages de ma femme
Elle est
d'une beauté fulgurante, mais la
beauté l'intimide. Les jours de fête,
elle ne croise pas les yeux clairs de sa servante
Brangien, parée comme une princesse. Elle ne
regarde pas Tristan en face. Par amour pour moi, il
s'est d'abord employé à la servir
avec respect. Mais, chaque fois qu'il lui adressait
la parole, elle se détournait. Je l'ai
observée, amusé, multiplier les ruses
et détours pour éviter de l'avoir
devant elle. " Il vous fait peur ? " lui ai-je un
jour demandé en riant. " Non, mais il est
plaisant ", a-t-elle répondu d'une voix
calme, et l'assurance contrastait avec
l'énormité de son aveu. Elle est
faite ainsi. Lorsqu'éclate devant elle un
ciel pris de convulsions par l'orage, elle
s'éloigne de la fenêtre. Lorsqu'elle
se tient devant la lande au coucher du soleil,
baignée de lumière rouge, elle tourne
bride. Il suffit que, lors d'une sortie officielle,
un enfant bien mis lui sourie, ou qu'une robe
incrustée de pierres attire son il,
pour qu'elle détourne immédiatement
les yeux. Il ne faut jamais faire éloge de
sa splendeur devant elle, au risque de
s'échouer contre une indifférence que
la plupart des châtelaines et des barons
prennent pour un orgueilleux mépris. En
réalité, la beauté, sous
toutes ses formes, l'effarouche. Yseut ne regarde
jamais les portraits que les graveurs font
d'elle.
Moi, elle m'a regardé droit dans les yeux,
dès notre première rencontre.
Je ne savais rien. J'étais sûr qu'elle
se confierait un jour à moi. J'avais le
temps. Un roi avec du temps : la vraie puissance.
Pour la première fois, je me sentais capable
de ne pas juger quelqu'un. Cela contrastait tant
avec mon rôle de roi, habitué à
définir le bien du mal, à punir ou
gracier, que l'ampleur de ce don m'apparaissait
plus grande encore. (Ecoute, écoute-toi :
cette histoire n'a été vécue
que par toi. Tu n'as pas vu l'immensité du
ciel quand tu t'adressais à lui. Tu as cru
au pouvoir sacré du langage. Il suffisait de
dire pour avoir. Alors, ton erreur fut de
considérer le bonheur comme un dû, non
comme un privilège.)
Je me découvrais humble et fier d'avoir
été choisi - je me découvrais
vassal, au service d'une reine. Tristan doit sentir
la même chose. Finalement, Yseut nous
rapproche davantage, lui et moi. (Ecoute,
écoute bien : Yseut est un miroir dans
lequel tu apparais, jeune et fort, tu reconnais
Tristan, et tu tends la main vers le miroir. Ecoute
comme la vie n'est qu'un vaste jeu de miroirs,
après cela, tu te dis roi ? Tu te
prétends en quête de
vérité, mais tu t'acharnes à
ne vouloir saisir que les reflets.)
Tu te souviens, mais tu n'as pas voulu entendre.
Très vite après le mariage, la cour a
bruissé de rumeurs étranges. Quelque
chose, disait-on, se tramait dans les dos. Quelque
chose dont personne n'aurait pu arrêter la
course. Ceux qui remercient Dieu pour avoir
créé un monde centré sur
l'homme, ordonné pour lui, ceux-là
parlèrent d'une force dangereuse, d'une
passion. De choses lues dans les livres et
racontées avec gourmandise devant les
cheminées, dont on se sent
protégé. On est sûr de ne
jamais tomber dans les pièges, pense-t-on,
sans voir que ce raisonnement cache un piège
plus grand encore, duquel on est déjà
prisonnier : croire que le bonheur
protège.
Aujourd'hui, je les entends, ces claquements de
langues. Il faut être diablement heureux pour
se repaître des drames des autres. Ma cour et
mon peuple sont donc assez heureux pour se montrer
avares et bêtes. Moi, j'ai au moins l'orgueil
de ne pas être heureux. Je ne connais rien de
plus nuisible que le bonheur. Un heureux ne savoure
rien, il n'observe pas non plus, il n'est pas
silencieux par inclination. Il n'a seulement plus
rien à dire. Les heureux ont le regard
poisseux d'eux-mêmes. Le bonheur amollit. Il
rend moins méfiant. Je dis : un roi heureux
n'est déjà plus un roi.
La Cornouailles entière a
défilé devant Yseut. Elle n'a pas
répondu aux regards admiratifs des nobles
venus la saluer, ni à la politesse de
l'évêque de Lancien. Je me souviens
que le moine bénédictin Eadwine, le
célèbre copiste, est venu de
Canterbury pour réaliser son portrait
à la plume et à l'encre. Elle a
refusé, avec des mots absents. J'ai vu ses
épaules pâles et son dos brillant le
soir avant d'aller dormir. Elle se laissait faire,
nonchalante, un peu passive, mais semblait
heureuse. Elle était tendre - ce qu'il faut
de tendresse élémentaire pour ne pas
éveiller les soupçons. Son front
contre ma joue. Un long regard. Un soupir, parfois.
Moi, j'ai découvert que j'avais des mains,
des yeux, une bouche, une mémoire. D'un
corps, jamais je n'avais humé de parfums
aussi différents. Ma femme était
belle et intacte. Chaque nuit, j'étais
sûr que la peau à l'intérieur
de ses cuisses, très pâle,
veinée de bleu, n'avait jamais
été caressée que par moi.
(Rassemble, rassemble les morceaux
éclatés de ton histoire, de votre
histoire, à elle et toi, non pas dans
l'espoir de rattraper quelque chose, il n'y a rien
à sauver bien sûr, mais pour pouvoir
encore te greffer à cette histoire, saisir
le fil, et pactiser avec toi-même.)
Je suis donc marié depuis peu. Yseut semble
appréciée. Seul Andret et ses trois
barons, Guenelon, Denoalen et Gondoïne,
montrent ouvertement qu'ils n'aiment ni la reine,
ni Tristan. Brangien et le valet Perinis les
évitent, et, lorsque la reine n'a pas besoin
d'eux, ils rejoignent Gorvenal. Tristan et moi
passons du temps ensemble. Lui et mon épouse
s'entendent bien, je les vois discuter parfois. Mon
neveu fait preuve d'un immense respect pour elle.
Il s'incline, il obéit. Il a toujours un
il sur elle. Il déploie tous ses
efforts pour la divertir, et c'est à lui que
je dois les premiers rires d'Yseut dans sa nouvelle
demeure. Mais ils ne tombent jamais dans la
familiarité. Dès qu'elle lui demande
une chose, il s'exécute. J'aime cette
déférence. Je suis heureux, comme
savent l'être les ignares. Je goûte au
privilège d'homme installé. Je suis
fier d'être conquis.
Mais, quand je pénètre dans la grande
salle, face au conseil réuni pour
l'assemblée de justice, les voix baissent
d'un ton. Lorsqu'un vassal prête serment,
après mon discours d'investiture, le baiser
que nous échangeons provoque
d'étranges réactions. Dinas de Lidan
tourne son visage. Perinis sautille comme un oiseau
malade. Les femmes des chevaliers appliquent un
mouchoir sur leurs lèvres. Je me sens mal
à l'aise. La cérémonie
m'apparaît comme une scène de
théâtre, où je tiens le premier
rôle. L'après-midi même, un
enlumineur itinérant, que les
monastères de Cornouailles m'ont
recommandé, vient me présenter une
bible somptueuse, illustrée à la
feuille d'or. Il incline la tête,
fléchit le genou, ôte son couvre-chef,
puis il m'embrasse. Il exécute le salut
d'usage, mais quelque chose, déjà,
n'est plus à sa place.
Yseut ne semble rien remarquer. Elle répond
de la même façon mécanique aux
enlumineurs, aux barons, aux suivantes, aux membres
du clergé. Le rang de son interlocuteur ne
compte pas. Elle ne s'étonne jamais, n'exige
rien de particulier. Elle se tait. Elle est
là. Elle est là, comme posée
par hasard, avec une intensité qui me
broie.
Un matin, j'ai congédié Tristan,
Dinas, Gorvenal et Andret. Seul dans la chambre,
j'ai ouvert mes livres. Les livres de mon pays
ressemblent à des broderies d'or et de bleu.
Les ventres des lettres regorgent de visages, de
plantes et d'arabesques, enluminés avec
grâce. J'ai plongé dans un bestiaire
d'Ecosse, où les animaux exubérants,
mi-chat mi-sanglier, encerclent le texte comme
s'ils allaient le manger. Depuis peu, les artistes
de mon royaume imitent ceux de France,
livrés à l'influence byzantine. Leurs
dessins sont si précis que l'on croirait des
miniatures : sainte Catherine et sa roue, saint
Pierre et ses cheveux gris frisés, saint
Sébastien criblé de flèches.
J'ai demandé ma Bible de Lambeth. Je n'ai
pas lu les psaumes - à quoi bon lire, quand
les livres vous ont menti - mais j'ai
regardé longtemps cette miniature illustrant
le songe de Jacob : ces personnages de profil,
vêtus de draperies vermillon, sont pleins
d'un calme que j'ai perdu. Affamé d'images,
j'ai envoyé un messager à
l'évêque de Winchester pour qu'il me
cède son Psautier : le chaos de l'Enfer,
rehaussé d'or, m'apaise.
Le soir au dîner, les broches tournent et les
ménestrels caressent les harpes. L'air
salé de la mer nous accompagne par saccades.
Les hordes de domestiques tournoient parmi les
tables, mais leurs gestes sont lents. Je me sens
observé par les convives. Je tourne la
tête. Ils baissent les yeux. Seul Andret ne
cille pas. Derrière lui, une image tremble :
dans la cheminée, un corps de sanglier
tourne sur les braises rouges. Yseut, surprise,
m'interroge du regard. Soudain, j'ai peur. Une peur
terrible, qui me pousse loin de cette immense
tablée, me colle contre le mur comme un
insecte. Ma place est vide, mais les chevaliers
discutent comme si j'étais là.
Brangien rit. Yseut déchiquette son morceau
de volaille, s'essuie les mains sur la nappe
blanche et lève sa coupe en me souriant.
J'essaie de répondre à son sourire,
je suis le roi, j'y arrive presque. (Ecoute, ne
fais pas ta mauvaise tête, salue l'Autre,
salue sa violence. Qui aurait la force de survivre
à la force de l'Autre ?) Je fais semblant.
Je fais, sans penser. Je finis par tendre l'oreille
: on dit que Mariadoc, un ami de Tristan, a surpris
une conversation avec ma femme, dans le verger, en
pleine nuit. On dit que la reine s'ennuie, qu'elle
n'aime pas son mari, mais le neveu. Qu'elle se
force à vivre auprès de lui, mais
qu'elle ne pense qu'à rejoindre Tristan. On
dit quantité de choses qui salissent un peu
plus mon nom, et le leur.
(Moi je rêve souvent au galop d'un cheval,
à la course si rapide que la peau de mon
visage se tend, se raidit, avant que le vent n'ait
raison d'elle. Mon visage disparaît
derrière moi, happé par le vent. Tu
galopes, vite, le cheval fatigue mais ça
t'est égal. Tu galopes et la lande est une
promesse de rédemption, tu galoperas,
pourtant, le vent en pleine figure.)
Les rumeurs me glacent. L'inquiétude se
déploie lentement au creux de moi. Elle me
dévore et m'enivre. Je me raisonne -
j'essaie. L'adultère appartient à un
autre monde, celui d'en bas,
déréglé, impur. En bas, c'est
ma cité de Lancien, un entassement de toits
et de clochers, entouré de murailles. Dans
un labyrinthe de rues étroites, les
échoppes débordent sur les
pavés crasseux, des bancs de pierre barrent
la chaussée. Les marchés, les
fêtes, les processions encombrent les places
où les oies et les porcs circulent entre les
jambes. Les chariots se cognent aux lépreux.
La ville grouille de malades, blottis sous les
porches. Ils se déplacent en meutes, le pas
traînant, et tapent sur des crécelles
en réclamant l'aumône. Les gens se
cognent entre eux, s'insultent. A Lancien,
certaines filles de bourgeois ne peuvent plus se
marier, après avoir été
traitées de " putains " par un mauvais sire,
en pleine rue. D'autres essuient les injures des
frères pour avoir eu une liaison
adultère. Ce genre de tromperie n'arrive pas
à un roi. Il est impossible que ma femme
aime mon neveu, que mon neveu aime ma femme. Ce
n'est écrit nulle part. Yseut et moi sommes
mariés. Je suis protégé. J'ai
été désigné, moi, le
roi Marc, pour être le sien. Les
règles le disent, on a lu les textes : moi,
et personne d'autre, mon nom est inscrit sur le
registre de l'Eglise, je suis celui qui
l'accompagne et qui dort avec elle. Elle m'a fait
une promesse devant Dieu, devant les livres
sacrés. Autrement, à quoi serviraient
les églises et les abbayes qui jalonnent mes
terres ? Qu'elle en aime un autre serait une
énorme erreur. Aucun amour n'est au-dessus
des lois. Ma femme m'aime. Les ragots sont le fruit
des jalousies. Les belles châtelaines doivent
assimiler le silence d'Yseut à du
mépris. Certains chevaliers doivent lui
reprocher son emprise sur moi. Je découvre
une cour médisante, rongée par
d'infectieuses pensées. (Ecoute-toi,
écoute cette poitrine de vieillard qui bouge
contre toi, soulève des cris sans verbe. Le
soir descend, un soir comme des milliers d'autres
à venir. Tu es ridicule.)
Au lever, parmi mes troupes, le soir contre sa
peau, j'égrène et je rumine. Je ne
veux pas savourer, non. (Ecoute les grandes mains
de Tristan sur elle, et ces mots mort-nés au
fond de toi, après tout, n'as-tu pas
encouragé Tristan dans tout ce qu'il
entreprend ? Que voudrais-tu lui dire, à lui
? Lui dire que tu as peur de ne pas comprendre
l'interdit ? Lui dire qu'Yseut ressemble au plus
beau cadeau que tu lui aies jamais offert ? Que tu
voudrais presque encourager le choix d'Yseut,
puisque Tristan est ton double en plus jeune, en
plus vaillant ? Et Yseut, ta belle reine Yseut,
n'est-elle pas encore plus troublante, lorsqu'elle
cesse d'être reine, pour devenir celle d'un
autre ?) Raisonner - un roi raisonne et
maîtrise les ivresses et les peurs inconnues.
Il faut comprendre les fidèles. Ils
craignent de me perdre. Ils m'ont toujours connu
seul. Moi qui n'avais jamais souhaité me
marier, considérant Tristan comme mon
héritier direct, voilà que
j'amène une princesse d'Irlande, une
étrangère dont je suis fou. Personne
ne la connaissait, et elle surgit, d'une
beauté stupéfiante, pour
régner. Alors il faut comprendre : la cour a
peur que je ne la délaisse. D'ailleurs,
Yseut ne semble pas voir, ni entendre ces
médisances. Elle est bien plus haute. Je
devrais faire comme elle.
L'idée qu'Yseut pense à un autre
ouvre des coffres sans fond. Silences. Des ombres
grises aux murs de ma mémoire. Des
échappées en guise d'explications.
Mes doutes sont des fantômes à mille
mains. Mes peurs sont de grands puits aux parois
lisses, qui m'aspirent et me mangent. Je tombe, je
claque des dents. J'ai honte.
Un soir je te regarde manger et j'attends quelque
chose. J'oublie les yeux d'Andret, Dinas et
Gorvenal, j'oublie Tristan. Je renvoie ta compagnie
: Perinis et les suivantes s'exécutent sans
mot dire. J'aperçois, dans les yeux de ta
servante Brangien, une lueur d'inquiétude.
Seuls dans la chambre, je te prends le bras, pour
t'obliger à te tourner vers moi. Ton regard
est si froid, si hautain, que, subitement, je
renonce à parler. Je reste là,
planté en face de toi, sans rien à te
dire. Tu me fixes toujours, glaciale. Je suis muet
- de plus en plus mal à l'aise. L'instant
est si long que je le sens traverser ma peau,
distiller mes veines et les remplir de silence. Je
ne dis rien. Alors tu fais quelque chose
d'irrémédiable : tu dégages
ton bras, doucement, et, sans me quitter des yeux,
tu soupires de lassitude.
4
Je suis tordu en deux, malade, je ferme les portes
pour fuir les images. C'est mon
inquiétude, celle d'un roi - quelqu'un pour
se mettre en travers ? Pour protester ? Je
l'observe. Mes yeux agrippent les siens mais, dans
son regard, je ne vois que mon reflet. Son regard
ressemble à ces étangs immobiles que
l'on trouve en bordure des forêts de
Cornouailles. La surface de l'eau est plane comme
un miroir, mais sous la peau lisse et obscure de
l'étang, on devine les courbes d'animaux
invisibles. Son regard est d'une espèce
unique, rarissime : il dissimule. Certains soirs,
ses yeux fouillent la pièce dans laquelle
nous dînons, en compagnie des fidèles.
Les viandes rôtissent dans la
cheminée. Les chevaliers parlent fort.
J'entends à peine la musique des harpistes
qui jouent derrière moi. Yseut est assise
à mes côtés. Je contemple sa
tunique de soie bleue, les cheveux relevés
en anneaux tressés. Ses yeux gris font le
tour de la table, sautent d'un convive à
l'autre, sans prendre le temps de détailler
les visages. Puis elle penche
légèrement la tête en avant, et
ses yeux fondent dans un ailleurs qui m'est
inaccessible. Elle s'éloigne. Le regard
d'Yseut jalonne l'espace de points invisibles. Il
me semble que ses yeux, malgré leur
fixité, tissent une toile imaginaire,
qu'elle seule est capable de déchiffrer.
Elle essaye de s'habituer à sa nouvelle
cour. L'Irlande doit lui manquer, sa mère
surtout, dont elle est très proche, au point
de porter le même prénom. Seule
Brangien l'a suivie depuis l'Irlande. Et puis,
n'est-elle pas en terre de Cornouailles, celle qui
porta jadis les ennemis de son père ? Je me
penche vers elle, et lui demande si je dois mettre
son étrange regard sur le compte de la
nostalgie. Elle sursaute. Son visage change
brusquement d'expression :
" Tristesse et peine superflue, c'est ma nature,
répond-elle, sourire aux lèvres.
C'est aussi celle de toutes les femmes, nous
purifions le cur et nous clarifions les yeux.
"
Je ne comprends rien, mais je hoche la tête.
Cela n'a pas d'importance. Je lui prends la main.
Je suis tout entier absorbé par elle, les
yeux gris, la peau marmoréenne, les beaux
cheveux blonds teintés de cuivre, ses
silences, elle.
(Dégringole, et reconnais que tu as ainsi
l'impression de te rapprocher d'elle, sans doute
parce que la dégringolade lui ressemble,
à elle, c'est un alcool qui rend malade, un
parfum qui soulève le cur. Tu
t'agrippes parce que tu es roi, mais tu t'affaisses
comme un homme. Et maintenant, avoue-le : un homme
qui aime sa propre perte, pour être digne de
sa femme qui, elle, a le courage de céder
à ses désirs, et vit sa chute
jusqu'au bout.)
Je ne respire que dans l'attente d'un rapprochement
avec Yseut, d'un signe d'elle qui me rassurerait.
J'ai sans arrêt peur de la décevoir.
J'essaie d'être beau. Le matin, j'insiste
pour porter sur mon manteau des agrafes d'or. En
partance pour une chasse à courre, je
glisse, sous la selle de mon cheval, un fier
destrier de Gascogne, une couverture de soie
ornée de blasons colorés. On me
complimente. Je lustre mon heaume, je
m'équipe des meilleurs lévriers. Je
veux qu'elle soit fière de moi lorsque,
après plusieurs jours, mes hommes et moi
ramenons un énorme sanglier
dépecé selon les règles de la
vénerie. Dans la chambre, autour du
ruisseau, les valets éparpillent tant de
fleurs que le parfum monte à la tête.
Aux dîners, j'exige des joueurs de vielle, de
flûte et de psaltérion, des jongleurs,
des montreurs d'animaux savants, des
ménestrels récitant les meilleurs
fabliaux. J'espère la faire rire, attirer
son attention. Je me tiens droit, comme elle. Je me
surveille. J'ai faim d'elle. Je suis jaloux des
inconnus qui l'aiment aussi, des lieux qui lui ont
plu, des souvenirs amassés là-bas, en
Irlande. J'ai peur de son enfance, passée
sans moi. J'aurais voulu être ami de
toujours, confident qui l'aurait vue grandir. Je
voudrais connaître ses parents, pour lesquels
je ressens de la gratitude. J'ai peur de la perdre.
Je veux tout connaître, tout savoir, lire sa
mémoire à la recherche de nous, de
notre couple, découvrir la certitude de
notre histoire bien avant notre rencontre. Parce
que mon amour enfle chaque jour comme un
abcès, je refuse absolument l'idée
qu'elle ne ressente rien pour moi. Qu'une force
pareille ne trouve aucun écho, qu'elle
puisse tourner à vide et rester sans
réponse, cela, je ne l'envisage même
pas. Plus Yseut se montre distante, plus je sens
mon amour pour elle se déployer avec une
puissance qui m'effraie moi-même.
(Ecoute, comme la peur de la perdre vit au creux de
toi. La peur est comme une amie indésirable
qui s'attarde, que tu voudrais congédier,
mais tu n'oses pas, parce qu'elle est là,
parce qu'elle a décidé d'être
là.)
Je me rabats sur la tendresse, donc
l'inquiétude, qu'elle fait naître en
moi : lui dire combien elle est belle, me placer
devant elle, durant les joutes, pour éviter
que le soleil ne l'aveugle, la serrer le soir, de
peur qu'on ne l'enlève. Ses cheveux dans ma
bouche, la pliure de son coude, l'odeur de son
ventre : elle se laisse faire, un peu absente,
mais, lorsque ma précipitation devient
maladive, lorsque je l'embrasse si fort que je la
mords, ou que mes mains râpent sa peau, elle
me repousse. Repousse-moi si tu veux : le plus
important n'est pas ta peau. C'est toi que je veux
posséder, ton cur, le sens
caché de tes phrases, le rêve de tes
nuits. Je n'aspire qu'à te comprendre. Je
t'aime trop pour prêter attention à
mon cur qui doute.
(Ecoute encore : tu es sûr que la meilleure
façon d'oublier quelqu'un, c'est d'y penser
sans arrêt. Alors, tu te dis, puisqu'Yseut,
en cette heure, tente probablement de t'oublier, tu
te dis qu'une fois dans sa vie, elle n'aura de
cesse de penser à toi. Et tu lui demandes de
t'oublier encore, pour occuper ses pensées.
Tu la supplierais de t'oublier encore, comme si
l'oubli de toi était la seule chose qu'elle
t'eût jamais accordée.
Tu voudrais lui dire : " sois-moi fidèle,
moi je le suis ", mais tu sais bien qu'avec la
force des choses, elle est capable, en ce moment,
ta femme adultère, de jurer à son
amant qu'elle ne lui a jamais été
infidèle. Elle le jure, avec une
sincérité qui la fait trembler, et
toi tu entres dans un monde que tu ne connais
pas.
Il t'a fallu quatre hommes face à toi, le
baron Andret et ses trois compagnons, pour te
découvrir indésirable, et comprendre
que les landes s'étendent sous le ciel comme
des mensonges aux ventres ouverts. Tu les as
reçus. Tu étais calme. Tu
étais le roi. Tu pouvais tout entendre.)
Andret a dit, de sa voix ferme : " Il te faut
savoir. Nous avons découvert que Tristan, ce
Tristan que tu aimes tant, veut te
déshonorer. Nous t'avions averti, tu n'as
pas écouté. Il aime la reine. Tout le
monde en parle. Nous sommes sûrs qu'il
connaît ta femme. "
Oublier le corps, et la douleur d'un coup dans le
ventre. Se souvenir. Comprendre que j'attendais cet
aveu depuis longtemps. Que chaque instant qui
s'était écoulé avant celui-ci
ne prenait sens qu'en vue de cette
révélation, dans une suite logique
qui se nomme sursis. J'avais attendu cet instant de
toutes mes forces et, maintenant que j'étais
enfin au seuil, face à
l'énormité de l'évidence,
j'hésitai à comprendre. " Il " :
Tristan, donc. " Ta femme " : Yseut - je n'en vois
pas d'autre. " Nous " : eux. La cour. Le monde
entier. " Connaît " : touche. Caresse.
Invite. Reçoit. Enserre. Possède.
Je pense, si fort que ma tête en tremble :
Andret est le cousin de Tristan. Il le
déteste, jaloux de ma tendresse pour lui, de
sa bravoure et des honneurs récoltés.
Depuis le départ, il persifle contre lui.
Voilà une terrible guerre entre les neveux !
Regarde, regarde-toi : tu as beau te raisonner,
prendre appui sur la haine qu'Andret voue à
Tristan, quelque chose s'est mis en marche.
Où ? Depuis quand ? Qu'a-t-on surpris, que
dit-on, qu'a-t-on vu ? " Rien, en
vérité, répond Andret. Rien
que tes yeux ne puissent voir, rien que tes
oreilles ne puissent entendre. "
Je me tourne, et je vois un roi nu, à qui je
dois sourire. On m'ôte ma dernière
arme, la seule force qui pouvait encore me
protéger de moi-même. Car, je me
souviens, on a demandé : " aveugle " ? "
Niais " ? " Indulgence ", " bêtise "
peut-être. Incertitude. Dernier instant calme
avant le pire. L'incertitude est un répit.
Je profitais de cet espace clos dans l'âme,
sans lien avec l'extérieur, où
s'animaient, autonomes, mes forces de survie. Ne
pas savoir aurait pu me rendre malade. Mais je
préférais l'ignorance à la
haine qu'aurait fait naître la
vérité. Qui ne s'est jamais
bouché les yeux pour ne pas être
aveuglé ? Qui n'a jamais
résisté plutôt que de savoir ?
Quand comprendra-t-on que l'amour doit sa survie au
doute ? Lever ce doute aurait signé la mort
de mon couple. Par amour, j'ai
préféré innocenter ma
femme.
Maintenant que je sais, je suis prisonnier.
Ignorant, j'étais libre. L'incertitude
m'ouvrait un domaine vierge, que je peuplais
d'espoirs extravagants. Elle m'offrait l'illusion
de pouvoir tout écrire une seconde fois,
tout inventer. Tout croire. Je pouvais me permettre
d'imaginer ma femme fidèle. Pas aimante :
l'angoisse de la perdre me rend trop humble.
Simplement fidèle.
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