Premiers chapitres


COLETTE DOWLING :

Cendrion et l'argent (document)
Le nouveau combat des femmes
traduit de l'américain par Marie-France Girod

Colette Dowling est l'auteur, entre autres, du célèbre Complexe de Cendrillon. Elle vit à Woodstock et à New York.

CHAPITRE 1
Aux prises avec la crise


 
 "
auvre petite fille riche " : le titre faisait la une du New York Post. L'article était accompagné de la photo d'une femme mince, parée de bijoux et vêtue d'un jean, qui marchait d'un pas décidé dans une rue de New York. " Gloria Vanderbilt, disait la légende, héritière de l'une des plus grosses fortunes des Etats-Unis, a dû s'installer dans un minuscule appartement après avoir vendu deux magnifiques demeures pour payer ses impôts. "
D'habitude, je n'accordais aucune attention à ce genre d'article, mais cette fois, je ne pus détacher mes yeux du journal. Je venais de vendre deux biens immobiliers pour payer une partie de mes dettes fiscales et j'en étais encore toute remuée. Ces problèmes-là, je les croyais pour les autres. Or, voilà que je découvrais une face cachée de moi-même. A cinquante-cinq ans, je m'étais comportée comme une petite jeune avec sa première carte de crédit.
Trois ans plus tôt, je possédais deux maisons de campagne, un appartement dans Manhattan et un plan d'épargne-retraite de 250 000 dollars - environ un million cinq cent mille francs. Et aujourd'hui, je n'avais plus rien, que mes yeux pour pleurer.
Je n'ai rien d'une riche héritière, mais je me suis sentie proche de Gloria Vanderbilt. J'avais vendu le fruit de mon dur labeur, donné le bénéfice à l'Etat et je devais encore 26 000 dollars - environ 150 000 francs - aux impôts.
Pendant longtemps, je ne me suis pas rendu compte que j'évitais d'avoir à m'occuper de finances. Je vivais difficilement de ma plume, tout comme mon mari, et j'avais si peu d'argent que ma piètre gestion passait inaperçue aux yeux de tous et même aux miens. J'avais l'impression d'être courageuse, dans la mesure où je refusais de me laisser abattre par les difficultés financières. Comme beaucoup de femmes, j'avais appris à gratter sur tout. Je connaissais les cent une façons d'accommoder les pâtes. Je confectionnais mes robes avec des patrons de Vogue et des coupons de tissus. J'appliquais à la lettre le principe selon lequel on pouvait faire " sans ", mais " avec " panache.
Mon mari et moi étions un couple d'intellectuels, pauvres et fiers, qui refusions de nous préoccuper de notre situation difficile. Sans compter que nous savions faire les choses bien. Le baptême d'un enfant s'accompagnait de cognac et de douzaines d'huîtres. Quand nous ne dînions pas de spaghetti, nous régalions nos amis d'une blanquette de veau sur notre table à tréteaux. Notre situation financière justifiait certaines choses. Un jour j'allai voir un fondé de pouvoir d'une banque qui avait découvert que nous avions fait une fausse déclaration dans notre formulaire de demande de prêt. J'entrepris de le convaincre que les artistes free-lance étaient acculés au mensonge, dans la mesure où tout le système leur était hostile. Il se laissa attendrir et nous accorda le prêt. J'étais enceinte alors. Sur le chemin du retour, je marchai tête haute, le ventre en avant, avec l'impression d'avoir triomphé d'un des piliers du capitalisme.
Notre mariage se rompit après neuf années pénibles. Je dus bien entendu continuer à être regardante. Je continuai aussi à chercher des faux-fuyants. J'avais trois enfants à ma seule charge et je m'étais lancée dans une carrière de rédactrice free-lance pour des magazines. Comment aurais-je pu reconnaître que, sous mes airs flamboyants, la peur, les doutes et la panique s'accumulaient ? Mon combat était juste, j'en étais persuadée. Et si, certains jours, je devais racler les fonds de tiroir pour acheter du lait aux enfants, ce n'était pas à cause de ma mauvaise gestion, mais parce que ni l'Etat, ni la société ne donnaient aux écrivains les moyens de vivre correctement.
Au bout de deux ans, je commençai à dépenser. Il n'y avait personne pour regarder ce que je faisais, ni parents, ni mari. Je ne rendais des comptes qu'à moi-même et c'était insuffisant. Sans une autorité pour me garder dans le droit chemin, je perdis rapidement pied. Si j'allais acheter une robe pour un rendez-vous de travail, je ressortais du magasin avec en plus un ravissant chemisier de dentelle qui, dixit la vendeuse, m'allait à ravir, un pantalon, des bijoux fantaisie et un grand chapeau de feutre.
Ces orgies de shopping me donnaient un merveilleux sentiment de liberté, un peu comme si je prolongeais mon adolescence, à ceci près que ce n'est pas l'argent gagné en faisant du baby-sitting que je dépensais ainsi, mais celui destiné aux enfants. Bien sûr, ce n'est pas ainsi que je voyais les choses. Je me persuadais que j'avais vraiment besoin d'être bien habillée pour déjeuner avec les rédacteurs en chef des magazines. Je refusais d'admettre que l'essayage des vêtements apportés avec des petits cris encourageants par la propriétaire d'une boutique de mode me mettait dans un état d'excitation maniaque et que je succombais à ses sollicitations parce que cela me faisait un bien fou. Je me voyais en train d'attirer l'attention et j'avais besoin d'attention, terriblement. Le soir, en écoutant un disque de Carly Simon, je prenais des poses devant le miroir avec mon nouveau chapeau noir, bord relevé comme ci, puis plutôt comme ça. Je voulais avoir l'air plus jeune, plus libre, plus aventureuse que je ne l'étais - que je ne pouvais l'être, compte tenu de ma situation. Je voulais redevenir une jeune fille.
Pendant cinq ans, je subvins à mes propres besoins et à ceux de mes enfants, sans pour autant sentir réellement les effets du stress que cela représentait. Mais lorsque je rencontrai quelqu'un, je perdis alors toute ambition, ravie de revenir à la situation de femme au foyer, rassurante comme le sein maternel. Je ne cessai pas d'écrire, mais je n'avais plus besoin de gagner ma vie avec ma plume. Je n'appelais plus les journaux pour leur proposer des idées d'articles. Mon nouveau compagnon payait la plupart de mes factures. J'étais comme dans un rêve, bien à l'abri, merveilleusement débarrassée de toute anxiété. Je me lançai dans la pâtisserie.
Cette régression faillit mettre un terme à cette liaison. Mon compagnon avait fait ses études dans une université à tendance féministe, le Sarah Lawrence College, et l'idée de devoir nous entretenir tous les cinq pendant que je tapissais les murs de notre maison en location ne l'emballait pas. J'entamai une psychanalyse et commençai à comprendre mes problèmes de dépendance. D'autres femmes de ma connaissance, tout comme certaines que j'allais interviewer par la suite, se débattaient dans le même genre de difficultés. Sous nos habits neufs de femmes indépendantes, nous cachions encore le besoin d'être prises en charge, mais nous ne pouvions ni ne voulions en parler et nous refusions de l'admettre.
A cette époque, les féministes n'avaient pas pris en compte les conflits qui allaient de pair, chez les femmes, avec leur nouvelle démarche vers la liberté. C'est la recherche de ces conflits qui me poussa à écrire Le Complexe de Cendrillon. Les femmes agissaient comme si elles étaient complètement libérées, alors qu'au fond d'elles-mêmes persistait le désir qu'on vienne à leur rescousse, issu de leur éducation traditionnelle. Beaucoup sabotaient bêtement leurs efforts pour mener une vie indépendante parce que les responsabilités qui vont de pair avec la liberté les angoissaient.
Et moi avec elles.
Paradoxalement, le succès de mon ouvrage Le Complexe de Cendrillon, et l'argent que celui-ci me rapporta, oblitérèrent mon incapacité à m'assumer financièrement, alors qu'elle persistait. A cela s'ajoutait le fait que mon compagnon avait une attitude circonspecte et précautionneuse vis-à-vis de l'argent. Tant que je restai avec lui, je me tins tranquille, mais dès la fin de notre relation, je recommençai à dépenser. Mes placards regorgèrent soudain de robes, de chaussures de luxe, de tailleurs de bons faiseurs. Je me mis à décorer, rénover, acheter des antiquités. Je cessai d'alimenter mon plan d'épargne-retraite. J'étais toujours à court au moment de payer les impôts. J'appelais alors mon agent littéraire. " Je vais faire la quête ", disait-elle, entendant par là qu'elle allait voir si l'un de mes éditeurs ne me devait pas de l'argent. Pour moi, les finances étaient de l'ordre de l'éphémère. L'argent, même durement gagné, avait toujours quelque chose de magique.
Au moment où tout s'effondra, j'étais tellement éloignée de la réalité que je ne fis pas le rapport entre ce qui se passait alors et l'attitude floue que j'avais manifestée ma vie durant envers l'argent. Je me sentis victime, prise au piège. Je n'avais jamais eu de dettes auparavant, mais je n'avais pas épargné comme je l'aurais dû. Et la majorité de mon épargne dormait sur un FCP en instruments du marché monétaire, de faible rentabilité.
Je considérais que je travaillais beaucoup (vrai), que j'étais poussée par des préoccupations financières (vrai), que je n'avais pas commis d'erreur (faux). Or, voilà que j'avais le fisc aux trousses, qui me réclamait des arriérés d'impôt. Que s'était-il passé ? Je ne méritais pas ça. Je me sentais également blessée (pourquoi moi ?), lasse (je savais qu'on en arriverait là !) et lésée.
A mes yeux, j'étais tout sauf responsable. Tout sauf à l'origine de ma propre situation. Tout sauf coupable. La vérité, pourtant, c'était que je ne voulais pas avoir à gérer mon argent. Je pouvais travailler comme une bête si nécessaire, mais l'idée même de planifier mes dépenses, de faire un budget ou d'envisager l'avenir me sortait par les yeux.
Cette crise financière devait être l'un des pires moments de ma vie. J'entamai à nouveau une psychothérapie, avant de rejoindre un programme de rétablissement pour les endettés chroniques. Petit à petit, je me sentis plus stable, plus sûre de moi, plus confiante vis-à-vis de l'avenir. Au fur et à mesure que je distinguais les schémas d'auto-duperie qui me rongeaient de l'intérieur, je me mis à réfléchir sur les rapports des autres femmes avec l'argent. Nous étions toutes logées à la même enseigne, sur ce plan.
J'ai commencé pauvre, puis, alors que je ne m'y attendais pas, j'ai gagné pas mal d'argent. Au début des années 80, après avoir cumulé pendant plusieurs années mes deux pleins temps d'écrivain et de mère de famille, je publiai Le Complexe de Cendrillon et, à ma grande surprise, l'ouvrage devint un best-seller. C'est le genre de chose dont un auteur rêve, sans jamais y croire vraiment. Pour la première fois de ma vie, j'avais de l'argent et je ne savais pas comment me comporter avec. Mon compagnon passait son temps à me dire : " Retire-le de ton compte en banque et place-le pour qu'il rapporte. " (Nous étions convenus qu'il ne gérerait pas cet argent pour moi.)
Mais j'avais peur de le retirer de mon compte. Le fait même de manipuler cet argent, de le déplacer ou de faire appel à quelqu'un pour le gérer - un courtier, un spécialiste des investissements ou même un notaire ou un comptable - me semblait lourd de menaces.
Quand j'étais petite, il n'y avait pas beaucoup d'argent dans mon entourage. Lorsque, brusquement, les droits d'auteur se mirent à tomber (une vingtaine d'éditeurs publièrent Le Complexe de Cendrillon dans le monde), je me souviens de m'être demandé : " Est-ce que je vais pouvoir m'offrir un manteau de fourrure ? " A vrai dire, je n'avais pas envie d'un manteau de fourrure, mais le simple fait de m'être posé la question est révélateur de la confusion qui régnait dans mon esprit. Je n'avais aucune idée de ce que je pouvais ou ne pouvais pas me payer. Quand j'évoquai l'idée d'acheter un appartement à Manhattan, mon comptable tenta de m'en dissuader. " Vous devez garder des liquidités pour vos enfants ", me conseilla-t-il.
" Ridicule ", commenta mon analyste. " Les comptables sont conservateurs, tout le monde le sait. "
Je suivis l'analyste et j'achetai un duplex sur jardin à Brooklyn Heights, que je revendis un an après avec un joli bénéfice. Je crus avoir fait un bon calcul. Mais ces douze mois étaient le point culminant de la courbe du marché immobilier dans les années 80. Entre les divers frais, tant à l'achat qu'à la revente, et les impôts sur la plus-value, je ne suis pas sûre que cela ait été plus une bonne affaire qu'une distraction.
Si j'avais décidé de vendre, c'est avant tout pour suivre mon compagnon en dehors de New York, à Woodstock. Déjà, huit ans auparavant, j'avais fait la même chose et quitté New York pour aller vivre avec lui à la campagne. Ce faisant, je m'étais placée en situation de dépendance financière vis-à-vis de lui. Maintenant, je le suivais à nouveau, mais j'avais cette fois un illusoire sentiment d'indépendance grâce à mon compte en banque bien garni. Lorsque nous achetâmes une maison à Woodstock, je ne me bornai pas à payer la moitié du premier apport, je lui avançai sa part.
Pendant une bonne dizaine d'années, même si je n'en avais pas conscience, je ne m'étais apparemment pas mal débrouillée. Ma carrière avait pris un tour très flatteur pour mon ego. Lors de ma tournée de promotion de mon ouvrage au Brésil, les rues étaient décorées de banderoles portant l'inscription " Bienvenue à Cendrillon ". Les droits d'auteur de l'édition américaine et des traductions à l'étranger m'assurèrent bientôt, pour la première fois de ma vie, la tranquillité financière.
Malheureusement, je cessai par la même occasion de penser à l'argent. J'engageai quelqu'un pour s'occuper de mes comptes. A chaque printemps, le calcul des impôts se faisait tout seul. Petit à petit, j'en vins à ne plus me préoccuper des détails. Je me disais que mon rôle était de penser, de rester dans le domaine des idées, de la créativité, et que cela m'apportait la tranquillité d'esprit nécessaire. Les détails, c'était l'affaire de quelqu'un d'autre.
Ah, les joies de ce que les programmes en douze étapes * appellent " le flou terminal ". Et celles de la folie des grandeurs ! Pendant quelque temps, ma vie a baigné dans la tiédeur du liquide amniotique. Je ne voyais rien en dehors de la poche dans laquelle je flottais, mais je n'en avais vraiment pas envie.
 
 

Cendrillon touche le fond

Les problèmes commencèrent à se manifester en 1992. J'ai longtemps pensé que tout ce qui allait suivre venait du fait que je n'avais pas le moindre sou pour payer les 70 000 dollars d'impôts - soit environ 400 000 francs - que me réclamait le fisc cette année-là. Les impôts n'étaient pas dus à des revenus particulièrement élevés, même si ceux-ci étaient loin d'être négligeables. La somme incluait le coût des intérêts et des pénalités de retrait anticipé sur mon plan d'épargne-retraite, car j'y avais fait un emprunt afin de financer la rénovation d'une petite maison dont j'étais propriétaire et que je comptais occuper en donnant congé à mes locataires afin de réduire mes frais.
Contre l'avis du comptable, je poursuivis les travaux de rénovation. Je ne pouvais faire autrement : la démolition était déjà en cours lorsque je me rendis compte que je ne pouvais me contenter d'" aménager " les combles en y installant une nouvelle chambre-salle de bains pour moi. En effet, le toit était trop bas et si je voulais modifier cet espace, je devais tout simplement ajouter un nouvel étage à la maison.
L'idée enthousiasma mon architecte qui se mit au travail. Bientôt, je ne pus résister à l'idée d'agrandir l'espace de ma petite maison de 1860 en édifiant de monumentaux combles sur pignons. " Allons-y ", dis-je à l'entrepreneur.
Je pris cette décision au terme d'une seule nuit blanche.
 
 

Un pouvoir illusoire

Cette rénovation de ma maison, qui fit s'effondrer mon propre château de cartes, faisait partie de ce que j'appelle le Mythe Romanesque. J'avais créé une maisonnette de conte de fées. Je ne m'étais pas contentée d'aménagements superficiels ou de finitions, non, je l'avais vraiment construite - ou plutôt j'en avais supervisé la construction. J'appréciais toute cette mise en œuvre, les bulldozers qui déterraient l'ancien soubassement et préparaient le site pour un nouveau, les maçons qui rehaussaient la cheminée, les charpentiers qui dressaient les poutres du toit. Ce toit était une pure merveille, avec ses neuf mètres de côté et ses quatre pignons haut perchés. L'architecte avait élaboré un système d'encoches pour mettre chaque poutre en place. On avait rasé les anciens combles, laissant la place à la plate-forme qui allait soutenir le miraculeux assemblage de poutres, avec le spectacle de la montagne dans le lointain. De la maison que j'occupais, de l'autre côté de la route, j'avais l'impression d'être une petite fille en train d'observer de grands garçons jouant à un jeu de construction. Mais dès que je passais le pont qui enjambait le petit ruisseau et entrais dans la maison où régnait une odeur grisante de sciure et le vacarme des marteaux et des outils électriques, je grandissais. J'avais le droit de me joindre à eux !
" Montez donc ! ", criait le chef d'équipe. J'escaladais les barreaux de l'échelle et je me retrouvais au milieu des ouvriers, avec au-dessus de nous le ciel d'un bleu sans nuage, parmi les feuilles dans leur parure d'automne tandis que la fumée d'un feu de bois s'échappait de la cheminée d'une maison voisine. Et ces fabuleux pignons et leurs poutres s'élevaient à une vitesse vertigineuse. C'était formidable, ce ballet, réglé au geste près, des hommes en jean et en chemise de bûcheron qui essayaient de prendre de vitesse la première neige. Ils étaient jusqu'à onze à s'agiter et j'avais l'impression d'être des leurs, là-haut dans le ciel, sur la plate-forme. Ils me devaient d'être là. J'étais le chef suprême, celle qui payait.
C'était un peu comme si j'avais été mon père, mais avec des " plus " : plus de responsabilité, plus d'importance, plus de pouvoir. Je n'étais pas non plus la petite fille qui enviait les garçons avec leurs camions et leurs engins bruyants. Ces gars-là m'acceptaient. J'étais rigolote et raisonnable à la fois. Quand je montais l'échelle pour les rejoindre sur cette plate-forme dans le ciel, ils pouvaient continuer à lancer des blagues salaces : je riais d'un air à la fois complice et gentiment désapprobateur. Mais c'était moi qui décidais du bois à utiliser, moi dont les choix esthétiques primaient. L'architecte voulut que la séparation entre la salle à manger et la cuisine soit en arrondi. Je refusai. Il voulut éviter de placer des placards muraux dans la cuisine. Avait-il jamais travaillé dans une cuisine, demandai-je. Il contre-attaqua en contestant mon idée, peu pratique à son goût, de mettre des portes vitrées pour donner accès à la salle de bains principale. Je répliquai que l'effet serait très joli et que pour un peu plus d'intimité, on pouvait installer des rideaux.
C'était une période d'intense exaltation. Les voitures ralentissaient devant les travaux de ma belle maison qui avançaient. Des amis venaient en visite. Vers la fin, cette exaltation frôlait l'épisode maniaque. Elle avait contaminé jusqu'au jeune apprenti qui, le soir, nettoyait les lieux pour l'équipe du lendemain. C'était un chantier super-top : parquets luisants, pignons dressés, murs de trapp massifs, cheminée de pierre. Il absorbait une énergie folle, un enthousiasme viril. Siffler en travaillant, tra-la-la-la-la-la-la… Heigh-ho, heigh-ho ! L'énergie de mon père était ici à l'œuvre et, cette fois, enfin, elle ne m'excluait pas.
A cela s'ajouta le frisson du délai à ne pas dépasser. Tout devait être terminé à temps pour que je puisse obtenir le certificat d'occupation avant la clôture du prêt hypothécaire, prévue le dernier jour où un taux d'intérêt de 8 % était proposé. Dans mon esprit, c'étaient ces 8 % qui rendaient l'entreprise viable. A trente-six heures du moment fatidique, l'inspection finale n'était toujours pas faite. Je me rendis dans le bureau de l'inspecteur pour découvrir qu'il venait de partir en voyage. J'en eus les larmes aux yeux. Sa secrétaire me prit en pitié. " Je vais tenter de l'appeler dans sa voiture. Peut-être son bras droit peut-il signer le certificat. "
L'assistant connaissait le dossier. Il était venu voir à plusieurs reprises la rénovation avec l'inspecteur et nous en étions aux ultimes finitions. Assise face au bureau de la secrétaire, le regard fixé sur la fenêtre qui s'assombrissait déjà en cette fin novembre, je me rendais compte combien je jouais serré. Coup de chance : l'inspecteur décrocha son téléphone de voiture et accepta. Je fus transportée de joie. J'avais réussi. J'avais triomphé des événements.
En un certain sens, se repencher sur cette aventure est comme se replonger dans un mauvais rêve. Un cauchemar de questions sans réponse.
Et une fois surmontés les problèmes de délais pour l'obtention du prêt, pourrais-je retrouver les milliers de dollars que j'avais retirés de mon épargne-retraite pour construire cette chaumière de luxe ?
J'étais plongée dans la rédaction d'un livre lorsque je laissai passer le délai pour payer mes impôts, cette année-là, ce qui n'était pas nouveau. Le travail me servait de prétexte pour nier les problèmes d'argent. " Pas question de me laisser angoisser, me dis-je. Je ne lèverai pas les yeux de mon manuscrit avant de l'avoir fini. "
Le Prozac m'aidait à tenir le coup. Mes nuits étaient angoissées, mais durant la journée, j'étais cool. Cool et " dans le déni ", selon l'expression consacrée. La formule s'appliquait parfaitement aux déclarations à la presse de Gloria Vanderbilt : " Mais non, je ne suis pas fauchée. C'est juste une situation temporaire, le temps que je liquide ma maison et quelques autres actifs pour payer ma dette. " En attendant, elle partageait un petit appartement avec son frère. " Je fais une carrière. Je suis en bonne santé (…), j'ai du talent et de l'énergie. Bientôt, ces problèmes seront derrière moi. "
Visiblement, elle pensait avoir une éternité devant elle pour combler le déficit. A l'époque, elle avait soixante et onze ans.
Ce flou dans l'approche des problèmes m'est familier. Au début, on fait comme si ce qui est arrivé était accidentel et quasiment involontaire. Ce n'est pas de notre faute, ou si peu. Il y a là une faille dans notre mécanisme de pensée. Longtemps, la vie a été belle. Et puis soudain, terminé.
Pendant que l'administration fiscale attendait son argent, je continuais à tirer des sommes importantes sur ma carte American Express, entre deux mille et trois mille dollars par mois - soit de douze mille à dix-huit mille francs. J'en avais pris l'habitude depuis si longtemps que je ne me rendais plus compte de ce que ces sommes représentaient. " Tout est une question d'échelle, me disais-je. J'ai changé de train de vie. "
Lequel train de vie continua jusqu'au jour où le fisc vint frapper à ma porte. Et encore, il ne se modifia pas tout de suite. Je n'avais pas conscience de devoir le réduire. Simplement, je savais que j'avais, quelque part, une dette. Le blocage psychologique dont je souffrais depuis des années avait pris de l'ampleur. Mes revenus n'étaient plus ce qu'ils avaient été dans les années 80. Or, mes dépenses, elles, avaient augmenté du fait de ma séparation avec mon compagnon, en 1989, puisque j'avais cessé de partager mes dépenses avec lui. Qui, entre nous, a envie de reconnaître que la belle vie, c'est fini ?
Depuis, j'ai appris qu'à la fin d'une liaison, les femmes, qui souvent se sentent dépossédées, ont du mal à changer de niveau de vie en se retrouvant seules. Je n'ai pas fait exception. Ne voulant pas me sentir diminuée par la séparation, j'ai forcé dans l'autre sens. J'ai dépensé plus que je ne l'aurais fait auprès de mon compagnon, plus raisonnable. L'année où je reçus le fameux avis d'imposition, je louai pour Noël une maison sur une île de Caroline du Sud et m'y rendis par avion avec deux de mes grands enfants. C'était la chose à faire - la seule chose à faire, car ce Noël était mon premier Noël de veuve et nous avions besoin de nous retrouver (je ne parle pas de mon besoin de me retrouver).
J'avais consacré tout mon temps libre, durant plusieurs années, à m'occuper de mes parents, atteints de la maladie qui allait les emporter. Plus l'issue fatale approchait et moins j'affrontais mes propres problèmes, que je n'arrivais plus vraiment à maîtriser. Pour combattre la panique sous-jacente que je sentais s'accumuler, je m'étais fabriqué un petit logo : FCQF - Fais Ce Qu'il Faut. Tout en me le répétant comme un mantra, je continuais à dépenser joyeusement. Cette année-là, les cadeaux s'accumulèrent au pied de notre sapin de Noël gigantesque.
Mais déjà, je n'avais plus les moyens de jouer les Père Noël. Je devais jongler pour payer mes factures mensuelles. Les remboursements du prêt me coûtaient les yeux de la tête. Malgré les loyers que me versaient les locataires d'une maison et de l'appartement de New York, les rentrées couvraient à peine mes dépenses. J'essayais pourtant d'être une propriétaire généreuse. J'entretenais tout parfaitement. Je faisais construire un mur de pierre, achetais des arbres fruitiers, tout en me disant que je valorisais mon capital.
Ce genre de libéralités aurait été justifié aux beaux jours des années 80, mais là, c'était pure folie. En réalité, je ne contrôlais plus les questions d'argent, tout en me disant (comme apparemment, Gloria Vanderbilt) que j'arriverais à redresser la situation d'un battement de cil, puisque je l'avais déjà fait. Nous, les femmes endettées, nous sommes très douées pour nous raconter des histoires. Nous faisons tout pour nous persuader que nos débâcles financières n'ont qu'un effet mineur et transitoire. N'empêche que les pertes que nous nous infligeons nous affectent au niveau de la santé, de l'énergie et même du talent. Avant de faire barrage au mal que je me faisais, il me faudrait procéder à une sérieuse analyse de mes motivations profondes.
Pour Gloria Vanderbilt, les soucis commencèrent le jour où elle confia toutes ses affaires à son notaire (aujourd'hui décédé) et à son psychiatre, prénommé Christ, aussi incroyable que cela paraisse. La justice reconnut que Christ et le notaire s'associèrent pour gagner de l'argent en se servant du nom de Gloria Vanderbilt. A la fin, ils avaient détourné ou perdu plusieurs millions de dollars qu'elle avait en banque.
Mais elle, que faisait-elle pendant tout ce temps ?
Et moi, à mon niveau beaucoup plus modeste, mais tout aussi douloureux, que faisais-je donc ? Pendant neuf ans, j'avais occupé une grande maison à Woodstock, près d'une rivière. Après notre séparation, mon compagnon acheta une maison dans ses moyens et continua à faire des affaires. Je lui rachetai sa part de notre belle demeure coloniale, datant de 1775. Je me mis sur les bras des charges énormes, pensant que psychologiquement, mieux valait ne pas cumuler les changements. Nous avions vécu ensemble pendant seize ans et, même si j'étais à l'origine de notre séparation, j'avais besoin de demeurer dans cette maison pour garder mon équilibre. Juste quelque temps, comme je disais alors.
Mais au lieu de me contenter de laisser la maison en l'état, dans l'attente que les choses se tassent, je me lançai dans une orgie de dépenses, poussée par je ne sais quel démon. Je fis redessiner l'allée, y ajoutai une bordure de pierres de rivière et des dizaines de magnifiques pivoines. Me retrouvant seule dans une maison de cinq chambres à coucher, je décidai de réorganiser l'espace et d'en réunir deux pour me faire un vaste bureau. Je fis abattre une partie des plafonds pour avoir une belle hauteur et, bien sûr, il fallut installer des traversières pour obtenir le soutien nécessaire. On plaça des portes-fenêtres entre la pièce et ma chambre. Les murs furent couverts de rayonnages de haut en bas. Une fois les travaux terminés, j'avais effectivement un magnifique espace de travail. Après tout, je le méritais bien, pensais-je. Le prix ? Une broutille, douze mille dollars - plus de soixante-dix mille francs.
1992 passa sans que je puisse payer les sommes réclamées par l'administration fiscale. Les événements s'enchaînant, l'année suivante se termina de la même manière, mais pour moi le problème ne concernait que la précédente. 1993 était " l'année en cours ". Je ne réglais pas mes tiers provisionnels, mais cela n'avait rien d'exceptionnel : je ne les avais jamais payés. A la fin de chaque année, je raclais les fonds de tiroirs et payais le tout, plus les pénalités de retard, la plupart du temps en chargeant mon agent de réclamer des avances sur droits d'auteur. J'avais beau gagner ma vie en travaillant dur, je ne faisais pas vraiment le lien entre mon travail et mes gains, mes gains et mes dépenses, mes dépenses et mes dettes. Même le fait de donner au fisc un supplément ne m'ennuyait pas, dans la mesure où cela me permettait d'évacuer la question pendant toute une année.
Quand venait le moment d'éponger la dette, je me faisais fort de toujours trouver l'argent. L'aide-comptable avait beau me proposer d'épargner tout au long de l'année de quoi payer mes impôts à temps, pour m'épargner les pénalités, j'acquiesçais, mais je ne faisais rien. J'avais l'esprit ailleurs. Lorsqu'elle venait assurer le règlement des factures, une fois par mois, je signais les chèques, fronçais les sourcils en découvrant le solde de mon compte en banque et continuais comme avant. Sans regarder derrière moi et en pleine ascension - c'est du moins ce que je voulais croire.
En réalité, c'était une fuite en avant. J'étais dans un processus de déni et de compensation. Je me sentais diminuée par les dettes qui s'accumulaient et j'avais besoin d'agir pour échapper à la dépression. Donc, je dépensais. Je rénovais la maison avec un luxe de plus en plus ostentatoire. Les travaux, pensais-je, me faisaient " mûrir ". En un sens, ce n'était pas faux. Du moins, j'allais tirer plus tard des leçons de ce qui se passait. Chaque semaine, je donnais à l'entrepreneur des liasses de billets. J'avais choisi de le rémunérer au temps et aux coûts réels et non d'après devis, pensant éviter la marge de 10 % qu'il y incluait pour pallier toute éventualité. En réalité, toute l'opération était un véritable jeu de poker. Aujourd'hui, je suis persuadée que cela ne faisait que la rendre plus excitante.
Le pire restait à venir. Une équipe de onze ouvriers s'activait dans la maison et, avec le système des coûts réels, chaque semaine qui passait me coûtait une fortune. Cette fois, j'en avais perdu le sommeil. Le délai pour le prêt hypothécaire courait et j'avais besoin de cet argent pour vivre. Mes derniers dollars passaient dans les ultimes finitions exigées pour que me soit délivré le certificat de conformité dont la banque avait besoin pour boucler le dossier.
J'étais vraiment sur le fil du rasoir. Je vivais avec une valise pleine de vêtements et mon ordinateur dans le coffre de ma voiture. Si je m'étais lancée dans cette opération, c'était pour réduire mes dépenses. J'avais loué ma grande maison et espérais bien vivre dans la plus petite, si les travaux de rénovation voulaient bien se terminer un jour. Je prévoyais même d'écrire une pièce sur le sujet, intitulée " Train de vie : ralentir ". En attendant, mes amis se relayaient pour m'héberger.
Dans les derniers jours de novembre et au début décembre, il devint de plus en plus évident à mes yeux que je vivais comme une romanichelle, tandis que le plancher de mon nouveau living était fini à la main et que l'on appliquait une troisième couche de peinture sur les murs de la salle à manger. En revanche, j'arrivais à ne plus penser au coût de l'opération et aux pénalités que je subirais pour le retrait anticipé de mon épargne-retraite.
Gloria Vanderbilt admettait avoir tiré des leçons de la perte de sa fortune. Elle ne " demanderait plus à personne de s'occuper de ses affaires " et elle était " guérie " à jamais des psys, ajoutant : " J'ai eu tort de faire confiance. "
Bien sûr, la réalité était plus complexe. Elle se dépeint comme une femme mal conseillée, mal entourée, une héroïne romantique conduite à sa perte par des hommes avides et malfaisants. Cela ne trompe personne. Cette femme avait tout de même eu assez de sens commun pour édifier un empire dans la confection.
Au début, nous cherchons toutes des boucs émissaires. Pour ma part, j'aurais bien aimé en trouver. Je me retrouvais en fin de compte avec une belle maison neuve - quoique plus petite - et une dette monumentale.
Soudain, je pris peur. Vraiment. Ce n'était pas seulement à cause des sommes que je devais et de l'image menaçante de l'administration fiscale, qui, en 1994, commençait à être vraiment sur mon dos. Ma terreur avait des racines plus profondes : j'étais certaine que si je recommençais un jour à avoir de l'argent, la même chose se reproduirait.
L'argent me filait entre les doigts. J'étais victime d'une partie de moi-même, inconnue et rapace, tapie quelque part en deçà du seuil de ma conscience.
 
 

 

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