Photo:© René Jacques

Premiers chapitres

SERGE DOUBROVSKY
LAISSÉ POUR CONTE

Prix de l’écrit intime

Serge Doubrovsky est l'auteur chez Grasset du Livre brisé, Prix Médicis, et de L'Après-vivre.

hagard, regarde, ne peux pas croire, un tel coup au cœur, un direct à l'estomac, suffoque, me retiens pour ne pas hurler à la mort en ce silence désert, décor habituel intact, vu, revu des ans et des ans, en pointe là-bas à gauche, l'île bordée d'arbres verdoyants, Bougival, sur la droite, comme à l'accoutumée, le viaduc du chemin de fer haut suspendu dans les airs, enjambant d'un seul élan l'espace immense telle une arche, en face, la route fend d'un trait la colline du Pecq, grimpe raide à l'assaut entre l'alignement minéral des demeures, parallèle à l'étagement des vergers, jusqu'à l'énorme muraille en contrefort de la terrasse, le parc de Saint-Germain déployant à l'horizon la crête de ses futaies, sous le soleil incandescent, une chaleur de plomb m'écrase le torse, sur le guidon de mon vélo affaissé je halète, le paysage grandiose, si familier, de famille, fait partie de moi, plonge aux viscères, là dans les plus lointaines lueurs d'enfance, démembré, défiguré, me crève les yeux, LÀ, devant moi, CE TROU, gigantesque, à mes pieds cette mortelle béance, je chancelle, je frissonne sous cette canicule, je ne peux pas admettre, non, pas possible, la scène, ma Seine, tant et tant de fois traversée, vision plantée en travers de la gorge, cauchemar sous la lumière éclatante, on ne peut pas, on ne peut plus, la Seine à présent aussi large que la Manche, je reste les yeux écarquillés, reste rien, disparu, volatilisé, PLUS DE PONT, Le Pecq est coupé de Saint-Germain par un abîme d'eau glauque, tablier effondré au fond du fleuve, des moignons affreux de pierre subsistent, l'armée française qui a fait tout sauter dans sa déroute, un pays qui se suicide s'est fait sau ter le caisson, en pleine débâcle irréparable veut ralentir l'avance ennemie, freiner un instant la reculade frénétique, un peuple entier en pleine frousse, jeté à l'infini des chemins en une fuite éperdue, perdue la guerre, pouce, on ne joue plus aux soldats, de grâce, on quémande l'armistice, on vient de l'avoir, plus de République, elle s'est elle-même dynamitée, à mes pieds la plaie liquide, le sang de la nation se vide, je suis exsangue, immobile, accroché au guidon de mon vélo, je ne cesse de balayer des yeux l'espace, je cherche à sa place imprescriptible, dès l'aurore de ma mémoire, sacrée, consacrée, entre le viaduc et l'île, face aux remparts de la terrasse, le pont qui manque

déjà plus d'un mois, presque deux, le Père a réfléchi des heures et des heures, la vie ou la mort, la plus difficile, douloureuse décision de son existence, nous terrés dans l'appartement rue de l'Arcade, atterrés, boulevard Haussmann des jours et des jours, ces files effarées de fuyards, voitures avec des ballots sur les toits, charrettes à bras bourrées de valises, tout Paris, des vieux, des gosses, qui se conchie en une course folle, déchets, humains déchus, courant vers quoi, vers qui, le Père a décidé, on ne part pas , destin joué à pile ou face, à nos risques et périls, qu'est-ce qui nous attend, on attend ici, voilà, inutile de vouloir s'échapper, l'étau se resserre, se referme, début juin, boulevard Haussmann, au lieu des fuyards, déferlement des vainqueurs hilares, torse nu sur leurs camions certains, cheveux blonds rasés court au vent, dans un tintamarre étourdissant de ferraille, estafettes en motos, officiers en autos, mes deux cousins et moi qui regardons paralysés, pétrifiés, au coin de la rue, quand même plus tard, le Père a décidé de partir, un peu, pas loin, nous mettre au frais sur notre terreau, terrain familial, notre terrier, hors de Paris, au Vésinet, propriété de mon grand-père, Les neuf chênes , avant la guerre on allait y respirer le week-end, sera désormais notre résidence, jusqu'à quand, jusqu'à ce que, quoi, coi, ne pas savoir étreint la gorge, dans le silence total du site désert, je contemple le vide, première fois que j'ai la permission de sortir de notre villa, première balade en vélo, d'instinct j'ai voulu revoir la Seine, le paysage qui dilate la rétine, évasion sublime, évanoui, j'ai longé les maisons barricadées derrière leurs volets, bouclées, pas de chien qui aboie au passage, jardins envahis de folles herbes, j'ai remonté le boulevard des États-Unis, en bas, cratères des deux bombes tombées en octobre dernier mal bouchés, en haut, j'ai tourné sur le boulevard Carnot, mairie fermée, restaurants clos, croisé deux ou trois autres cyclistes, une ou deux boutiques encore ouvertes place de l'Église, et c'est là, au bout, affalé sur mon vélo, soudain assommé, reçu en pleine gueule, plus de pont, plus rien, agrippé à mon guidon, l'eau verdâtre léchant la berge, pas un chat autour, pas un passant, plus personne, plus de France

(juillet 1940)


la France quittée depuis six jours, sans un regret, dans un élan, voguant vers une autre ville, une autre vie, tout entier tendu par l'attente crispée, fébrile, à l'autre bout, jeune femme blonde délicieuse m'attend sur le quai, la plus prestigieuse université m'attend à la rentrée, expérience cruciale, tournant décisif, je ressens la plus impétueuse poussée, fini le lycée Pothier, la première sup à Orléans, les élèves qui font les malins, pour leur en boucher un coin, je demande, exercices de vocabulaire, garçons et filles, comment dit-on une bitte de marin ? , rires étouffés, silence gêné, naturellement une bitte pour amarrer les cordages d'un bateau , rires francs, eh bien ça se dit " a bitt " , terminées les facéties de corps de garde pour réveiller les classes d'anglais endormies, larguée par-dessus bord la médiocrité souffreteuse d'un prof de lycée en province, je fonce d'un seul bloc vers l'avenir, maintenant sur le Liberté , paquebot si bien nommé, je commence la grande aventure, je romps avec tout ce passé qui m'étreint, m'étouffe, ému, j'avoue, je n'ose pas ouvrir la lettre, AIR MAIL écrit à la main, cinq timbres à trois cents dessus la Statue de la Liberté le bras tendu, mon écriture appliquée Madame R. Doubrovsky , 29 rue Henri-Cloppet , Le Vésinet (Seine-et-Oise) , en gros en bas à gauche FRANCE, l'enveloppe a déjà une forme, le papier une texture américaines, déjà l'Atlantique entre nous, la première lettre que j'ai envoyée à ma mère la première fois que je suis arrivé à New York, je la caresse pas seulement des yeux, des doigts, surface à travers le temps encore douce, onctueuse, comme couverte de talc, je touche, n'ose pas y toucher, j'hésite, sur une grande enveloppe ma mère avait mis, à brûler ou détruire , je n'ai pas pu aller à son enterrement, dans sa tombe avec elle d'un seul coup enseveli, ma sœur, accourue d'Angleterre, fidèle, courageuse, la fille de son père, elle qui a assisté ma mère en ses derniers instants à Beaujon, s'est occupée, malgré son chagrin lancinant, de tout ce qui accompagne la mort, obsèques, nettoyage ultime de l'appartement défunt, c'est là qu'elle a découvert le carton de lettres, celles de mon père, cela ne regardait qu'eux, leur intimité à eux, ma sœur les a brûlées, les miennes, elle n'a pu les détruire, pensant que j'en aurais peut-être besoin plus tard, elle a eu raison, j'en ai maintenant un besoin urgent, elle a emporté le lourd paquet, l'a déposé dans le coffre d'une banque à Birmingham, pour le jour où je voudrais, dix ans, vingt ans je n'ai pas voulu, et puis le jour est venu, désir soudain, violent de me retrouver, ressaisir mes traces, je n'ai jamais tenu de journal intime, contraire à ma nature, pensées, faits et gestes, je laisse le quotidien s'évaporer, mais quand ma vie forme d'elle-même une phase révolue, lorsqu'une page se tourne, je l'écris, comme un roman, ma personne devient mon propre personnage, je suis l'auteur de moi-même, étrange jubilation, ma vie, ainsi que toute vie, faite de hasards, de sursauts, d'atermoiements, de saccades, à cette dérive qu'est l'existence je donne la charpente, le suspens d'un récit dont je suis le maître, alors que de cette existence je suis l'esclave, pôles, rôles renversés par l'écriture, lettres à ma mère, tout un stock, elle les a gardées pratiquement toutes, me renvoient à l'individu empirique, enchaîné à la succession contingente du jour le jour, empâté dans les soucis banals, les aveux terre à terre, deux trois fois par semaine sur des années, j'ai adressé à ma mère de longues missives où je me suis déversé à ras de soucis ou d'émois, sans fioritures, longtemps je me suis désintéressé de ces relents du passé, préférant celui que je réinvente à celui qui a platement été, mais voilà, quelle que doive en être la durée, ma vie est maintenant entrée dans sa phase terminale, plus d'aventure qui fasse tressauter jusqu'au squelette, plus d'imprévu qui brise l'abâtardissement des jours, ce qui mettra fin à ces jours, quand cette ultime page sera tournée, je ne pourrai plus l'écrire, lorsqu'on n'a plus d'autre avenir que de disparaître, les possibles ne sont plus que dans le passé

mais le passé brut n'est pas toujours possible, à reprendre, à ranimer, son sens s'estompe, son intérêt se dérobe, parmi les lettres à ma mère, une grande partie, la plus grande, est lettre morte, je puise au hasard, sur l'enveloppe une date, 10 janvier 1962, sur l'en-tête du papier, Smith College , Northampton , Massachusetts , dernière étape de mon séjour en Nouvelle-Angleterre, après deux ans à l'université Harvard, quatre à l'université Brandeis, avant d'atterrir à New York, pour grimper dans le supérieur il faut bien sûr courir le poste

Notre voyage dans l'État de New York dimanche dernier a été un fiasco complet. Partis à 9 h du matin, nous sommes tombés en panne de voiture un dimanche , et pour trouver un garagiste bénévole, ç'a été la croix et la bannière-Après quatre heures passées dans son garage non chauffé (rarissime aux États-Unis un endroit non chauffé ou surchauffé, nous avons dû tomber sur le seul et unique !), et quatre heures de route ensuite, nous avons découvert que ni l'endroit ni le boulot ne nous convenaient-nous sommes rentrés fatigués et bredouilles, à 1 h 30 du matin ! ! C'est la vie : on ne peut pas faire mouche à tout coup

moche, c'est ma vie, mais je la lis comme celle d'un autre, aucun souvenir de cet épisode routier, de quel boulot il s'agissait, pas même de quelle voiture, aucune idée, pas de trace qu'écrite, mais cet écrit m'indiffère, inutile, le vrai en vrac, il faut trier pour chercher l'intéressant, passages qui font tilt, moments qui font choc, repérer les instants emblématiques

je tiens la lettre entre mes doigts, je me tiens, je vais mettre la main sur moi, d'un coup d'un seul quarante ans en marche arrière, sur le Liberté , j'y suis, voilà, libération qui me lance dans l'inconnu prometteur, qui me propulse du lycée Pothier à l'université Harvard, des errances sous la pluie en mobylette dans les bras d'une femme aimée, Eldorado, Eldoradollar, quel nom de nef, je vogue vers l'ineffable, quand je suis tombé sur la première lettre que j'ai envoyée à ma mère d'Amérique, quelles retrouvailles avec moi-même, un tel

moment, un tel instant, je déplie la lettre à l'encre bleue, flots bleus, je vais jeter l'ancre, après une semaine de voyage, enfin, quel tamponnement avec New York, la ville debout, du Céline, du délirant, du délivrant, un envol au-delà des mots, je lis avec émotion

(novembre 1995)

pendant une partie de l'été, il y a eu un bac, transportant poussif avec des râles d'épuisement, un vrai record de lenteur, les passagers d'une berge de la Seine à l'autre, comme c'était encore les vacances, je n'ai pas eu besoin de monter à Saint-Germain, irrésistiblement attiré jusqu'à ma rive, rivé là, avec mon vélo, sans bouger, à regarder peu à peu le pont, la passerelle de bois se construire, tant qu'il ne fait pas tempête ou grand vent, la charpente a l'air solide pour les piétons, mais pour les voitures, crac, elles risquent de s'écrouler, planches défoncées, au beau milieu du fleuve, après tout la France entière s'est effondrée, des semaines les ouvriers ont travaillé à ériger ce pont d'infortune, puis sur les trottoirs, la chaussée de bois, on a mis une sorte de toile goudronnée, voilà, le pont tout neuf de la défaite, le bac a cessé ses traversées ras bord, à chaque instant il menaçait de chavirer, tellement rempli de passagers, de paquets, les gens commençaient à revenir, les volets des maisons au fond de leurs jardins encore hirsutes commençaient à se rouvrir, Le Vésinet à l'agonie se repeuplait en hésitant, de vastes demeures derrière leurs grilles encore closes, le manoir au coin de notre rue encore délaissé, quelques boutiques offrant maintenant sur la place de l'Église des étalages malingres, le boulanger près de la gare offrant même de maigres baguettes aussitôt disparues, après la drôle de guerre, la drôle de paix, la circulation automobile encore morte, route de Croissy, avenue Carnot, aux Ibis, on pouvait pédaler tranquille, on ne croisait guère que d'autres vélos, les petites villes alentour, Le Vésinet, Chatou, Montesson quasi assoupies, deux mois à peine j'avais reçu en plein estomac, en pleine gueule, au coin du boulevard Haussmann et de la rue de l'Arcade, le défilé fracassant des camions, des blindés, des estafettes, poitrails découverts au soleil éblouissant, crânes blonds drus, les fusils entre les jambes, canons autotractés, mitrailleuses des chars pointées en avant, des voitures de gradés doublant la horde, Paris Ville Ouverte labourée, la tripe éventrée par les chenilles, dans le tintamarre des roues, Charles, Marc et moi écrasés par ce vacarme triomphant au coin de la rue, soudain évanouis les bruits ébranlant les vitres, taraudant les tympans, il avait suffi de se faufiler jusqu'au Vésinet, la propriété de Grand-Père, accueil des week-ends avant-guerre, devenue notre domicile, notre refuge, les neuf chênes sur le devant ombrageant une pelouse ronde, garage, chenil toujours là, parterres de bégonias disparus, la salle à manger d'été pourrissant peu à peu en face, derrière encore des pelouses, des arbres, le petit bois, et puis, au fond, le potager, avec la maison du gardien, le poulailler, nous allons tous nous mettre à la besogne pour qu'ici tout foisonne, revive, nous fournisse en vivres, car tout va être rationné, c'est sûr, pommes de terre et haricots verts, poules et lapins, il va falloir nous y mettre, tous les quatre, le Père a prévenu, pour la première fois de ma vie, je touche de la terre pour y enfouir des patates, j'attache des plants aux tuteurs, je cueille des fruits, pommes, poires, prunes, je hume l'odeur du sol fécond, les marchés du samedi n'ont pas encore repris, les repas sont un trésor d'invention, mon père, ma mère, ma sœur et moi dans la cuisine le soir autour de la table à toile cirée, ripailles chétives, dépend de la place dans les queues qui commencent à se former aux boutiques ouvertes, il faut être parmi les premiers, il y a aussi les commerçants qui nous connaissent de longue date, Ducatez nous a octroyé une demi-livre de beurre pour un bon prix, normal, pas encore le marché noir, le marché gris, grisaille des jours sous un soleil éclatant, attendre, chaque journée, chaque heure, chaque minute est une attente, de quoi, on évite d'en parler à table en famille, mais c'est du mauvais, c'est sûr, après le rembarquement foireux à Dunkerque, l'Angleterre ratissée au phosphore tous les soirs par la Luftwaffe, Londres en flammes, quartier après quartier qui s'écroule, pas de quartier, l'Allemagne a l'air partie pour la victoire, terrifiante, totale, les journaux fraîchement, franchement traduits du boche par des plumes françaises nous renseignent, à chaque bombe qui éclate là-bas sur l'île rabougrie cris de triomphe, et nous dans tout ça, haut-parleur sur la place de la Concorde, début juin, quand ils se sont installés dans la Ville Ouverte, Vous avez été trompés, Nous n'avons rien contre les Français, Nous ne voulions pas vous faire la guerre, Nos ennemis et les vôtres ce sont les Anglais et les juifs , le camion avec le haut-parleur au coin de la rue Royale me corne encore aux oreilles, une fois qu'ils en auront fini avec les Anglais, s'ils y parviennent, vague après vague de Heinkels, de Stukas, soir après soir, si l'Angleterre, sous l'œil bienveillant de Moscou, est détruite, les Amerloques qui se croisent les bras, nous ensuite, qu'est-ce qui va, nous arriver quoi, sous quelle forme, nous évitons d'en parler entre nous, mais forcément, la question béante me trotte dans la tête, me serre la gorge, pourtant dans les rues à demi désertes du Vésinet, les habitants des villas à demi revenus, arbres épanouis bordant les talus herbeux, je me sens soudain au calme, loin, dans une oasis intouchable, je vadrouille régulièrement sur ma bicyclette, je m'entraîne, ça ne va pas traîner, dès septembre rentrée, plus comme l'année dernière en sixième au lycée Janson, cinq minutes à pied de la rue Cortambert, cette fois, lycée Debussy à Saint-Germain, les trains sont peu sûrs encore, prévoir le pire, il faudra que je m'y trimbale en vélo, une sacrée trotte, des kilomètres et des kilomètres, mais ce n'est rien, ce qui me coupe le souffle à l'avance, c'est cette montée, raide comme un pic, je m'en fais une montagne, grimper de la Seine à hauteur de la terrasse, écrasant, je n'ai même pas de changement de vitesses sur ma vieille bécane, sans dérailleur me démantibuler, ahaner à mort, monter en danseuse, drôle de cadence, c'est ce qui m'attend, sous peu, un mois à peine, j'en peine d'avance, mes promenades à travers les rues paisibles me ramènent au même point, au pied du pont, la charpente en bois à présent finie, on y a posé un enduit de goudron

(août 1940)

 

Samedi 16 juillet 1955

Ma chère petite Maman adorée,

Jusqu'à présent je n'ai pas eu le temps de t'écrire une longue lettre, car je n'ai fait que voyager-et d'abord, les nouvelles. Arrivé à New York jeudi matin à 5 heures. Vu la statue de la Liberté à demi enfouie dans la brume, avec les gratte-ciel de Manhattan au loin-enfin l'impression d'être arrivé après tant de jours sur l'eau-je n'ai pas été malade, mais ne nous faisons pas d'illusions : c'est parce que j'ai eu une mer exceptionnellement calme . Dès que ça a commencé à tanguer un peu mercredi, adieu le belladénal désamphétaminé ou non ! J'ai commencé à me sentir " tout chose " et j'ai dû rester au grand air sur le pont jusqu'à 3 heures du matin

mes hoquets, mes spasmes, ma mère a droit à toute ma tripe, les bras m'en tombent, j'ai du mal à croire, arrivé jeudi, lettre datée du samedi 16, je suis donc arrivé le 14 juillet , sur le Liberté devant la statue de la Liberté , dans un roman on crierait à l'esbroufe facile, au coup monté, un symbolisme d'enfant de chœur, mais le hic, c'est vrai , dans un roman vrai, quelle scène à faire, cinq heures du matin, les yeux encore lourds de sommeil, le glorieux flambeau au bout du bras emmitouflé dans le brouillard, le pont supérieur noir de passagers à l'affût, les yeux aux aguets, enfin le moment attendu, les corps tressaillent, silence de stupeur, d'émerveillement, des cris d'admiration, peut-être d'angoisse, le Nouveau Monde, qu'est-ce qu'il réserve à ces passeurs d'océan, une pareille scène, quand j'y pense, les phrases s'enflamment dans ma tête, les mots brûlent mon clavier et mes doigts, tu parles, je parle à ma mère de l'état de mes entrailles, pas trois lignes, toute une tartine, naturellement, j'écris pour elle, c'est un sujet qui l'intéresse au premier chef, je n'ai pas pu ne pas voir, ressentir jusqu'au tréfonds, le matin de mon arrivée première, ce que j'ai depuis toujours vu, ressenti, chaque fois que j'ai pris le ferry de Staten Island depuis plus d'un quart de siècle, accompagnant les amis en visite, déployant, dépliant à nos yeux éblouis le fabuleux tableau, archiconnu, pourtant sans cesse époustouflant, Brooklyn Bridge, Manhattan Bridge, sur la droite, ponts d'acier géants qui s'arc-boutent, travées cambrées s'élançant d'une rive à l'autre de l'East River, Manhattan vers nous qui avance en pointe, enfonce comme un coin dans la baie le surgissement de ses gratte-ciel, la statue grandissant peu à peu, comme nous approchons de l'Hudson, sur notre gauche, comme nous nous y engageons lentement, le paquebot remorqué se faufilant entre Ellis Island et Battery Park, jusqu'au quai de la 52e Rue

Je suis un peu crevé, non seulement à cause du voyage, mais de toutes les drogues que j'ai prises et qui m'ont quelque peu tourneboulé le foie-avec du repos, quelques pilules idoines de Sulfarlem et une bonne nourriture, je serai de nouveau

la première lettre que j'ai envoyée d'Amérique, passant sur le Liberté devant la statue de de la Liberté un 14 juillet , une telle réunion de coïncidences, d'autant plus que le Liberté , c'était l'ex- Bremen des Allemands, prise de guerre, juste retour des choses, un youpin qui fait sa grande escapade sur un bateau boche, ironique, non ?, j'en ai l'imagination allumée, la plume incendiée à distance, sur le moment, c'est surtout mon foie que je palpe, ausculte, que ma mère se rassure sur son rejeton, mais ma mère a bon dos, peut-être pas seulement pour elle, pour moi, mon foie, ma rate, toute ma tripaille ont été alors l'essentiel, ce que j'ai vu, ressenti réellement il y a quarante ans, comment savoir, peut-être est-ce moi maintenant qui ne veux pas m'admettre, cette lettre sortie de son cercueil froissé, peut-être moi qui n'aime pas mes restes, j'en suis si désarçonné que j'ai du mal à poursuivre ma lecture, heureusement, parmi les viscères, il y a le cœur

et heureusement, côté cœur, ma lettre déborde, il y en a plus quand même que pour le foie ou l'estomac,

à la fin des fins, donc, vers midi, j'ai réussi à sortir du bateau, toutes formalités remplies, et j'ai aperçu Cl., qui m'a vu immédiatement et nous avons bondi l'un vers l'autre

à la bonne heure, nous voilà enfin dans le palpitant, je me revis, je me ressens

non seulement toutes les craintes que nous avons pu nourrir à juste titre concernant les résultats de cette rencontre à un an de distance se sont révélées oiseuses (ce que nul ne pouvait prédire avec certitude !), mais je ne crains pas de dire que Cl. m'aime à sa manière et elle a été très affectueuse-De mon côté, j'ai retrouvé d'un seul coup ce sentiment assez curieux à décrire de la plénitude physique devant une présence féminine, le fait qu'on est avec une femme et qu'on n'en désire plus d'autre, le fait qu' une femme devient soudain pour vous la femme

exact, c'est juste, c'est bien moi qui ai écrit cela, parce que c'est encore aujourd'hui ce que j'éprouve, lorsque brusquement, impérieusement, une femme se met à incarner tout le féminin, toutes les femmes, par la tendresse de la voix, l'éclat des yeux, le galbe de la poitrine, elles sont toutes là, toutes en une, une seule fausse note,

Du côté de Cl., je sens beaucoup d'affection et je sens, également, que je lui plais énormément

ça, je n'aime pas, je me gobe, fait Don Juan de province sur sa mobylette d'Orléans, enfin, j'avais vingt-sept ans, je me pardonne, trois lignes, me voici de nouveau embarrassé,

J'ai maintenant assez d'expérience (à la longue !!!) pour ne pas me laisser emballer et me " monter le cabochon ", je demande à voir ce que " ça va donner "-Mais la reprise, pour parler comme les boxeurs, a été simplement fulgurante - et le plus fort, c'est que nos rapports sont purement sentimentaux en ce moment (et pour cause...) on ne peut pas dire que j'étais un fils cachottier avec sa mère, mais ma mère était ma mère, elle avait droit à tous les détails, on ne cache rien à sa maman , donc, pas ça qui me choque, entre nous normal, ce que je n'aime pas, pas du tout, c'est ce langage de la boxe pour l'amour, je n'admets point, après la fulguration du Féminin, ces prudences prudhommesques, ces roublardises timorées, moi qui me suis toujours jeté dans les histoires de femme sans réfléchir, d'un seul élan, comment j'ai pu m'exprimer ainsi, me blesse, peut-être est-ce pour rassurer ma mère, ou bien pour me rassurer, difficile à dire, et je ne raconte pas non plus l'anecdote la plus saillante de ces retrouvailles, qui brille encore dans ma mémoire, Cl. s'était précipitée à ma rencontre si vite, elle n'avait pas remarqué que le chauffeur de taxi lui avait remboursé la monnaie sur dix dollars, alors qu'elle lui avait donné un billet de vingt, une somme à l'époque

Pour passer des sentiments aux faits, après avoir rencontré Cl., j'ai été accosté par une dame porteuse d'un brassard " Aid to Foreign Students " qui avait mon nom sur la liste et qui m'a indiqué un hôtel très chic qui fait des prix réduits aux étudiants étrangers-Ç'a été une sacrée veine, d'autant que c'est situé en plein Broadway et à deux pas de la 5e Avenue !

très chic, il ne faut pas exagérer, est-ce pour impressionner ma mère, ai-je été impressionné moi-même à bon compte, l'hôtel Stanford sur la 33e Rue était bourgeois, confortable, sans plus

Nous sommes allés nous promener le soir le long de Broadway et de la 5e Avenue, avec les lumières et la publicité illuminant les gratte-ciel. Ça n'a pas d'équivalent en Europe, c'est du nouveau ! ! C'est un peu tape-à-l'œil, mais c'est vivant, avec des foules bigarrées, beaucoup de Noirs vêtus de rose et un grouillement continu s'écoulant entre les murs immensément vertigineux des buildings de chaque côté ! Je suis si heureux d'emmagasiner du nouveau -Quelle impression de force, de richesse, de jeunesse, de solidité dans ce pays ! C'est peut-être " primaire ", mais c'est autrement vigoureux que chez nous !

enfin à New York, mes premiers pas dans le Nouveau Monde, dans ma première lettre, commentaire type du péquenot débarqué de Fouilly-les-Oies

New York, après tout, n'était pas ma destination d'alors, je ne suis pas encore arrivé, seulement de passage

Le voyage de New York à Boston a été très pénible à cause de la chaleur ! Tu n'as pas idée de ce que c'est. Je coulais de sueur comme une fontaine ! Heureusement, les trains, les restaurants, tout est climatisé et ce n'est pas du luxe-Arrivés à Boston, nous avons pris un taxi jusque chez Cl.

voilà, je touche au terme provisoire de ce voyage, au terme de ma première lettre, la première de ma première grande échappée

New York est unique. Boston, c'est l'Angleterre. Mêmes maisons de briques, mêmes vitrines, même atmosphère. Mais là où habite Cl., c'est de nouveau unique, pour moi, en tout cas ! Imagine des collines verdoyantes, avec une superbe rivière zigzaguant paresseusement parmi elles et partout des maisons de bois peintes en vert, blanc, bleu, avec des voitures arrêtées devant chaque porche et des routes à faire rêver l'automobiliste français !! Et la maison de Cl. est tellement chic, propre, confortable, moderne, que c'est à lécher les planchers ! Tout est prévu pour le confort de la ménagère, cuisine (quelle cuisine !!!)-J'ai tellement pensé à toi en voyant ça !-Réception charmante de la part des parents de Cl.

j'espère quand même que j'étais plus amoureux de Cl. que de sa maison ou de sa cuisine

(juillet 1955)

l'Après-vivre , maintenant quoi, l'après-livre, quelle vie, vieillir, que raconter, que je vais de jour en jour plus mal, Coué à l'envers, que de semaine en semaine je me déglingue, tragédie de la tripe, protase, prostate, Acte I, l'urologue, Acte II, le stomatologue, Acte III, le cardiologue, phlébite, caillot, attention embolie, soudain embellie, pas pour tout de suite, pour quand, l'Acte IV, puis le V, Décalogue du Vidal, mes cent maux, les mille remèdes, dix commandements sous couverture rouge, mon destin est écrit là, tables de la Loi, la loi des reins, inexorable, celle de la vessie, imparable, retour à la case départ, tragédie est circulaire, à présent la circu lation, jamais eu avant d'atteinte, surprise, stupéfaction, peut-être promis à l'infarctus, thrombose me frappe, Viens, mon fils, viens, mon sang , mon sang me trahit, m'assassine, assiégé de tous côtés par la mort, je loge encore rue Vital, pour l'heure, du provisoire, le définitif, dénouement de l'acte V, prévu d'avance, depuis longtemps, mon grand-père a acheté la concession en 39, adresse finale, cimetière de Bagneux, allée des Ormes de Klemmer, 31e division, 4e ligne, 30e tombe, tombeau de famille, reste une place, la seule, la mienne, ensuite la dalle affiche complet

entre gélules et capsules, comprimés et gouttes, je me dégoûte, être moi me débecte, deux fois en cinq ans la déprime, la vraie, la cataleptique, l'être minéralisé en roc, je ne peux plus me supporter, je suis devenu franchement inhabitable, plus une vie, alors qu'écrire, puisque j'écris ma vie, si elle s'étrécit, s'amenuise, quelles aventures relater par le menu, quels chambardements d'âme, accrocs de cœur, amours folles, narrer, à romans ardents il faut une existence enfiévrée, à travers deuils, déchirements, extases, une vie, des mots en feu, feu ma vie, si chaque jour un peu plus je m'éteins, écrire c'est raviver la flamme, monument du livre inconnu, la disparition qui se ranime, comment faire si la lave est refroidie, si je n'entre plus en éruption, transi, adieu les transes, bien sûr, on peut tenir le carnet de bord d'un naufrage, se récolter au quotidien, afflux d'émotions, affleurements de pensées, noter les moindres événements, se donner des bonnes, des mauvaises notes, je n'ai jamais tenu de journal intime, ce n'est pas mon genre, j'attends qu'une page de ma vie soit tournée pour l'écrire, je suis au dernier chapitre

devant moi le clavier de ma machine, pas électronique, imprimante et tout, une vieille, comme moi, électrique, si elle claque, irréparable, plus de pièces, on n'en fabrique plus, à mon image, une construction contradictoire, touches amé ricaines, accents français, voltage transatlantique de 110 adapté au 220 européen, les cycles du moteur bricolés exprès pour moi par un transfo de fortune, s'il lâche, fini, je suis prévenu, machine à écrire, machinerie physiologique, ma survie ne tient qu'à un fil, ce fil ne peut pas être étiré à l'infini, mon existence, ses aléas, mes catastrophes, mes joies, je les ai déjà depuis plus d'un quart de siècle détaillés, alors quoi maintenant, j'ai le besoin absolu, tenaillant d'écrire, mais quoi, dès que je veux démarrer, débuter, butoir, je me tamponne à l'impossible, plus de matière, inventer des destins imaginaires j'en suis incapable, je n'en ai aucune envie, je ne peux pas même saisir le mien, connais-toi toi-même , l'injonction socratique me poursuit, m'y suis plus de vingt-cinq ans attaché, ma tâche, seulement au bout du rouleau, il n'y a plus de fil

ÉCRIRE bien sûr, mais quoi, m'écrire, mais je suis dévalué, envolé, le troisième âge, l'âge ingrat, en route cahin-caha vers la vieillesse, plus d'aventures fulgurantes, un pourrissement lent, une disparition insensible peu à peu avant la finale, je m'oblitère à terre, capsules, gélules, entre baumes et élixirs, j'avale des tonnes de viatiques, tout le Vidal en vain, enfoncé dans la décrépitude quotidienne, insidieuse, courant de l'urologue au cardiologue, vers l'astrologue, prédiction infaillible, au bout la mort, plus ou moins brève échéance, entre ce plus et ce moins logé, posture incommode, la mienne dorénavant, pas d'autre, pas d'échappatoire, grandes échappées de plage en plage, passion effrénée, transes Europe-Express, Manche-Méditerranée, Paris-Munich, charme slave, envoûté avec Élisabeth, fini, hésitations torturantes, Rachel-Claudia, amante-épouse, choisir, il faut, peux pas, ballotté huit ans, peux plus, terminé, terminus des hystéries, tombeau des obsessions à femmes, de l'une à l'autre dérivant entre les rives transatlantiques, passé, trépassé, toutes les palpitations de cœur, les épopées de la braguette, tous mes rancarts d'un demi-siècle au rebut, si je me déboutonne, dessous néant, la page vivante de ma vie est tournée sans retour, déjà écrit l'Après-vivre , écrire quoi, après l'après-vivre, rien, me taire, têtu je voudrais, continuer, qu'il y ait une suite, que la fontaine d'encre ne soit pas à sec, mon histoire, mes histoires abolies, un livre, encore un, un seul, le dernier, l'ultime, ensuite je la ferme, promis, fermeture définitive de mon bureau d'esprit à la fin du xx e siècle, je m'effacerai avec, aucune envie d'entrer dans le troisième millénaire, mon poteau-frontière l'an 2000

(novembre 1995)

 

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