Julien Dray
Comment peut-on encore être socialiste ?
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Député P.S. de l’Essonne, fondateur de S.O.S. Racisme,
Julien Dray est l’une des figures montantes de la gauche socialiste.
1
LA DÉNÉGATION
énégation
: n.f. – Action de dénier. Refus de reconnaître l’exactitude
d’un fait allégué ou d’une assertion avérée.
Enfin, la parole est libre. C’est le moment précieux où le militant
relève la tête, épuisé par une défaite qui n’est pas la sienne mais
qu’il subit pourtant, écœuré de lui-même et de ses chefs, parce
qu’il a tout accepté, le militant, parce qu’il savait bien que les
leaders le perdaient, parce qu’il ne se retrouvait plus dans leurs
actions, dans leurs paroles, mais il militait quand même, il collait
des affiches qui ne lui disaient plus rien, distribuait des tracts
sans trop y croire, parce que c’était sa famille, parce que c’était
son parti, son idéal... La catastrophe est arrivée. Il n’y a plus
rien à protéger, et surtout pas l’ego des généraux de la défaite.
Ils n’ont plus de pouvoir, ces officiers vaincus, ils ne font même
plus peur à leurs troupes... Alors, on se révolte. Le Parti socialiste
s’ébroue. Il est plein de rage. La base exige des comptes. Elle
accuse. Les politiques devenus des vedettes. Les élus « arrogants
», méprisant ceux qui les servent, volant le « débat politique réel
» aux militants. Les dirigeants « coupés des réalités ». Un parti
« de groupies » bouffé par « les écuries présidentielles ». Un comportement
au pouvoir marqué par « l’absence d’écoute vis-à-vis des associations,
des organisations syndicales ». C’est un torrent verbal à la mesure
du traumatisme. Dans les assemblées de section, on ne se retient
plus. Alors, les chefs s’inclinent. Ils se joignent au chœur, entament
leur mea culpa. Sincérité, remords, ou prudence. Il vaut
mieux épouser le mouvement que d’être cloué au pilori. François
Mitterrand me l’avait dit un jour : « Quand c’est l’heure de la
révolution, Julien, alors il faut être révolutionnaire. » Allons-y
donc ! Martine Aubry et Elisabeth Guigou ne voient dans ce déchaînement
qu’« un début » et attendent la suite avec impatience. Jean-Paul
Huchon, si longtemps bras droit de Michel Rocard, stigmatise une
gauche qui a « succombé à l’enlisement technocratique, à la dérive
monétariste ». Un espoir socialiste de Dijon, François Rebsamen,
lâche le couperet : ceux qui ont dirigé le pays ne sont pas « les
mieux placés, pour le moment, pour porter les idées, reconstruire
la gauche, animer la refondation du PS et donner la parole aux militants
». A bon entendeur...
Qu’il est sévère, mais juste, ce déballage ! Qu’il est utile, ce
moment de vérité ! Battus peut-être, mais lucides, et impitoyables
envers eux-mêmes, et se donnant, par leur courage, la possibilité
de se reprendre. Ah, les socialistes ne se voilent pas la face,
en cette année 1993...
Eh oui. On a bien lu. 1993... Pas 2002 ni 2003. Tous ces propos
ont été tenus il y a dix ans, en 1993, en juillet exactement, devant
plus de 3 000 militants réunis pour des Etats généraux, à Lyon,
afin de tirer les leçons de la déroute électorale du mois de mars
précédent. Amusant, n’est-ce pas ? Ou désespérant, à relire, dix
ans après.
Il faut revenir dix ans en arrière, si l’on veut comprendre les
affres des socialistes, leur défaite, leur apathie et leur impuissance.
Si l’on veut comprendre le pourquoi de ce livre. Ce qui doit changer
dans ce parti, si l’on veut lui éviter la mort lente des formations
devenues inutiles – inutiles aux autres et, pire, à elles-mêmes.
Remonter à 1993, notre précédente faillite.
Jusqu’au 21 avril 2002, cette date représentait, pour un socialiste,
le traumatisme suprême. Balladur prospérait à Matignon, une droite
revancharde et omnipotente régnait à l’Assemblée. Le peuple avait
chassé la gauche. Nous n’étions plus que 57 députés socialistes,
sonnés mais combatifs, dopés par cette idée que nous étions les
derniers témoins, les derniers remparts. Les rescapés. Le PS défait
se remettait en cause. L’affiche des Etats généraux de Lyon proposait
une saine ambition : « De la discussion jaillit la lumière ». Trois
jours de débats pour 2 800 délégués, 1 000 sympathisants et invités,
conviés à apporter leur parole. Des centaines de contributions écrites
avaient préparé les débats. Même la forme de la réunion innovait.
Fini la traditionnelle tribune et sa brochette de dirigeants alignés
les uns à côté des autres. Plus de chefs ostensibles, tout le monde
en rond, des podiums et des micros dispersés en plusieurs coins
de la salle pour que l’on se parle d’égal à égal. Le temps de parole
était le même pour tous, que l’on soit militant de base, élu, membre
ou pas des instances dirigeantes. Les échanges étaient vifs. Je
retrouvais l’ambiance des Assemblées générales de mes débuts, du
syndicalisme étudiant, de SOS Racisme. Enfin, le PS, mon parti,
cessait d’être guindé, corseté ! La fièvre nous gagnait. Les commentateurs
politiques s’étonnaient de cette euphorie. Ils ironisaient ? Nous,
à gauche, savions que ce happening prouvait que nous étions vivants.
Et que nous allions repartir.
Le petit noyau qui avait eu la responsabilité de diriger le PS après
la catastrophe – j’en étais – fut le premier surpris de cette ferveur
militante. Une idée jetée sur un coin de texte de résolution – par
Jean-Luc Mélenchon et moi-même – était devenue réalité. « Quand
les idées s’emparent des masses, elles deviennent une force matérielle,
tout devient possible », disait le vieux Karl Marx. Aux Etats généraux
tout semblait pouvoir devenir de nouveau possible.
Après trois jours de débats, cinq forums thématiques sur le bilan
du PS au pouvoir, son identité et son projet, sa stratégie et ses
alliances, les questions internationales, sans oublier l’organisation
du parti, Michel Rocard, notre premier secrétaire, avait conclu
ces travaux en les saluant comme un acte refondateur. Il ne tarissait
pas d’éloges sur les vertus d’une méthode féconde et prometteuse.
« Vous avez pris la parole, elle ne vous sera pas reprise, jurait-il.
Nous avons initié une nouvelle manière de faire de la politique.
Nous avons été rejoints par des sympathisants. Nous avons ouvert
portes et fenêtres, il ne pourra être question de les refermer.
» Rocard appelait à l’organisation d’Etats généraux permanents.
Il invoquait une démarche nouvelle fondée sur la délibération collective
tous azimus, à tout propos. Des débats contradictoires et publics
seraient organisés sur les grands sujets. Les socialistes inviteraient
leurs électeurs à trancher par un vote.
Un vent de révolution culturelle soufflait sur le PS. Michel Rocard
y retrouvait ses accents autogestionnaires du PSU et renouait avec
des convictions profondes. Nous n’avions pas toujours eu des rapports
faciles. Jeune député en 1988, j’avais trouvé trop frileuse, trop
« centriste », son action de Premier ministre. Lui avait vu en moi
un agitateur jouant contre son camp, le démiurge de manifestations
d’infirmières ou de lycéens... Nous nous retrouvions pourtant. Rocard
avait appelé au « Big-Bang » d’une refondation de la gauche avant
la défaite. Nous le tentions ensemble.
Rendons à Rocard cet hommage : depuis 1993, jamais le PS n’a été
capable d’organiser un débat collectif aussi fort. Jamais plus on
n’a songé à éditer des cartes spéciales pour les sympathisants ou
à faire voter les électeurs sur nos débats internes. On connaît
la suite. Après ce petit big-bang, les routines, très vite, reprirent
leurs droits. Après avoir ouvert les vannes de la parole libre,
Michel s’était employé à les refermer, étouffant son big-bang, se
positionnant en présidentiable dramatiquement sérieux, classique,
et abscons. Il y perdit son destin. Et la gauche, du temps.
Depuis ce nouveau drame du 21 avril 2002, les militants du parti,
une nouvelle fois, sont prêts au débat. Ils ont besoin de comprendre
et de s’exprimer. Les nouveaux venus, les « adhérents du 22 avril
» comme on les appelle, arrivent avec une saine révolte ; une rage
de voir « leur » gauche exsangue et divisée ; de voir Le Pen se
pavaner au second tour de la présidentielle ; et parfois la mauvaise
conscience d’avoir abattu Jospin en votant Taubira, Mamère ou Besancenot...
Eux aussi attendent beaucoup d’une discussion collective sur les
raisons de l’échec. Elle a commencé avec le « débat militant » organisé
au sein du PS. Il n’a pas eu grand-chose de commun avec les Etats
généraux de 1993.
Pourtant, une dénégation de l’ampleur de notre défaite serait porteuse
de tous les dangers. Le 21 avril serait rangé au fond de l’étagère,
au rayon des mauvais souvenirs. Pourvu que la poussière se dépose
vite dessus ! A présent, il serait temps de tourner la page, de
passer aux choses sérieuses, de s’opposer à la droite. Et surtout,
de désigner celui des nôtres qui sera calife à la place du calife,
pour tenter sa chance à la loterie présidentielle en 2007. Mince
débat ! « Jospin 2 le retour » devient même un feuilleton à suspense
qui intéresse les seules gazettes et doit, je suppose, nourrir quelques
conversations de dîners en ville. Dans ces conditions, inutile de
s’étonner que, pour tous ceux qui ne sont pas du sérail, le PS paraisse
inaudible.
Près d’un an après notre défaite, une question simple, élémentaire,
évidente, la seule qui vaille, doit trouver une réponse : « Pourquoi
avons-nous perdu le 21 avril ? ». Bien sûr, nous arborons avantageusement
les marques de la pénitence. Nous portons les stigmates du « coup
de tonnerre ». L’humilité est de mise. On jure aux électeurs que
le PS a reçu le message cinq sur cinq, que les leçons ont été tirées,
qu’on ne l’y reprendra plus. Les raisons de l’échec sont complexes.
Soit. Il n’y a pas un facteur unique mais de multiples causes. Soit.
Il y a une responsabilité individuelle, celle du chef. Peut-être.
Mais si nous n’allons pas au bout de l’exercice avec une pleine
lucidité, la platitude de ces discours et le train-train ronronnant
des vieilles habitudes auront vite fait de renforcer le sentiment
pour le peuple de gauche que, décidément, en haut « ils n’ont rien
compris ».
Parmi ceux qui ne se satisfont pas de ce « tout va très bien, madame
la marquise », certains poussent l’audace jusqu’à se repasser le
film de la défaite comme celui d’un gigantesque malentendu. Le 21
avril ne serait, in fine, qu’un accident de parcours. Ce
serait la faute à pas de chance, à nos partenaires « irresponsables
» de la gauche plurielle, à l’ingratitude de l’électeur. Quant à
nos propres responsabilités, elles ne sont évoquées que pour mieux
se marquer à la culotte entre camarades. Chacun y va de son « j’avais
dit ci », « j’avais dit ça ». Chacun s’attribue le beau rôle et
recherche un bouc émissaire introuvable. Puis l’on se jette à la
figure les circonstances d’une campagne ratée. Après le dogme du
« ni ni », voici venu le temps des « si » : « S’il » n’y avait pas
eu cette phrase dans l’avion... « Si » Daniel Vaillant avait pris
conscience qu’il ne fallait pas fixer la date du premier tour un
jour où la moitié de la France est en vacances... « Si » Jospin
avait démissionné de Matignon pour se consacrer exclusivement à
sa campagne... « Si » le JT de 20 heures de la veille du scrutin
ne s’était pas ouvert sur l’agression de ce vieux monsieur près
d’Orléans... « Si » le PS n’avait pas aidé Olivier Besancenot à
avoir ses 500 signatures... « Si » Lionel avait fait deux voix de
plus par bureau de vote. Vous vous rendez compte ? Deux voix par
bureau de vote, ce n’est rien ! Et si... Et si...
Cela suffit. A force de nous rassurer, nous nous condamnons. Nous
nous mentons sur nous-mêmes. Certes, en 2002, la campagne électorale
n’avait rien de commun avec celle de 1993. Dans les contacts avec
nos concitoyens, sur les marchés, dans les réunions d’appartement,
nous ne rencontrions pas le rejet terrible que nous avions connu
alors. Malgré ce constat, l’élimination de la gauche du second tour
de la présidentielle n’est pas une défaite comme une autre. A l’inverse
de 1993, en 2002 nous nous présentions devant les électeurs adossés
aux réalisations de la gauche plurielle, nous étions fiers d’avoir
gouverné. Le matériel de campagne électorale en témoignait. Sur
plusieurs pages en quadrichromie s’étalaient des listes de mesures,
décrue de la courbe du chômage à l’appui. Nous avons perdu quand
même... et dès le premier tour.
Le 21 avril n’a rien à voir avec un concours de circonstances malheureux
ou malencontreux. Notre défaite est grave et profonde. Ceux qui
en doutent auraient dû être là, dans la rue, le 8 décembre dernier.
Ce jour-là, tous les syndicats avaient appelé à une manifestation
pour « défendre l’école » à la suite des restrictions budgétaires
décidées par le gouvernement Raffarin. La manifestation fut triste,
maigrelette, sans allant ni résultat. Quant à nous, socialistes,
nous fûmes au diapason. Derrière la banderole, en fin de cortège,
suivi de près par les véhicules de la police et de la propreté de
Paris, nous étions... 150 socialistes. Cent cinquante militants,
une poignée de responsables, relégués dans la voiture-balai, dépassés
par la Ligue communiste révolutionnaire d’Olivier Besancenot et
d’Alain Krivine... Les socialistes, devenus la dernière roue du
carrosse des manifs d’une gauche en crise. Les socialistes, si fiers
d’avoir gouverné, tellement persuadés d’avoir été rejetés par hasard
ou par malchance, un étrange dimanche d’avril...
Je refuse que le 21 avril ne soit interprété que comme la faute
d’un candidat, d’un directeur de campagne, d’un communicant. Je
refuse qu’on me dise qu’il ne s’agit là que d’une accumulation de
mauvaises passes, que ce n’était qu’une triste soirée électorale
comme il arrive à tout militant d’en connaître. L’identité socialiste
est touchée dans ses réflexes les plus fondamentaux. Rien n’a résisté
au séisme. Les conséquences du traumatisme sont profondes. La gravité
du désastre tient autant au résultat de l’élection qu’au fait que
nous ayons été incapables de le prévoir. Encore plus indigeste que
la défaite elle-même est notre certitude antérieure de la victoire,
cette bonne conscience qui nous a rendu aveugles. Moi aussi, je
suis tombé dans le panneau. Moi non plus, je n’ai rien vu venir.
Grimpant les marches de l’escalier de l’Atelier de campagne aux
alentours de 18 heures le 21 avril, j’avais plastronné « c’est plié,
on sera au second tour » devant je ne sais quelle caméra de télé
qui passait par là. Après la tournée des bureaux de vote dans ma
circonscription, je m’apprêtais à passer une soirée électorale normale.
Qui aurait pu prévoir ce que nous réservait cet étrange dimanche
? Et pourtant, notre incapacité à entrevoir le danger révèle l’ampleur
du fossé qui s’est creusé entre nous et le pays réel. Choqué, comme
mes camarades, j’ai essayé de comprendre. « Qui cherche la vérité
doit être prêt à l’inattendu car elle est difficile à trouver, et
quand on la rencontre, déconcertante », disait Héraclite. Le 21
avril est un drame qui vient de loin. Il nous faut avoir le courage
d’explorer notre mal. Ce devoir n’a pas cessé de me tarauder depuis
lors.
Il est trois heures du matin ce 22 avril. Les portes de l’Atelier
de campagne sont déjà refermées depuis quelques heures. Avec François
Hollande, nous sommes réfugiés dans un café de la rue Saint-Martin.
Le choc est trop violent, impossible d’aller dormir. La solitude
est trop dure à supporter. Bousculés par le patron du café qui est
pressé – lui aussi ! – de nous mettre dehors, nous nous retrouvons
sur le trottoir à continuer à parler, et parler encore, de ce qui
vient de nous arriver. Hollande est mon ami. J’essaye de le secouer,
de lui remonter le moral, le mien aussi par la même occasion.
« La gauche est défaite. Mais tu as une responsabilité que beaucoup
vont t’envier. Tu es face à toi-même. Il n’y a plus de chef, plus
de gauche plurielle, mais le PS est le seul parti qui tient encore
debout. Tout est à refaire et c’est toi qui en as la responsabilité.
– Tu parles d’un cadeau ! Et comment faire maintenant ?
– Il nous faut faire une révolution culturelle, donner la parole,
apprendre à écouter. Il faut qu’il y ait un chahut immense, que
tout le monde se sente dépositaire de la gauche à reconstruire.
Il faut donner la possibilité à chacun d’y participer, de s’y investir.
»
Avec François, cette discussion-là, celle du soir de la défaite,
s’est poursuivie pendant toute la campagne des élections législatives.
C’étaient des échanges interminables. Je revenais sans cesse à la
charge. Le parti devait montrer qu’il avait entendu le message du
21 avril, qu’il commençait à en tirer les leçons, qu’il allait organiser
tout un processus de débats pour laisser s’exprimer les critiques,
engager une dynamique pour refaire la gauche. Il ne s’agissait pas
d’une simple introspection afin de battre sa coulpe. Mais d’un préalable
indispensable pour refonder une nouvelle gauche, un parti socialiste
populaire, donnant une large place aux nouvelles générations militantes,
à l’écoute de la société, invitant tous ceux qui se reconnaîtraient
dans la gauche à participer à ses débats, à ses actions... Je voulais
rebâtir un PS qui deviendrait la maison commune des gauches. C’étaient
d’étranges journées, à essayer d’inventer l’avenir, tout en nous
battant pour préserver le présent. Les législatives nous taraudaient.
Nous devions défendre la place de la gauche à l’Assemblée. J’avais
parfois l’impression d’être l’un des derniers matelots à tenter
d’aider le capitaine d’un bateau sans équipage, au plus fort de
la tempête. Rue de Solferino, les rares visages croisés étaient
défaits. Le parti était déserté. La plupart des socialistes étaient
aux abonnés absents avec une très bonne excuse : ils étaient tous
cachés « sur le terrain » pour sauver les meubles dans leurs circonscriptions.
C’est dans cette ambiance de débâcle que fut rédigé autour de Martine
Aubry le nouveau programme du PS en vue des législatives. Nous sommes
alors très peu à travailler dans son petit bureau rue de Solferino.
On nous regarde étrangement, comme si la rédaction d’une plate-forme
législative était incongrue, inutile, désespérée, mais certes obligatoire.
J’ignore combien de responsables socialistes l’ont lue. Elle était
pourtant différente du programme présidentiel : plus audacieuse,
plus sociale, plus redistributive. Elle prenait en compte ceux des
messages du 21 avril que nous avions d’ores et déjà compris. Mais
très vite, certains dirigeants du parti ont fait semblant de croire
que rien n’avait changé. Et les « anciens ministres » que cette
nouvelle orientation était une critique à l’égard de leurs personnes.
Pourtant les mobilisations massives du 1er mai contre
Le Pen nous avaient donné de nouvelles raisons d’espérer. La gauche
pouvait très vite relever la tête, pour peu que tout ne continue
pas comme avant, que nous soyons à la hauteur. Je proposais alors
à François d’organiser dès la rentrée des forums dans toute la France.
Il fallait donner la parole aux adhérents, mais aussi aux associations
et aux syndicats que nous avions oubliés dans les mois passés. Je
voulais que de nouvelles figures représentatives apparaissent, qu’on
charge de jeunes camarades de l’organisation de cette phase de débat.
Il fallait monter des commissions d’enquête thématiques qui se déplaceraient
sur le terrain dans toute la France afin d’établir un état des lieux
sur les questions clés – les 35 heures, la sécurité, les retraites,
les services publics – sur lesquelles nous semblions perdus... François
était vraiment d’accord. Et sincèrement convaincu. Pourtant, les
forums transformés en « débat militant » dans les sections et les
fédérations auront moins d’ambition. François limita l’introspection,
peut-être à l’insu de son plein gré. Ce n’était pas tâche facile
de se retrouver à gérer, du jour au lendemain, nos nombreux « éléphants
» et leur « ego ». Il y faut toute une diplomatie et une patience
infinie. Leur faire admettre que désormais les temps ont changé
n’est pas facile. Pour nombre d’entre eux, analyser sérieusement
les causes de l’échec, et le faire devant l’opinion, aurait sans
doute été trop lourd de conséquences. Trop dangereux, trop subversif.
Mais le 21 avril n’a pas frappé que les socialistes. C’est toute
la gauche qui n’est pas épargnée par la crise. Désarroi politique,
cacophonie, faiblesse militante... Et surtout, faiblesse culturelle.
Les idées de gauche n’ont plus le rayonnement qu’elles avaient.
Elles ne savent plus imprégner la société française. Plus de lyrisme,
plus de conviction, plus de révolte, des dirigeants qui donnent
l’impression de réciter de façon mécanique une leçon apprise par
cœur, des récitants sans âme. Les discours sonnent creux, donc faux.
La fondation du Parti socialiste en 1971 avait en quelque sorte
répondu à toutes les contestations issues de 1968. Pour une bonne
part, elle s’en est nourrie. Elle s’en est inspirée jusqu’au logo
du poing et la rose et au titre de son programme : « Changer la
vie ». C’est tout un cycle qui s’est ainsi construit, de l’union
de la gauche à la victoire de 1981, puis qui s’est prolongé avec
la naissance de la gauche plurielle et la victoire de 1997. A chaque
fois, régénérée par la contestation qui donna lieu au mouvement
étudiant de novembre-décembre 1986, par les manifestations pour
la défense de l’école de 1994, par les grèves de décembre 1995 contre
le plan Juppé, la gauche a cru à sa rémission. Cette fois, la maladie
est mieux accrochée. Une partie du peuple s’est détournée de nous
: ça change tout, et pour tout le monde.
Il serait facile pour moi, habituel oiseau de mauvais augure, qui
n’ai cessé d’alerter les uns et les autres sur la montée de l’insécurité,
sur le décrochage des catégories populaires, sur la nécessité d’une
meilleure redistribution des richesses, de donner des leçons à coups
de « je vous l’avais bien dit ». Durant le mois de septembre, les
journaux ont relaté ma rupture avec l’ancien ministre de l’Enseignement
professionnel de Lionel Jospin, Jean-Luc Mélenchon. La Gauche socialiste,
ce courant de pensée turbulent que nous avions fondé et animé ensemble,
depuis notre rencontre de 1988, n’a pas résisté, elle non plus,
au choc du 21 avril. Quel gâchis ! On ne jette pas par-dessus bord
une complicité de quinze ans sans un sentiment de gravité et de
grande tristesse. C’est la politique qui nous a emportés. Pour moi,
Jean-Luc avait une vision trop simpliste de la défaite. La seule
dénonciation d’un social-libéralisme qui aurait emporté l’âme de
la gauche me paraissait trop facile. Quel confort intellectuel de
se dire que, finalement, notre naufrage ne serait que la faute des
autres : le produit d’une conversion des dirigeants socialistes
– sauf nous-mêmes, bien sûr – au libéralisme. Jean-Luc a entonné
ce couplet avec talent. Mais je m’interroge chaque jour sur le pourquoi
d’un tel comportement. Le ministre Mélenchon sait bien où mène la
surenchère permanente. Une telle posture conduit à l’impasse, car
il y a toujours plus maximaliste que vous à ce jeu-là. Lui qui,
tout au long de ces années, s’évertuait à calmer nos ardeurs et
nos emportements, se comporte comme un amoureux déçu et déchu. Quel
dommage que ce magnifique tribun se trouve désormais réduit à un
rôle de seconde zone. Cette rencontre de circonstance avec Henri
Emmanuelli ne durera probablement pas très longtemps. Je reste pour
ma part comme des milliers de militants, jeunes et moins jeunes,
nostalgique de tous ces combats utiles. La page est tournée. Et
je dois désormais faire sans. J’aurais pu, moi aussi, entonner le
même couplet, comme par réflexe. Cela aurait été si facile de crier
« sus aux droitiers », et d’éviter de se remettre en cause. J’ai
refusé ce confort-là.
C’est ce qui m’a amené à fonder, avec des camarades issus de la
majorité, le Nouveau Parti socialiste, avec la volonté de dépasser
les anciens clivages et les frontières, de « brasser la cage »,
comme disent les Canadiens, de faire avancer la rénovation de notre
parti, de créer une nouvelle majorité d’idées ancrant durablement
le PS à gauche. Tel était l’objectif. Assez tristement, alors que
notre travail et nos propositions marquaient des points et étaient
repris à leur compte par nombre de dirigeants, il m’a bien fallu
me rendre à l’évidence : cette initiative n’échappait pas aux vieux
démons des tactiques boutiquières qui ont fait tant de mal au PS.
Refusant un autre confort, celui de l’imprécation, je n’étais pas
d’accord avec Arnaud Montebourg et Vincent Peillon sur la ligne
simpliste du « sortez les sortants ». Pour avoir refusé ce virage
à 180o par rapport à notre démarche initiale, je fus
excommunié, ce qui en disait assez long sur les pratiques politiques
d’une « rénovation » préemptée comme un fonds de commerce. Pourtant
il y a bien urgence à changer le PS dès maintenant et non pas à
constituer une écurie de plus.
Fustiger la « droite » ou chasser les « éléphants » peut permettre
de se faire plaisir, et de se faire un nom, mais n’est pas franchement
à la hauteur des changements à opérer dans notre parti après le
21 avril. A mes yeux, si notre défaite est trop grave pour que rien
ne change au PS, elle est symétriquement trop grave pour que des
ambitions personnelles l’utilisent comme un argument de justification
d’une révolution de palais. Les enjeux de pouvoir ont eu raison
de la logique d’ouverture et de remise en cause des Etats généraux
de 1993. Les mêmes enjeux doivent être bannis de l’après-21 avril
pour éviter que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets.
C’est l’expérience que j’avais tirée des années 93-95. Il ne suffit
pas de changer les têtes pour que tout aille mieux après. D’autant
que souvent les nouvelles têtes donnent le sentiment d’être plus
pressées d’occuper les places que de changer les pratiques. D’ailleurs
au premier accroc ce sont les bonnes vieilles méthodes d’apparatchiks
qui ressortent des manuels ! Alors effectivement, après cette défaite,
je n’ai pas voulu réduire ma réflexion à une posture.
Evidemment, le social-libéralisme nous a fait du mal. Il y a fort
à parier que nous aurions perdu moins de voix si Dominique Strauss-Kahn
ou Laurent Fabius n’avaient pas fait l’apologie de l’ouverture du
capital d’EDF dans la dernière ligne droite de la campagne. Ou si
Lionel Jospin avait été plus ferme pour défendre le principe de
la retraite à 60 ans, lors du sommet européen de Barcelone. Mais
cela n’explique pas tout. Les lectures manichéennes de la défaite
me laissent sur ma faim. A la limite, le résultat de la présidentielle
est presque un « détail ». Après tout, à 200 000 voix près, Jospin
était au second tour. Mais, quoi qu’il en soit, un cycle politique
était en train de s’achever. La défaite de Lionel a été une conséquence,
pas une cause. C’est parce que les socialistes ont perdu de vue
leurs ressorts, leurs raisons d’être, que leur candidat n’a pas
pu convaincre, provoquer l’adhésion ou la confiance. Une fin de
cycle, pas une simple défaite. Une fin de vie pour un certain PS,
pas un simple revers électoral. Et, en regard de cette évidence
à laquelle nul n’échappe, les envolées convenues, le « droite contre
gauche » caricatural d’une certaine éloquence de congrès socialiste,
comme les renversements de directions, semblent bien dérisoires
et dépassés.
Humble. Laisser tomber toutes les certitudes dont j’ai pu me barder.
Me poser toutes les questions qui dérangent, qui me dérangent. Regarder
ma propre action. Mon parcours. Si le PS, mon parti, s’est effectivement
perdu dans les eaux douteuses du social-libéralisme, quelle est
ma responsabilité ? Pourquoi avons-nous été, nous, les militants
de la gauche du parti, impuissants à arrêter cette dérive ? Pourquoi
n’avons-nous jamais été entendus ?
Il faut fouiller, fouiller encore cette défaite. Parce que si nous
ne la comprenons pas, si nous restons dans la dénégation et si nous
nous en tenons aux petits calculs cyniques d’un parti d’élus convalescents
– alors, nous ne reviendrons jamais. Et nous ne mériterons pas de
revenir. J’ai peur de ce que je vois autour de moi. Certains semblent
guetter la fin de l’état de grâce et les premiers ennuis du gouvernement
Raffarin, se contentant d’espérer l’échec de l’adversaire, pour
s’inventer un semblant d’espoir. A la sortie de la tanière du lapin,
le renard attend son heure. L’usure du pouvoir produira inévitablement
ses effets naturels. « Il faut être patient », me dit-on. En 2007,
l’alternance sera au rendez-vous. Mécaniquement.
J’aime trop la politique pour accepter de croire en cette mécanique
de l’à-peu-près. Et j’ai trop de mémoire pour cela. En 1994, un
an après une défaite que l’on croyait inégalable aux législatives,
j’ai vu notre liste aux européennes, conduite par Michel Rocard,
sombrer avec 14 % des suffrages. Nous, aujourd’hui, devrions nous
en souvenir. On peut toujours faire pire, quand on oublie de réagir.
Notre place au soleil de la démocratie ne nous est pas garantie,
ni par nature ni par principe. Le Front national est là, à qui notre
expectative ouvre tant d’espaces. Et la gauche radicale nous guette,
pleine de défiance, brocardant ce que nous avons accompli, prête
à nous interdire le retour au pouvoir.
La coupure qui s’est installée entre cette gauche gestionnaire,
la nôtre, et la gauche contestataire, celle de Besancenot ou d’Arlette
Laguiller et d’autres, est un élément majeur et tragique de notre
défaite. Le 21 avril a cristallisé ce schisme que l’on sentait venir,
depuis les élections municipales de 2001. A l’époque, nombre d’électeurs
des listes LO, « motivé-e-s » ou « 100 % à gauche » avaient boudé
le second tour, laissant tomber des équipes socialistes soudain
défaites dans des villes historiquement de gauche. Les socialistes
n’aiment pas perdre. Mais ils aiment encore moins s’attribuer les
causes de leurs défaites. L’extrême gauche est donc devenue un exutoire
facile, voire un bouc émissaire. Plutôt que de s’interroger sur
les succès électoraux des « rouges », ou sur les origines de cette
nouvelle radicalité, d’éminents camarades, la vilipendent comme
le nouvel ennemi à abattre. On sort des argumentaires d’un classicisme
navrant : « Il faut bien qu’il y en ait qui mettent les mains dans
le cambouis. » « Les grandes conquêtes sociales ont été l’œuvre
de sociaux-démocrates sérieux, pas de révolutionnaires inconséquents.
» Tout cela est vrai et doit être rappelé. Mais ces arguments n’ont
pas empêché des milliers d’électeurs socialistes de choisir Olivier
Besancenot ou Arlette Laguiller le 21 avril dernier. Ou bien ces
déçus de notre socialisme étaient des imbéciles. Ou bien, ils avaient
quelques raisons de nous envoyer un message. Ce que je crois.
La coupure des « deux gauches » me navre. Elle a surtout un goût
de déjà-vu. En 1969, la gauche traditionnelle était éliminée du
second tour de l’élection présidentielle. Ses candidats de l’époque
s’étaient avérés incapables de profiter électoralement du vent de
mai 68 – comme le PS a été, en 2002, incapable de saisir la force
de la contestation du néolibéralisme, d’entendre une génération
montante qui regardait vers Porto Alegre quand nous nous précipitions
au très chic séminaire des grands de ce monde, en Suisse, à Davos.
En 2002, nous avons eu Le Pen contre Chirac. En 1969, ce fut seulement
Poher contre Pompidou. Un second tour sans la gauche, déjà... Pour
effacer cette fracture, pour que la gauche de Gaston Defferre et
Mendès France – le « ticket socialiste » de 1969 – retrouve celle
de Rocard ou Krivine – les candidats « radicaux » de 1969 – il aura
fallu 12 ans. 1969-1981 : douze ans pour que se retrouvent plusieurs
générations militantes, pour retisser les fils entre la contestation
sociale et un projet politique, et gagner, enfin, un 10 mai.
Cette fois-ci, combien de temps nous faudra-t-il ? Peut-on s’éviter
les anathèmes et les règlements de comptes ? On ne gagnera pas les
uns contre les autres. Sortir de la dénégation, assumer la clarification
sans division inutile : la voie est étroite, mais c’est celle que
j’ai choisie.
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