Stella Duffy
La chambre des vies oubliées
Stella Duffy est née à Londres en 1963 et
a passé son enfance en Nouvelle-Zélande. Elle est
l'auteur de plusieurs romans noirs, dont quatre ont paru en français
au Serpent à Plumes : Beneath the Blonde (1998), Les effeuilleuses
(1999), Déferlante (2001) et Chair fraîche (2002).
Elle écrit aussi pour la radio et le théâtre,
où elle s'illustre également en tant que comédienne.
La Chambre des vies oubliées, sélectionné pour
le Orange Prize britannique en 2008, est son premier roman littéraire.
1
'hiver. Lundi matin.
Un canapé perpendiculaire à la rue empiète
sur un tiers du trottoir, et les passants le contournent, les uns
se hâtant pour attraper le bus, les autres le train. La plupart
ne se plaignent pas - la plupart ont d'autres soucis. Il pleut,
il fait froid, on est en janvier et une nouvelle année a
débuté, alors que celle qui vient de s'achever a les
yeux encore bouffis de sommeil. Le canapé se trouve à
précisé-ment 5,06 kilomètres de la statue d'Éros,
à vol d'oiseau. Ce même oiseau qui, perché sur
les branches nues du lilas de Chine, grappille les fourmis et houspille
les enfants. Le canapé est un peu plus proche du palais de
Westminster, du Savoy, du Royal Festival Hall et du fleuve. Il se
situe en outre à équidistance de Brixton et Cam-berwell,
dans une rue parallèle à la Tamise ventrue, sous la
ligne bleue figurant le cours d'eau sur le plan du métro,
au cur d'un secteur où les chauffeurs de taxi londoniens
n'aiment guère s'aventurer.
Robert Sutton se lève à six heures trente chaque
jour ouvré. En hiver, c'est encore plus dur, pas de soleil
pour le tirer du lit, l'arthrite au genou, le mal de dos, et cette
brûlure au revers de la main causée par la presse à
chemises, toujours pas cicatrisée alors qu'elle remonte à
quinze jours. Il va du salon, où il dort, à la salle
de bains, puis à la cuisine : son train-train, six fois par
semaine. Le dimanche aussi, mais une heure plus tard. Il a bien
essayé de faire la grasse matinée, mais au bout de
cinquante ans, le corps a pris le pli.
Dan est assis depuis pas loin d'une heure, lorsque Charlie traverse
la chaussée d'un pas traînant, sans se préoccuper
des feux ni des voitures, et s'installe à l'autre bout du
sofa. Il pose avec circonspection ses fesses osseuses sur le mince
coussin, se méfiant des ressorts capricieux et de l'humidité
consécutive à l'averse nocturne. Alors qu'il caresse
le tissu, il remarque pour la première fois le sang séché
qui s'est incrusté dans les crevasses de sa main, et se demande
comment il s'est coupé la nuit dernière, s'il a eu
mal. L'étoffe du canapé rappelle à Charlie
les épais rideaux du salon chez sa grand-mère ; des
bandes jaunes et vertes sur un fond rouge sombre qui virait au puce
sale, après avoir vingt ans durant protégé
le tapis du soleil, arrêté les courants d'air et maintenu
la pièce dans un perpétuel crépuscule. Mémé
Fisher prétendait les avoir récupérés
pendant la guerre, quand elle était en garnison à
Windsor, même qu'elle avait vu la princesse Elizabeth jouer
dans Aladin à Noël, et que les soldats de faction devaient
subir Margaret Rose, une sacrée drôlesse celle-là,
qui jetait des graviers sur leurs casques métalliques du
deuxième étage ; les rideaux en question se trouvaient
au château, jusqu'au jour où la vieille souveraine,
en l'occurrence la reine mère, s'en était lassée.
Charlie imaginait mal l'héritière du trône se
trémousser en collants sur une scène tandis que les
combats faisaient rage, Mémé Fisher charriait dans
les bégonias, c'est sûr, en revanche, il aimait bien
penser que les tentures qui arrêtaient les dangereux rayons
du soleil à Bermondsey permet-taient de masquer une lumière
plus pernicieuse encore pendant la guerre.
Robert se prépare une tasse de thé et fait griller
deux tranches de pain de mie qu'il laisse légèrement
roussir. Beurre Anchor et confiture de framboises Robertson. A sept
heures, il allume la radio. Les informations ne l'intéressent
pas, il les lira dans son journal un peu plus tard, mais il ne supporte
pas l'idée de passer une demi-heure dans cet appartement
sans autres bruits que les siens.
Charlie adresse un signe de tête à son vieux copain,
ouvre la canette qu'il transportait dans sa poche, et prend une
longue lampée de bière tiédie contre son corps,
avant de porter un toast d'aluminium à la santé de
son ami. Il suit le regard de Dan qui observe le magasin de viande
et légumes halal, situé en face de leur refuge. Depuis
une heure, le nouveau propriétaire vaque aux préparatifs
d'ouverture, il a sorti ses étals et envahi le trottoir avec
un assortiment de primeurs digne d'un supermarché, érigeant
une montagne précaire de cagettes sur une fausse pelouse
vert fané.
A sept heures quarante-cinq, rasé, lavé et habillé,
Robert emprunte la ruelle qui longe la maison pour rejoindre la
devanture de son établissement ; la clé se loge dans
la serrure, le lourd rideau métallique se lève. Il
sourit à la jeune femme pressée dont les talons claquent,
adresse un signe de tête aux vendeurs de kebabs qui font déjà
chauffer l'huile des frites en prévision du coup de feu d'avant
les cours. A sept heures cinquante-cinq, Robert tourne la pancarte
côté " Ouvert " et prend son poste derrière
le comptoir. Prêt.
Le commerçant du magasin halal a presque terminé
sa mise en place.
- Y se débrouille, lance Dan, si bas que ses mots se noient
dans le fracas matinal, le ronronnement paresseux du bus, le train
au-dessus d'eux, le bébé qui braille dans l'embouteillage.
Charlie se redresse, regarde en face, perplexe. Dan renouvelle sa
tentative. Cette fois, il secoue la tête pour permettre à
ses paroles de circuler plus librement à travers la purée
de pois qui flotte dans son cerveau, magma de bières volées
et de voix anciennes, depuis longtemps déconnectées
de leurs propriétaires originels. Il cligne les yeux à
deux reprises et avance le front, son cou tendu hérissé
de chaume. Enfin, il se tourne vers Charlie, accepte une autre Special
Brew, tout en pointant son maigre pouce crasseux vers le magasin
au coin de la rue.
- Y se débrouille bien. Le nouveau. Pas mal son étalage.
Coloré. Exactement ce qui manquait ici.
Là, il interrompt sa tirade saccadée pour s'imprégner
de la scène, le matin d'hiver, le ciel gris, les vieilles
briques grises, la route gris sale, les poivrons rouge éclatant,
puis répète avec un hochement de tête péremptoire
: " Coloré. " Dan ouvre sa canette et range la
languette dans sa poche, où elle en rejoint d'autres, reliquats
de sa consommation des derniers jours ; elles tintent faiblement
quand il bouge, comme s'il avait des clés, comme s'il avait
une porte à verrouiller. Il aspire une longue goulée
de liquide rendu mousseux par la démarche chaloupée
de Charlie et la laisse descendre dans sa gorge, avant de se sentir
autorisé à reprendre, attentif à tenir sa bière,
à tenir son cap.
- Les gaz. Je leur ai dit. Ces saloperies de gaz d'échappement,
les patates les absorbent. Faudrait les couvrir. Les patates vertes,
elles vont nous tuer. Et eux avec. Les poivrons rouges à
côté des patates vertes. N'importe quoi. Mais tu crois
qu'ils écouteraient, ces abrutis ? Tu parles. La bidoche,
je dis pas, la bidoche, je m'incline. C'est pas moi qui vais les
emmerder avec ça, je me permettrais pas, leur bidoche, halal,
casher, trucmuche, pas mon truc, m'en tape. Ils peuvent bien faire
ce qu'ils veulent avec.
Charlie opine d'un air pénétré.
Dan décrit des arcs de cercle avec sa boîte pour appuyer
sa démonstration, tandis que de l'autre main il repousse
les mots, les idées et les images qui se pressent autour
de lui, l'importunent quand il n'en veut pas et le désertent
au moment où il aurait besoin de compagnie, lorsque la nuit
est trop longue et qu'il n'en peut plus d'attendre l'arrivée
de Charlie.
- Avec la bidoche, ils savent y faire, je dis pas. Mais ils vont
pas m'apprendre à faire pousser des patates. J'avais un petit
jardin à Streatham, près du chemin, près du
fer, près de la voie de chemin de fer...
Satisfait d'avoir remis son discours sur les rails, Dan prend le
temps de sourire à l'oiseau bleu vif sur sa gauche, le bleu
évident pour lui, invisible aux autres. Il s'interrompt,
reconnaissant, puis reprend.
- C'était y a une paye, tu sais, une paye, avant qu'elle...
une paye... et...
Une grande inspiration, une autre gorgée, il va y arriver,
trouver la fin de sa phrase.
- Je plantais des patates. Et j'assurais, ouais j'assurais. Planteur.
Planté. Je sais, les gaz d'échappement... On peut
pas les mettre comme ça dans la rue. Non mais t'as vu ce
bus, tu l'as vu ?
Charlie tourne la tête vers le 345 d'où descendent
une demi-douzaine d'élèves et regarde les gosses qui
traversent devant le véhicule, les gaz qui s'échappent
à l'arrière.
- Elles absorbent tout, les patates. L'amidon. Les trucs chimiques,
je veux dire, toute la merde. Elles absorbent. Tous, elles nous
tueront tous.
Convaincu par son argumentation, sa phrase menée à
peu près là où il le souhaitait, Dan jubile,
s'enfonçant dans les profondeurs humides du vieux canapé
pourri.
- Raides morts.
Ces derniers mots, il les offre au jeune gars de type indien qui
se dirige vers le pressing situé à l'intersection,
après la gare, il est déjà huit heures dix,
et ce rendez-vous est trop important pour faire une entrée
échevelée, pour arriver fébrile et en retard.
Les deux hommes se carrent au fond de leur siège, coude levé,
bière au fond du gosier, petit déjeuner à la
main, journée entamée.
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