Dinesh D'Souza
POURQUOI IL FAUT AIMER L'AMÉRIQUE
Né en Inde, Dinesh D'Souza a émigré
aux Etats-Unis pour ses études et a depuis adopté
la nationalité américaine. Diplômé de
Darthmouth College en 1983, ancien analyste de la politique intérieure
à la Maison Blanche (sous l'administration Reagan), il est
aujourd'hui Directeur de Recherche pour la Hoover Institution, à
l'université de Stanford. Il est l'auteur, entre autres,
de Illiberal Education (traduit chez Gallimard sous le titre L'Education
contre les libertés. Politiques de la race et du sexe sur
les campus américains, et paru en 1993).
I.
Pourquoi tant de haine ?
L'Amérique et ses ennemis
Le cri qui vient du cœur du croyant triomphe de tout, même de la Maison-Blanche.
AYATOLLAH KHOMEYNI
vant que les terroristes ne détruisent le World Trade Center, ne fassent s'écraser un avion sur le Pentagone et ne lancent leur campagne pour introduire en Amérique les horreurs d'un Moyen-Orient ravagé par la guerre, la vie aux États-Unis était placide, voire un brin ennuyeuse. La vie politique y était dominée par le problème de la " cagnotte " de la Sécurité sociale : sujet de discussion d'autant plus curieux qu'il n'existe point de cagnotte et qu'il n'en a jamais existé. Pour se changer les idées ou se distraire, les Américains pouvaient suivre le scandale autour des frasques du représentant démocrate Gary Condit ou regarder des émissions de " télé-réalité " du type Survivor. Les fous du volant, un homme mordu par un requin ou la présence de joueurs trop âgés dans le championnat de base-ball des minimes faisaient la une de la presse. Le principal problème des compagnies aériennes était celui du " syndrome de la classe économique " : en fait, un désagrément des gens obèses se plaignant d'avoir les jambes raides au terme de vols long-courriers !
Autant de bagatelles et de sottises que les terroristes balayèrent d'un revers de main. Dans un acte d'un culot extrême témoignant aussi d'une coordination et d'un savoir-faire technique considérables, dix-neuf hommes prirent le contrôle de quatre appareils commerciaux, en lancèrent deux contre les tours jumelles du World Trade Center et en précipitèrent un autre sur le Pentagone. Le quatrième avion manqua sa cible - peut-être la Maison-Blanche ou Camp David - pour aller s'écraser dans les bois de Pennsylvanie. En un seul jour d'infamie, le 11 septembre 2001, les terroristes avaient fait plus de trois mille morts.
Depuis Pearl Harbor, qui l'avait entraînée dans la Seconde Guerre mondiale, jamais l'Amérique n'avait été directement attaquée par une puissance étrangère. Mais encore y avait-il une différence. Pearl Harbor se trouve à Hawaï, pas sur le continent américain. De surcroît, il s'agissait d'une opération militaire dirigée contre l'US Navy. A l'opposé, les terroristes ont frappé New York, et la plupart des victimes ont été des civils. Il faudrait remonter à plus d'un siècle, à la guerre de Sécession, pour compter un si grand nombre de victimes américaines en un seul jour. Pour ce qui est des victimes civiles, jamais les citoyens américains n'avaient connu pareil carnage. Selon l'historien David McCullough, le 11 septembre fut le jour le plus noir de toute l'histoire de l'Amérique.
En proie au chagrin et à nos tristes souvenirs, nous voici donc en guerre contre les forces du terrorisme. Une guerre déclarée, comme celle qui a vu le renversement du régime des Talibans, mais aussi clandestine, avec ses campagnes secrètes visant à identifier et détruire les réseaux et cellules ennemis. Une guerre qui s'est installée au cœur même de l'Amérique, parmi une population qui doit gérer sa peur de nouvelles attaques, y compris celles usant d'armes biologiques, chimiques et - qu'à Dieu ne plaise - nucléaires. Il s'agit en outre d'une guerre d'un type nouveau, contre un ennemi qui refuse de s'identifier. Notre ennemi est un régime terroriste implanté dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis. Il se compose d'hommes fort étranges, dont nous ne savons pas encore les noms et dont les mobiles et l'inspiration nous demeurent opaques. Et cet ennemi mène ses opérations au nom de l'islam, une des grandes religions de ce monde et une très ancienne civilisation qui s'est, d'une certaine façon, transformée en pépinière de fanatisme et de terrorisme.
Connaissez votre ennemi, enseigne Clausewitz, et vous pourrez le combattre. Malgré nos premiers succès en Afghanistan, il n'est pas sûr que nous comprenions très bien le nôtre. En effet, cette incompréhension américaine est devenue flagrante dans les jours qui ont suivi le 11 septembre, lorsque nos dirigeants et experts n'ont cessé de marteler que les terroristes étaient des " lâches ", des " lâches anonymes ". Le président Bush a été le premier à employer cette expression, largement répétée par la suite. L'idée sous-jacente est que les terroristes ont visé lâchement des femmes et des enfants. Ce qu'ils n'ont pas fait, bien entendu. Qui se trouvait à bord des avions détournés ou dans le World Trade Center ne leur importait guère. De fait, la plupart des victimes furent des hommes. Les cibles des terroristes représentaient les symboles du capitalisme et du gouvernement américains. L'une d'elles était le Pentagone, c'est-à-dire, sans doute possible, un objectif militaire. En règle générale, nous traitons de lâches ceux qui s'en prennent aux femmes et aux enfants parce qu'ils cherchent à parvenir à leurs fins à moindres risques. En l'espèce, cependant, les terroristes sont allés au-devant d'une mort certaine avec une apparente égalité d'âme. A l'exemple des kamikazes, ils étaient des fanatiques, certainement pas des lâches.
Il existe un second mythe persistant. Ces terroristes seraient de pauvres âmes en peine, qui ont accompli ces actes terribles par désespoir ou, plus probablement, par folie. Les terroristes se recrutent parmi les " damnés de la terre ", ont assuré plusieurs observateurs. S'ils s'en prennent à l'opulence occidentale, c'est qu'ils n'ont pas de quoi vivre. Bill O'Reilly, homme de télévision, est allé plus loin encore dans cette logique. Comment reconnaître du courage à des hommes qui ont agi dans l'illusion qu'ils iraient droit au paradis, où les accueillerait une théorie de vierges nubiles ? Des " cinglés ", tout simplement.
Mais ces thèses ne cadrent pas avec les faits. En vérité, il est irrationnel et téméraire de les rejeter ainsi. Il suffirait de libérer une bande d'handicapés mentaux de nos asiles pour tester la théorie d'O'Reilly. Pourraient-ils réussir ce qu'ont fait les terroristes ? Bien sûr que non. La triste vérité est que les terroristes étaient des hommes éduqués, qui savaient piloter un avion. Ils avaient vécu en Occident, ils s'étaient frottés à cette civilisation. Certains, comme Mohamed Atta, avaient reçu une éducation laïque. Beaucoup venaient de familles aisées. Leur meneur, Oussama Ben Laden, serait à la tête d'un empire financier de plus de cent millions de dollars. Normalement, c'est à Monaco ou à Saint-Tropez, sur des yachts avec de jolies femmes à chaque bras, qu'on trouve les hommes possédant un compte en banque aussi bien garni. Or, ce dernier a passé les dernières années dans une grotte en Afghanistan.
Quels sont les mobiles de ces hommes ? Un indice essentiel est le journal de Mohamed Atta, transmis aux autres terroristes avant l'attaque. Le FBI l'a découvert dans son appartement. Par respect pour Allah, explique-t-il, lavez-vous, rasez-vous de près, mettez-vous de l'eau de Cologne et " lacez vos souliers ". Lisez le Coran et " priez tout au long de la nuit " afin de " purifier votre âme ". Essayez de vous détacher de ce monde car le " temps de jouer est terminé ". Restez inébranlables parce que " tout ce qui vous arrive est inévitable, et ce qui ne vous est pas arrivé ne pouvait vous arriver ". Le jour de l'attentat, " dites la prière du matin " et ne " quittez pas votre appartement sans avoir fait vos ablutions ". Au moment d'entrer dans l'avion, priez, récitez des versets du Coran. Implorez Dieu de vous pardonner vos péchés et de vous donner la victoire. Serrez les dents en vous préparant à l'attaque. Criez Allah Akbar. Frappez votre ennemi à la nuque, comme l'enseigne le Coran. De plus, " si vous tuez, ne faites pas de mal à ceux que vous tuez, parce que telle est l'une des pratiques du Prophète, la paix soit sur lui ". Enfin, " vous devez être parfaitement sereins, parce que le temps qui vous sépare de votre mariage au ciel est très court ".
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