COLETTE DOWLING :
Cendrion et l'argent
(document)
Le nouveau combat des
femmes
traduit de l'américain par
Marie-France Girod
Colette Dowling est l'auteur, entre
autres, du célèbre Complexe de
Cendrillon. Elle vit à Woodstock et
à New York.
CHAPITRE 1
Aux prises avec la crise
" 
auvre petite fille riche " : le titre faisait la
une du New York Post. L'article était
accompagné de la photo d'une femme mince,
parée de bijoux et vêtue d'un jean,
qui marchait d'un pas décidé dans une
rue de New York. " Gloria Vanderbilt, disait la
légende, héritière de l'une
des plus grosses fortunes des Etats-Unis, a
dû s'installer dans un minuscule appartement
après avoir vendu deux magnifiques demeures
pour payer ses impôts. "
D'habitude, je n'accordais aucune attention
à ce genre d'article, mais cette fois, je ne
pus détacher mes yeux du journal. Je venais
de vendre deux biens immobiliers pour payer une
partie de mes dettes fiscales et j'en étais
encore toute remuée. Ces
problèmes-là, je les croyais pour les
autres. Or, voilà que je découvrais
une face cachée de moi-même. A
cinquante-cinq ans, je m'étais
comportée comme une petite jeune avec sa
première carte de crédit.
Trois ans plus tôt, je possédais deux
maisons de campagne, un appartement dans Manhattan
et un plan d'épargne-retraite de 250 000
dollars - environ un million cinq cent mille
francs. Et aujourd'hui, je n'avais plus rien, que
mes yeux pour pleurer.
Je n'ai rien d'une riche héritière,
mais je me suis sentie proche de Gloria Vanderbilt.
J'avais vendu le fruit de mon dur labeur,
donné le bénéfice à
l'Etat et je devais encore 26 000 dollars - environ
150 000 francs - aux impôts.
Pendant longtemps, je ne me suis pas rendu compte
que j'évitais d'avoir à m'occuper de
finances. Je vivais difficilement de ma plume, tout
comme mon mari, et j'avais si peu d'argent que ma
piètre gestion passait inaperçue aux
yeux de tous et même aux miens. J'avais
l'impression d'être courageuse, dans la
mesure où je refusais de me laisser abattre
par les difficultés financières.
Comme beaucoup de femmes, j'avais appris à
gratter sur tout. Je connaissais les cent une
façons d'accommoder les pâtes. Je
confectionnais mes robes avec des patrons de Vogue
et des coupons de tissus. J'appliquais à la
lettre le principe selon lequel on pouvait faire "
sans ", mais " avec " panache.
Mon mari et moi étions un couple
d'intellectuels, pauvres et fiers, qui refusions de
nous préoccuper de notre situation
difficile. Sans compter que nous savions faire les
choses bien. Le baptême d'un enfant
s'accompagnait de cognac et de douzaines
d'huîtres. Quand nous ne dînions pas de
spaghetti, nous régalions nos amis d'une
blanquette de veau sur notre table à
tréteaux. Notre situation financière
justifiait certaines choses. Un jour j'allai voir
un fondé de pouvoir d'une banque qui avait
découvert que nous avions fait une fausse
déclaration dans notre formulaire de demande
de prêt. J'entrepris de le convaincre que les
artistes free-lance étaient acculés
au mensonge, dans la mesure où tout le
système leur était hostile. Il se
laissa attendrir et nous accorda le prêt.
J'étais enceinte alors. Sur le chemin du
retour, je marchai tête haute, le ventre en
avant, avec l'impression d'avoir triomphé
d'un des piliers du capitalisme.
Notre mariage se rompit après neuf
années pénibles. Je dus bien entendu
continuer à être regardante. Je
continuai aussi à chercher des faux-fuyants.
J'avais trois enfants à ma seule charge et
je m'étais lancée dans une
carrière de rédactrice free-lance
pour des magazines. Comment aurais-je pu
reconnaître que, sous mes airs flamboyants,
la peur, les doutes et la panique s'accumulaient ?
Mon combat était juste, j'en étais
persuadée. Et si, certains jours, je devais
racler les fonds de tiroir pour acheter du lait aux
enfants, ce n'était pas à cause de ma
mauvaise gestion, mais parce que ni l'Etat, ni la
société ne donnaient aux
écrivains les moyens de vivre
correctement.
Au bout de deux ans, je commençai à
dépenser. Il n'y avait personne pour
regarder ce que je faisais, ni parents, ni mari. Je
ne rendais des comptes qu'à moi-même
et c'était insuffisant. Sans une
autorité pour me garder dans le droit
chemin, je perdis rapidement pied. Si j'allais
acheter une robe pour un rendez-vous de travail, je
ressortais du magasin avec en plus un ravissant
chemisier de dentelle qui, dixit la vendeuse,
m'allait à ravir, un pantalon, des bijoux
fantaisie et un grand chapeau de feutre.
Ces orgies de shopping me donnaient un merveilleux
sentiment de liberté, un peu comme si je
prolongeais mon adolescence, à ceci
près que ce n'est pas l'argent gagné
en faisant du baby-sitting que je dépensais
ainsi, mais celui destiné aux enfants. Bien
sûr, ce n'est pas ainsi que je voyais les
choses. Je me persuadais que j'avais vraiment
besoin d'être bien habillée pour
déjeuner avec les rédacteurs en chef
des magazines. Je refusais d'admettre que
l'essayage des vêtements apportés avec
des petits cris encourageants par la
propriétaire d'une boutique de mode me
mettait dans un état d'excitation maniaque
et que je succombais à ses sollicitations
parce que cela me faisait un bien fou. Je me voyais
en train d'attirer l'attention et j'avais besoin
d'attention, terriblement. Le soir, en
écoutant un disque de Carly Simon, je
prenais des poses devant le miroir avec mon nouveau
chapeau noir, bord relevé comme ci, puis
plutôt comme ça. Je voulais avoir
l'air plus jeune, plus libre, plus aventureuse que
je ne l'étais - que je ne pouvais
l'être, compte tenu de ma situation. Je
voulais redevenir une jeune fille.
Pendant cinq ans, je subvins à mes propres
besoins et à ceux de mes enfants, sans pour
autant sentir réellement les effets du
stress que cela représentait. Mais lorsque
je rencontrai quelqu'un, je perdis alors toute
ambition, ravie de revenir à la situation de
femme au foyer, rassurante comme le sein maternel.
Je ne cessai pas d'écrire, mais je n'avais
plus besoin de gagner ma vie avec ma plume. Je
n'appelais plus les journaux pour leur proposer des
idées d'articles. Mon nouveau compagnon
payait la plupart de mes factures. J'étais
comme dans un rêve, bien à l'abri,
merveilleusement débarrassée de toute
anxiété. Je me lançai dans la
pâtisserie.
Cette régression faillit mettre un terme
à cette liaison. Mon compagnon avait fait
ses études dans une université
à tendance féministe, le Sarah
Lawrence College, et l'idée de devoir nous
entretenir tous les cinq pendant que je tapissais
les murs de notre maison en location ne l'emballait
pas. J'entamai une psychanalyse et commençai
à comprendre mes problèmes de
dépendance. D'autres femmes de ma
connaissance, tout comme certaines que j'allais
interviewer par la suite, se débattaient
dans le même genre de difficultés.
Sous nos habits neufs de femmes
indépendantes, nous cachions encore le
besoin d'être prises en charge, mais nous ne
pouvions ni ne voulions en parler et nous refusions
de l'admettre.
A cette époque, les féministes
n'avaient pas pris en compte les conflits qui
allaient de pair, chez les femmes, avec leur
nouvelle démarche vers la liberté.
C'est la recherche de ces conflits qui me poussa
à écrire Le Complexe de Cendrillon.
Les femmes agissaient comme si elles étaient
complètement libérées, alors
qu'au fond d'elles-mêmes persistait le
désir qu'on vienne à leur rescousse,
issu de leur éducation traditionnelle.
Beaucoup sabotaient bêtement leurs efforts
pour mener une vie indépendante parce que
les responsabilités qui vont de pair avec la
liberté les angoissaient.
Et moi avec elles.
Paradoxalement, le succès de mon ouvrage Le
Complexe de Cendrillon, et l'argent que celui-ci me
rapporta, oblitérèrent mon
incapacité à m'assumer
financièrement, alors qu'elle persistait. A
cela s'ajoutait le fait que mon compagnon avait une
attitude circonspecte et précautionneuse
vis-à-vis de l'argent. Tant que je restai
avec lui, je me tins tranquille, mais dès la
fin de notre relation, je recommençai
à dépenser. Mes placards
regorgèrent soudain de robes, de chaussures
de luxe, de tailleurs de bons faiseurs. Je me mis
à décorer, rénover, acheter
des antiquités. Je cessai d'alimenter mon
plan d'épargne-retraite. J'étais
toujours à court au moment de payer les
impôts. J'appelais alors mon agent
littéraire. " Je vais faire la quête
", disait-elle, entendant par là qu'elle
allait voir si l'un de mes éditeurs ne me
devait pas de l'argent. Pour moi, les finances
étaient de l'ordre de
l'éphémère. L'argent,
même durement gagné, avait toujours
quelque chose de magique.
Au moment où tout s'effondra, j'étais
tellement éloignée de la
réalité que je ne fis pas le rapport
entre ce qui se passait alors et l'attitude floue
que j'avais manifestée ma vie durant envers
l'argent. Je me sentis victime, prise au
piège. Je n'avais jamais eu de dettes
auparavant, mais je n'avais pas
épargné comme je l'aurais dû.
Et la majorité de mon épargne dormait
sur un FCP en instruments du marché
monétaire, de faible rentabilité.
Je considérais que je travaillais beaucoup
(vrai), que j'étais poussée par des
préoccupations financières (vrai),
que je n'avais pas commis d'erreur (faux). Or,
voilà que j'avais le fisc aux trousses, qui
me réclamait des arriérés
d'impôt. Que s'était-il passé ?
Je ne méritais pas ça. Je me sentais
également blessée (pourquoi moi ?),
lasse (je savais qu'on en arriverait là !)
et lésée.
A mes yeux, j'étais tout sauf responsable.
Tout sauf à l'origine de ma propre
situation. Tout sauf coupable. La
vérité, pourtant, c'était que
je ne voulais pas avoir à gérer mon
argent. Je pouvais travailler comme une bête
si nécessaire, mais l'idée même
de planifier mes dépenses, de faire un
budget ou d'envisager l'avenir me sortait par les
yeux.
Cette crise financière devait être
l'un des pires moments de ma vie. J'entamai
à nouveau une psychothérapie, avant
de rejoindre un programme de rétablissement
pour les endettés chroniques. Petit à
petit, je me sentis plus stable, plus sûre de
moi, plus confiante vis-à-vis de l'avenir.
Au fur et à mesure que je distinguais les
schémas d'auto-duperie qui me rongeaient de
l'intérieur, je me mis à
réfléchir sur les rapports des autres
femmes avec l'argent. Nous étions toutes
logées à la même enseigne, sur
ce plan.
J'ai commencé pauvre, puis, alors que je ne
m'y attendais pas, j'ai gagné pas mal
d'argent. Au début des années 80,
après avoir cumulé pendant plusieurs
années mes deux pleins temps
d'écrivain et de mère de famille, je
publiai Le Complexe de Cendrillon et, à ma
grande surprise, l'ouvrage devint un best-seller.
C'est le genre de chose dont un auteur rêve,
sans jamais y croire vraiment. Pour la
première fois de ma vie, j'avais de l'argent
et je ne savais pas comment me comporter avec. Mon
compagnon passait son temps à me dire : "
Retire-le de ton compte en banque et place-le pour
qu'il rapporte. " (Nous étions convenus
qu'il ne gérerait pas cet argent pour
moi.)
Mais j'avais peur de le retirer de mon compte. Le
fait même de manipuler cet argent, de le
déplacer ou de faire appel à
quelqu'un pour le gérer - un courtier, un
spécialiste des investissements ou
même un notaire ou un comptable - me semblait
lourd de menaces.
Quand j'étais petite, il n'y avait pas
beaucoup d'argent dans mon entourage. Lorsque,
brusquement, les droits d'auteur se mirent à
tomber (une vingtaine d'éditeurs
publièrent Le Complexe de Cendrillon dans le
monde), je me souviens de m'être
demandé : " Est-ce que je vais pouvoir
m'offrir un manteau de fourrure ? " A vrai dire, je
n'avais pas envie d'un manteau de fourrure, mais le
simple fait de m'être posé la question
est révélateur de la confusion qui
régnait dans mon esprit. Je n'avais aucune
idée de ce que je pouvais ou ne pouvais pas
me payer. Quand j'évoquai l'idée
d'acheter un appartement à Manhattan, mon
comptable tenta de m'en dissuader. " Vous devez
garder des liquidités pour vos enfants ", me
conseilla-t-il.
" Ridicule ", commenta mon analyste. " Les
comptables sont conservateurs, tout le monde le
sait. "
Je suivis l'analyste et j'achetai un duplex sur
jardin à Brooklyn Heights, que je revendis
un an après avec un joli
bénéfice. Je crus avoir fait un bon
calcul. Mais ces douze mois étaient le point
culminant de la courbe du marché immobilier
dans les années 80. Entre les divers frais,
tant à l'achat qu'à la revente, et
les impôts sur la plus-value, je ne suis pas
sûre que cela ait été plus une
bonne affaire qu'une distraction.
Si j'avais décidé de vendre, c'est
avant tout pour suivre mon compagnon en dehors de
New York, à Woodstock. Déjà,
huit ans auparavant, j'avais fait la même
chose et quitté New York pour aller vivre
avec lui à la campagne. Ce faisant, je
m'étais placée en situation de
dépendance financière
vis-à-vis de lui. Maintenant, je le suivais
à nouveau, mais j'avais cette fois un
illusoire sentiment d'indépendance
grâce à mon compte en banque bien
garni. Lorsque nous achetâmes une maison
à Woodstock, je ne me bornai pas à
payer la moitié du premier apport, je lui
avançai sa part.
Pendant une bonne dizaine d'années,
même si je n'en avais pas conscience, je ne
m'étais apparemment pas mal
débrouillée. Ma carrière avait
pris un tour très flatteur pour mon ego.
Lors de ma tournée de promotion de mon
ouvrage au Brésil, les rues étaient
décorées de banderoles portant
l'inscription " Bienvenue à Cendrillon ".
Les droits d'auteur de l'édition
américaine et des traductions à
l'étranger m'assurèrent
bientôt, pour la première fois de ma
vie, la tranquillité financière.
Malheureusement, je cessai par la même
occasion de penser à l'argent. J'engageai
quelqu'un pour s'occuper de mes comptes. A chaque
printemps, le calcul des impôts se faisait
tout seul. Petit à petit, j'en vins à
ne plus me préoccuper des détails. Je
me disais que mon rôle était de
penser, de rester dans le domaine des idées,
de la créativité, et que cela
m'apportait la tranquillité d'esprit
nécessaire. Les détails,
c'était l'affaire de quelqu'un d'autre.
Ah, les joies de ce que les programmes en douze
étapes * appellent " le flou terminal ". Et
celles de la folie des grandeurs ! Pendant quelque
temps, ma vie a baigné dans la
tiédeur du liquide amniotique. Je ne voyais
rien en dehors de la poche dans laquelle je
flottais, mais je n'en avais vraiment pas
envie.
Cendrillon touche le fond
Les problèmes commencèrent
à se manifester en 1992. J'ai longtemps
pensé que tout ce qui allait suivre venait
du fait que je n'avais pas le moindre sou pour
payer les 70 000 dollars d'impôts - soit
environ 400 000 francs - que me réclamait le
fisc cette année-là. Les impôts
n'étaient pas dus à des revenus
particulièrement élevés,
même si ceux-ci étaient loin
d'être négligeables. La somme incluait
le coût des intérêts et des
pénalités de retrait anticipé
sur mon plan d'épargne-retraite, car j'y
avais fait un emprunt afin de financer la
rénovation d'une petite maison dont
j'étais propriétaire et que je
comptais occuper en donnant congé à
mes locataires afin de réduire mes
frais.
Contre l'avis du comptable, je poursuivis les
travaux de rénovation. Je ne pouvais faire
autrement : la démolition était
déjà en cours lorsque je me rendis
compte que je ne pouvais me contenter d'"
aménager " les combles en y installant une
nouvelle chambre-salle de bains pour moi. En effet,
le toit était trop bas et si je voulais
modifier cet espace, je devais tout simplement
ajouter un nouvel étage à la
maison.
L'idée enthousiasma mon architecte qui se
mit au travail. Bientôt, je ne pus
résister à l'idée d'agrandir
l'espace de ma petite maison de 1860 en
édifiant de monumentaux combles sur pignons.
" Allons-y ", dis-je à l'entrepreneur.
Je pris cette décision au terme d'une seule
nuit blanche.
Un pouvoir illusoire
Cette rénovation de ma maison, qui fit
s'effondrer mon propre château de cartes,
faisait partie de ce que j'appelle le Mythe
Romanesque. J'avais créé une
maisonnette de conte de fées. Je ne
m'étais pas contentée
d'aménagements superficiels ou de finitions,
non, je l'avais vraiment construite - ou
plutôt j'en avais supervisé la
construction. J'appréciais toute cette mise
en uvre, les bulldozers qui
déterraient l'ancien soubassement et
préparaient le site pour un nouveau, les
maçons qui rehaussaient la cheminée,
les charpentiers qui dressaient les poutres du
toit. Ce toit était une pure merveille, avec
ses neuf mètres de côté et ses
quatre pignons haut perchés. L'architecte
avait élaboré un système
d'encoches pour mettre chaque poutre en place. On
avait rasé les anciens combles, laissant la
place à la plate-forme qui allait soutenir
le miraculeux assemblage de poutres, avec le
spectacle de la montagne dans le lointain. De la
maison que j'occupais, de l'autre côté
de la route, j'avais l'impression d'être une
petite fille en train d'observer de grands
garçons jouant à un jeu de
construction. Mais dès que je passais le
pont qui enjambait le petit ruisseau et entrais
dans la maison où régnait une odeur
grisante de sciure et le vacarme des marteaux et
des outils électriques, je grandissais.
J'avais le droit de me joindre à eux !
" Montez donc ! ", criait le chef d'équipe.
J'escaladais les barreaux de l'échelle et je
me retrouvais au milieu des ouvriers, avec
au-dessus de nous le ciel d'un bleu sans nuage,
parmi les feuilles dans leur parure d'automne
tandis que la fumée d'un feu de bois
s'échappait de la cheminée d'une
maison voisine. Et ces fabuleux pignons et leurs
poutres s'élevaient à une vitesse
vertigineuse. C'était formidable, ce ballet,
réglé au geste près, des
hommes en jean et en chemise de bûcheron qui
essayaient de prendre de vitesse la première
neige. Ils étaient jusqu'à onze
à s'agiter et j'avais l'impression
d'être des leurs, là-haut dans le
ciel, sur la plate-forme. Ils me devaient
d'être là. J'étais le chef
suprême, celle qui payait.
C'était un peu comme si j'avais
été mon père, mais avec des "
plus " : plus de responsabilité, plus
d'importance, plus de pouvoir. Je n'étais
pas non plus la petite fille qui enviait les
garçons avec leurs camions et leurs engins
bruyants. Ces gars-là m'acceptaient.
J'étais rigolote et raisonnable à la
fois. Quand je montais l'échelle pour les
rejoindre sur cette plate-forme dans le ciel, ils
pouvaient continuer à lancer des blagues
salaces : je riais d'un air à la fois
complice et gentiment désapprobateur. Mais
c'était moi qui décidais du bois
à utiliser, moi dont les choix
esthétiques primaient. L'architecte voulut
que la séparation entre la salle à
manger et la cuisine soit en arrondi. Je refusai.
Il voulut éviter de placer des placards
muraux dans la cuisine. Avait-il jamais
travaillé dans une cuisine, demandai-je. Il
contre-attaqua en contestant mon idée, peu
pratique à son goût, de mettre des
portes vitrées pour donner accès
à la salle de bains principale. Je
répliquai que l'effet serait très
joli et que pour un peu plus d'intimité, on
pouvait installer des rideaux.
C'était une période d'intense
exaltation. Les voitures ralentissaient devant les
travaux de ma belle maison qui avançaient.
Des amis venaient en visite. Vers la fin, cette
exaltation frôlait l'épisode maniaque.
Elle avait contaminé jusqu'au jeune apprenti
qui, le soir, nettoyait les lieux pour
l'équipe du lendemain. C'était un
chantier super-top : parquets luisants, pignons
dressés, murs de trapp massifs,
cheminée de pierre. Il absorbait une
énergie folle, un enthousiasme viril.
Siffler en travaillant, tra-la-la-la-la-la-la
Heigh-ho, heigh-ho ! L'énergie de mon
père était ici à l'uvre
et, cette fois, enfin, elle ne m'excluait pas.
A cela s'ajouta le frisson du délai à
ne pas dépasser. Tout devait être
terminé à temps pour que je puisse
obtenir le certificat d'occupation avant la
clôture du prêt hypothécaire,
prévue le dernier jour où un taux
d'intérêt de 8 % était
proposé. Dans mon esprit, c'étaient
ces 8 % qui rendaient l'entreprise viable. A
trente-six heures du moment fatidique, l'inspection
finale n'était toujours pas faite. Je me
rendis dans le bureau de l'inspecteur pour
découvrir qu'il venait de partir en voyage.
J'en eus les larmes aux yeux. Sa secrétaire
me prit en pitié. " Je vais tenter de
l'appeler dans sa voiture. Peut-être son bras
droit peut-il signer le certificat. "
L'assistant connaissait le dossier. Il était
venu voir à plusieurs reprises la
rénovation avec l'inspecteur et nous en
étions aux ultimes finitions. Assise face au
bureau de la secrétaire, le regard
fixé sur la fenêtre qui
s'assombrissait déjà en cette fin
novembre, je me rendais compte combien je jouais
serré. Coup de chance : l'inspecteur
décrocha son téléphone de
voiture et accepta. Je fus transportée de
joie. J'avais réussi. J'avais
triomphé des événements.
En un certain sens, se repencher sur cette aventure
est comme se replonger dans un mauvais rêve.
Un cauchemar de questions sans réponse.
Et une fois surmontés les problèmes
de délais pour l'obtention du prêt,
pourrais-je retrouver les milliers de dollars que
j'avais retirés de mon
épargne-retraite pour construire cette
chaumière de luxe ?
J'étais plongée dans la
rédaction d'un livre lorsque je laissai
passer le délai pour payer mes impôts,
cette année-là, ce qui n'était
pas nouveau. Le travail me servait de
prétexte pour nier les problèmes
d'argent. " Pas question de me laisser angoisser,
me dis-je. Je ne lèverai pas les yeux de mon
manuscrit avant de l'avoir fini. "
Le Prozac m'aidait à tenir le coup. Mes
nuits étaient angoissées, mais durant
la journée, j'étais cool. Cool et "
dans le déni ", selon l'expression
consacrée. La formule s'appliquait
parfaitement aux déclarations à la
presse de Gloria Vanderbilt : " Mais non, je ne
suis pas fauchée. C'est juste une situation
temporaire, le temps que je liquide ma maison et
quelques autres actifs pour payer ma dette. " En
attendant, elle partageait un petit appartement
avec son frère. " Je fais une
carrière. Je suis en bonne santé
(
), j'ai du talent et de l'énergie.
Bientôt, ces problèmes seront
derrière moi. "
Visiblement, elle pensait avoir une
éternité devant elle pour combler le
déficit. A l'époque, elle avait
soixante et onze ans.
Ce flou dans l'approche des problèmes m'est
familier. Au début, on fait comme si ce qui
est arrivé était accidentel et
quasiment involontaire. Ce n'est pas de notre
faute, ou si peu. Il y a là une faille dans
notre mécanisme de pensée. Longtemps,
la vie a été belle. Et puis soudain,
terminé.
Pendant que l'administration fiscale attendait son
argent, je continuais à tirer des sommes
importantes sur ma carte American Express, entre
deux mille et trois mille dollars par mois - soit
de douze mille à dix-huit mille francs. J'en
avais pris l'habitude depuis si longtemps que je ne
me rendais plus compte de ce que ces sommes
représentaient. " Tout est une question
d'échelle, me disais-je. J'ai changé
de train de vie. "
Lequel train de vie continua jusqu'au jour
où le fisc vint frapper à ma porte.
Et encore, il ne se modifia pas tout de suite. Je
n'avais pas conscience de devoir le réduire.
Simplement, je savais que j'avais, quelque part,
une dette. Le blocage psychologique dont je
souffrais depuis des années avait pris de
l'ampleur. Mes revenus n'étaient plus ce
qu'ils avaient été dans les
années 80. Or, mes dépenses, elles,
avaient augmenté du fait de ma
séparation avec mon compagnon, en 1989,
puisque j'avais cessé de partager mes
dépenses avec lui. Qui, entre nous, a envie
de reconnaître que la belle vie, c'est fini
?
Depuis, j'ai appris qu'à la fin d'une
liaison, les femmes, qui souvent se sentent
dépossédées, ont du mal
à changer de niveau de vie en se retrouvant
seules. Je n'ai pas fait exception. Ne voulant pas
me sentir diminuée par la séparation,
j'ai forcé dans l'autre sens. J'ai
dépensé plus que je ne l'aurais fait
auprès de mon compagnon, plus raisonnable.
L'année où je reçus le fameux
avis d'imposition, je louai pour Noël une
maison sur une île de Caroline du Sud et m'y
rendis par avion avec deux de mes grands enfants.
C'était la chose à faire - la seule
chose à faire, car ce Noël était
mon premier Noël de veuve et nous avions
besoin de nous retrouver (je ne parle pas de mon
besoin de me retrouver).
J'avais consacré tout mon temps libre,
durant plusieurs années, à m'occuper
de mes parents, atteints de la maladie qui allait
les emporter. Plus l'issue fatale approchait et
moins j'affrontais mes propres problèmes,
que je n'arrivais plus vraiment à
maîtriser. Pour combattre la panique
sous-jacente que je sentais s'accumuler, je
m'étais fabriqué un petit logo : FCQF
- Fais Ce Qu'il Faut. Tout en me le
répétant comme un mantra, je
continuais à dépenser joyeusement.
Cette année-là, les cadeaux
s'accumulèrent au pied de notre sapin de
Noël gigantesque.
Mais déjà, je n'avais plus les moyens
de jouer les Père Noël. Je devais
jongler pour payer mes factures mensuelles. Les
remboursements du prêt me coûtaient les
yeux de la tête. Malgré les loyers que
me versaient les locataires d'une maison et de
l'appartement de New York, les rentrées
couvraient à peine mes dépenses.
J'essayais pourtant d'être une
propriétaire généreuse.
J'entretenais tout parfaitement. Je faisais
construire un mur de pierre, achetais des arbres
fruitiers, tout en me disant que je valorisais mon
capital.
Ce genre de libéralités aurait
été justifié aux beaux jours
des années 80, mais là,
c'était pure folie. En
réalité, je ne contrôlais plus
les questions d'argent, tout en me disant (comme
apparemment, Gloria Vanderbilt) que j'arriverais
à redresser la situation d'un battement de
cil, puisque je l'avais déjà fait.
Nous, les femmes endettées, nous sommes
très douées pour nous raconter des
histoires. Nous faisons tout pour nous persuader
que nos débâcles financières
n'ont qu'un effet mineur et transitoire.
N'empêche que les pertes que nous nous
infligeons nous affectent au niveau de la
santé, de l'énergie et même du
talent. Avant de faire barrage au mal que je me
faisais, il me faudrait procéder à
une sérieuse analyse de mes motivations
profondes.
Pour Gloria Vanderbilt, les soucis
commencèrent le jour où elle confia
toutes ses affaires à son notaire
(aujourd'hui décédé) et
à son psychiatre, prénommé
Christ, aussi incroyable que cela paraisse. La
justice reconnut que Christ et le notaire
s'associèrent pour gagner de l'argent en se
servant du nom de Gloria Vanderbilt. A la fin, ils
avaient détourné ou perdu plusieurs
millions de dollars qu'elle avait en banque.
Mais elle, que faisait-elle pendant tout ce temps
?
Et moi, à mon niveau beaucoup plus modeste,
mais tout aussi douloureux, que faisais-je donc ?
Pendant neuf ans, j'avais occupé une grande
maison à Woodstock, près d'une
rivière. Après notre
séparation, mon compagnon acheta une maison
dans ses moyens et continua à faire des
affaires. Je lui rachetai sa part de notre belle
demeure coloniale, datant de 1775. Je me mis sur
les bras des charges énormes, pensant que
psychologiquement, mieux valait ne pas cumuler les
changements. Nous avions vécu ensemble
pendant seize ans et, même si j'étais
à l'origine de notre séparation,
j'avais besoin de demeurer dans cette maison pour
garder mon équilibre. Juste quelque temps,
comme je disais alors.
Mais au lieu de me contenter de laisser la maison
en l'état, dans l'attente que les choses se
tassent, je me lançai dans une orgie de
dépenses, poussée par je ne sais quel
démon. Je fis redessiner l'allée, y
ajoutai une bordure de pierres de rivière et
des dizaines de magnifiques pivoines. Me retrouvant
seule dans une maison de cinq chambres à
coucher, je décidai de réorganiser
l'espace et d'en réunir deux pour me faire
un vaste bureau. Je fis abattre une partie des
plafonds pour avoir une belle hauteur et, bien
sûr, il fallut installer des
traversières pour obtenir le soutien
nécessaire. On plaça des
portes-fenêtres entre la pièce et ma
chambre. Les murs furent couverts de rayonnages de
haut en bas. Une fois les travaux terminés,
j'avais effectivement un magnifique espace de
travail. Après tout, je le méritais
bien, pensais-je. Le prix ? Une broutille, douze
mille dollars - plus de soixante-dix mille
francs.
1992 passa sans que je puisse payer les sommes
réclamées par l'administration
fiscale. Les événements
s'enchaînant, l'année suivante se
termina de la même manière, mais pour
moi le problème ne concernait que la
précédente. 1993 était "
l'année en cours ". Je ne réglais pas
mes tiers provisionnels, mais cela n'avait rien
d'exceptionnel : je ne les avais jamais
payés. A la fin de chaque année, je
raclais les fonds de tiroirs et payais le tout,
plus les pénalités de retard, la
plupart du temps en chargeant mon agent de
réclamer des avances sur droits d'auteur.
J'avais beau gagner ma vie en travaillant dur, je
ne faisais pas vraiment le lien entre mon travail
et mes gains, mes gains et mes dépenses, mes
dépenses et mes dettes. Même le fait
de donner au fisc un supplément ne
m'ennuyait pas, dans la mesure où cela me
permettait d'évacuer la question pendant
toute une année.
Quand venait le moment d'éponger la dette,
je me faisais fort de toujours trouver l'argent.
L'aide-comptable avait beau me proposer
d'épargner tout au long de l'année de
quoi payer mes impôts à temps, pour
m'épargner les pénalités,
j'acquiesçais, mais je ne faisais rien.
J'avais l'esprit ailleurs. Lorsqu'elle venait
assurer le règlement des factures, une fois
par mois, je signais les chèques,
fronçais les sourcils en découvrant
le solde de mon compte en banque et continuais
comme avant. Sans regarder derrière moi et
en pleine ascension - c'est du moins ce que je
voulais croire.
En réalité, c'était une fuite
en avant. J'étais dans un processus de
déni et de compensation. Je me sentais
diminuée par les dettes qui s'accumulaient
et j'avais besoin d'agir pour échapper
à la dépression. Donc, je
dépensais. Je rénovais la maison avec
un luxe de plus en plus ostentatoire. Les travaux,
pensais-je, me faisaient " mûrir ". En un
sens, ce n'était pas faux. Du moins,
j'allais tirer plus tard des leçons de ce
qui se passait. Chaque semaine, je donnais à
l'entrepreneur des liasses de billets. J'avais
choisi de le rémunérer au temps et
aux coûts réels et non d'après
devis, pensant éviter la marge de 10 % qu'il
y incluait pour pallier toute
éventualité. En
réalité, toute l'opération
était un véritable jeu de poker.
Aujourd'hui, je suis persuadée que cela ne
faisait que la rendre plus excitante.
Le pire restait à venir. Une équipe
de onze ouvriers s'activait dans la maison et, avec
le système des coûts réels,
chaque semaine qui passait me coûtait une
fortune. Cette fois, j'en avais perdu le sommeil.
Le délai pour le prêt
hypothécaire courait et j'avais besoin de
cet argent pour vivre. Mes derniers dollars
passaient dans les ultimes finitions exigées
pour que me soit délivré le
certificat de conformité dont la banque
avait besoin pour boucler le dossier.
J'étais vraiment sur le fil du rasoir. Je
vivais avec une valise pleine de vêtements et
mon ordinateur dans le coffre de ma voiture. Si je
m'étais lancée dans cette
opération, c'était pour
réduire mes dépenses. J'avais
loué ma grande maison et espérais
bien vivre dans la plus petite, si les travaux de
rénovation voulaient bien se terminer un
jour. Je prévoyais même
d'écrire une pièce sur le sujet,
intitulée " Train de vie : ralentir ". En
attendant, mes amis se relayaient pour
m'héberger.
Dans les derniers jours de novembre et au
début décembre, il devint de plus en
plus évident à mes yeux que je vivais
comme une romanichelle, tandis que le plancher de
mon nouveau living était fini à la
main et que l'on appliquait une troisième
couche de peinture sur les murs de la salle
à manger. En revanche, j'arrivais à
ne plus penser au coût de l'opération
et aux pénalités que je subirais pour
le retrait anticipé de mon
épargne-retraite.
Gloria Vanderbilt admettait avoir tiré des
leçons de la perte de sa fortune. Elle ne "
demanderait plus à personne de s'occuper de
ses affaires " et elle était " guérie
" à jamais des psys, ajoutant : " J'ai eu
tort de faire confiance. "
Bien sûr, la réalité
était plus complexe. Elle se dépeint
comme une femme mal conseillée, mal
entourée, une héroïne romantique
conduite à sa perte par des hommes avides et
malfaisants. Cela ne trompe personne. Cette femme
avait tout de même eu assez de sens commun
pour édifier un empire dans la
confection.
Au début, nous cherchons toutes des boucs
émissaires. Pour ma part, j'aurais bien
aimé en trouver. Je me retrouvais en fin de
compte avec une belle maison neuve - quoique plus
petite - et une dette monumentale.
Soudain, je pris peur. Vraiment. Ce n'était
pas seulement à cause des sommes que je
devais et de l'image menaçante de
l'administration fiscale, qui, en 1994,
commençait à être vraiment sur
mon dos. Ma terreur avait des racines plus
profondes : j'étais certaine que si je
recommençais un jour à avoir de
l'argent, la même chose se reproduirait.
L'argent me filait entre les doigts. J'étais
victime d'une partie de moi-même, inconnue et
rapace, tapie quelque part en deçà du
seuil de ma conscience.
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