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SERGE DOUBROVSKY
LAISSÉ POUR CONTE
Prix de lécrit intime
Serge Doubrovsky est
l'auteur chez Grasset du Livre brisé,
Prix Médicis, et de
L'Après-vivre.
hagard, regarde, ne peux pas croire, un tel
coup au cur, un direct à l'estomac,
suffoque, me retiens pour ne pas hurler à la
mort en ce silence désert, décor
habituel intact, vu, revu des ans et des ans, en
pointe là-bas à gauche, l'île
bordée d'arbres verdoyants, Bougival, sur la
droite, comme à l'accoutumée, le
viaduc du chemin de fer haut suspendu dans les
airs, enjambant d'un seul élan l'espace
immense telle une arche, en face, la route fend
d'un trait la colline du Pecq, grimpe raide
à l'assaut entre l'alignement minéral
des demeures, parallèle à
l'étagement des vergers, jusqu'à
l'énorme muraille en contrefort de la
terrasse, le parc de Saint-Germain déployant
à l'horizon la crête de ses futaies,
sous le soleil incandescent, une chaleur de plomb
m'écrase le torse, sur le guidon de mon
vélo affaissé je halète, le
paysage grandiose, si familier, de famille, fait
partie de moi, plonge aux viscères,
là dans les plus lointaines lueurs
d'enfance, démembré,
défiguré, me crève les yeux,
LÀ, devant moi, CE TROU, gigantesque,
à mes pieds cette mortelle béance, je
chancelle, je frissonne sous cette canicule, je ne
peux pas admettre, non, pas possible, la
scène, ma Seine, tant et tant de fois
traversée, vision plantée en travers
de la gorge, cauchemar sous la lumière
éclatante, on ne peut pas, on ne peut plus,
la Seine à présent aussi large que la
Manche, je reste les yeux
écarquillés, reste rien, disparu,
volatilisé, PLUS DE PONT, Le Pecq est
coupé de Saint-Germain par un abîme
d'eau glauque, tablier effondré au fond du
fleuve, des moignons affreux de pierre subsistent,
l'armée française qui a fait tout
sauter dans sa déroute, un pays qui se
suicide s'est fait sau ter le caisson, en pleine
débâcle irréparable veut
ralentir l'avance ennemie, freiner un instant la
reculade frénétique, un peuple entier
en pleine frousse, jeté à l'infini
des chemins en une fuite éperdue, perdue la
guerre, pouce, on ne joue plus aux soldats, de
grâce, on quémande l'armistice, on
vient de l'avoir, plus de République, elle
s'est elle-même dynamitée, à
mes pieds la plaie liquide, le sang de la nation se
vide, je suis exsangue, immobile, accroché
au guidon de mon vélo, je ne cesse de
balayer des yeux l'espace, je cherche à sa
place imprescriptible, dès l'aurore de ma
mémoire, sacrée, consacrée,
entre le viaduc et l'île, face aux remparts
de la terrasse, le pont qui manque
déjà plus d'un mois, presque
deux, le Père a réfléchi des
heures et des heures, la vie ou la mort, la plus
difficile, douloureuse décision de son
existence, nous terrés dans l'appartement
rue de l'Arcade, atterrés, boulevard
Haussmann des jours et des jours, ces files
effarées de fuyards, voitures avec des
ballots sur les toits, charrettes à bras
bourrées de valises, tout Paris, des vieux,
des gosses, qui se conchie en une course folle,
déchets, humains déchus, courant vers
quoi, vers qui, le Père a
décidé, on ne part pas , destin
joué à pile ou face, à nos
risques et périls, qu'est-ce qui nous
attend, on attend ici, voilà, inutile de
vouloir s'échapper, l'étau se
resserre, se referme, début juin, boulevard
Haussmann, au lieu des fuyards, déferlement
des vainqueurs hilares, torse nu sur leurs camions
certains, cheveux blonds rasés court au
vent, dans un tintamarre étourdissant de
ferraille, estafettes en motos, officiers en autos,
mes deux cousins et moi qui regardons
paralysés, pétrifiés, au coin
de la rue, quand même plus tard, le
Père a décidé de partir, un
peu, pas loin, nous mettre au frais sur notre
terreau, terrain familial, notre terrier, hors de
Paris, au Vésinet, propriété
de mon grand-père, Les neuf chênes ,
avant la guerre on allait y respirer le week-end,
sera désormais notre résidence,
jusqu'à quand, jusqu'à ce que, quoi,
coi, ne pas savoir étreint la gorge, dans le
silence total du site désert, je contemple
le vide, première fois que j'ai la
permission de sortir de notre villa,
première balade en vélo, d'instinct
j'ai voulu revoir la Seine, le paysage qui dilate
la rétine, évasion sublime,
évanoui, j'ai longé les maisons
barricadées derrière leurs volets,
bouclées, pas de chien qui aboie au passage,
jardins envahis de folles herbes, j'ai
remonté le boulevard des États-Unis,
en bas, cratères des deux bombes
tombées en octobre dernier mal
bouchés, en haut, j'ai tourné sur le
boulevard Carnot, mairie fermée, restaurants
clos, croisé deux ou trois autres cyclistes,
une ou deux boutiques encore ouvertes place de
l'Église, et c'est là, au bout,
affalé sur mon vélo, soudain
assommé, reçu en pleine gueule, plus
de pont, plus rien, agrippé à mon
guidon, l'eau verdâtre léchant la
berge, pas un chat autour, pas un passant, plus
personne, plus de France
(juillet 1940)
la France quittée depuis six jours, sans un
regret, dans un élan, voguant vers une autre
ville, une autre vie, tout entier tendu par
l'attente crispée, fébrile, à
l'autre bout, jeune femme blonde délicieuse
m'attend sur le quai, la plus prestigieuse
université m'attend à la
rentrée, expérience cruciale,
tournant décisif, je ressens la plus
impétueuse poussée, fini le
lycée Pothier, la première sup
à Orléans, les élèves
qui font les malins, pour leur en boucher un coin,
je demande, exercices de vocabulaire,
garçons et filles, comment dit-on une bitte
de marin ? , rires étouffés, silence
gêné, naturellement une bitte pour
amarrer les cordages d'un bateau , rires francs, eh
bien ça se dit " a bitt " , terminées
les facéties de corps de garde pour
réveiller les classes d'anglais endormies,
larguée par-dessus bord la
médiocrité souffreteuse d'un prof de
lycée en province, je fonce d'un seul bloc
vers l'avenir, maintenant sur le Liberté ,
paquebot si bien nommé, je commence la
grande aventure, je romps avec tout ce passé
qui m'étreint, m'étouffe, ému,
j'avoue, je n'ose pas ouvrir la lettre, AIR MAIL
écrit à la main, cinq timbres
à trois cents dessus la Statue de la
Liberté le bras tendu, mon écriture
appliquée Madame R. Doubrovsky , 29 rue
Henri-Cloppet , Le Vésinet (Seine-et-Oise) ,
en gros en bas à gauche FRANCE, l'enveloppe
a déjà une forme, le papier une
texture américaines, déjà
l'Atlantique entre nous, la première lettre
que j'ai envoyée à ma mère la
première fois que je suis arrivé
à New York, je la caresse pas seulement des
yeux, des doigts, surface à travers le temps
encore douce, onctueuse, comme couverte de talc, je
touche, n'ose pas y toucher, j'hésite, sur
une grande enveloppe ma mère avait mis,
à brûler ou détruire , je n'ai
pas pu aller à son enterrement, dans sa
tombe avec elle d'un seul coup enseveli, ma
sur, accourue d'Angleterre, fidèle,
courageuse, la fille de son père, elle qui a
assisté ma mère en ses derniers
instants à Beaujon, s'est occupée,
malgré son chagrin lancinant, de tout ce qui
accompagne la mort, obsèques, nettoyage
ultime de l'appartement défunt, c'est
là qu'elle a découvert le carton de
lettres, celles de mon père, cela ne
regardait qu'eux, leur intimité à
eux, ma sur les a brûlées, les
miennes, elle n'a pu les détruire, pensant
que j'en aurais peut-être besoin plus tard,
elle a eu raison, j'en ai maintenant un besoin
urgent, elle a emporté le lourd paquet, l'a
déposé dans le coffre d'une banque
à Birmingham, pour le jour où je
voudrais, dix ans, vingt ans je n'ai pas voulu, et
puis le jour est venu, désir soudain,
violent de me retrouver, ressaisir mes traces, je
n'ai jamais tenu de journal intime, contraire
à ma nature, pensées, faits et
gestes, je laisse le quotidien s'évaporer,
mais quand ma vie forme d'elle-même une phase
révolue, lorsqu'une page se tourne, je
l'écris, comme un roman, ma personne devient
mon propre personnage, je suis l'auteur de
moi-même, étrange jubilation, ma vie,
ainsi que toute vie, faite de hasards, de sursauts,
d'atermoiements, de saccades, à cette
dérive qu'est l'existence je donne la
charpente, le suspens d'un récit dont je
suis le maître, alors que de cette existence
je suis l'esclave, pôles, rôles
renversés par l'écriture, lettres
à ma mère, tout un stock, elle les a
gardées pratiquement toutes, me renvoient
à l'individu empirique,
enchaîné à la succession
contingente du jour le jour, empâté
dans les soucis banals, les aveux terre à
terre, deux trois fois par semaine sur des
années, j'ai adressé à ma
mère de longues missives où je me
suis déversé à ras de soucis
ou d'émois, sans fioritures, longtemps je me
suis désintéressé de ces
relents du passé, préférant
celui que je réinvente à celui qui a
platement été, mais voilà,
quelle que doive en être la durée, ma
vie est maintenant entrée dans sa phase
terminale, plus d'aventure qui fasse tressauter
jusqu'au squelette, plus d'imprévu qui brise
l'abâtardissement des jours, ce qui mettra
fin à ces jours, quand cette ultime page
sera tournée, je ne pourrai plus
l'écrire, lorsqu'on n'a plus d'autre avenir
que de disparaître, les possibles ne sont
plus que dans le passé
mais le passé brut n'est pas toujours
possible, à reprendre, à ranimer, son
sens s'estompe, son intérêt se
dérobe, parmi les lettres à ma
mère, une grande partie, la plus grande, est
lettre morte, je puise au hasard, sur l'enveloppe
une date, 10 janvier 1962, sur l'en-tête du
papier, Smith College , Northampton , Massachusetts
, dernière étape de mon séjour
en Nouvelle-Angleterre, après deux ans
à l'université Harvard, quatre
à l'université Brandeis, avant
d'atterrir à New York, pour grimper dans le
supérieur il faut bien sûr courir le
poste
Notre voyage dans l'État de New York
dimanche dernier a été un fiasco
complet. Partis à 9 h du matin, nous sommes
tombés en panne de voiture un dimanche , et
pour trouver un garagiste bénévole,
ç'a été la croix et la
bannière-Après quatre heures
passées dans son garage non chauffé
(rarissime aux États-Unis un endroit non
chauffé ou surchauffé, nous avons
dû tomber sur le seul et unique !), et quatre
heures de route ensuite, nous avons
découvert que ni l'endroit ni le boulot ne
nous convenaient-nous sommes rentrés
fatigués et bredouilles, à 1 h 30 du
matin ! ! C'est la vie : on ne peut pas faire
mouche à tout coup
moche, c'est ma vie, mais je la lis comme celle
d'un autre, aucun souvenir de cet épisode
routier, de quel boulot il s'agissait, pas
même de quelle voiture, aucune idée,
pas de trace qu'écrite, mais cet
écrit m'indiffère, inutile, le vrai
en vrac, il faut trier pour chercher
l'intéressant, passages qui font tilt,
moments qui font choc, repérer les instants
emblématiques
je tiens la lettre entre mes doigts, je me
tiens, je vais mettre la main sur moi, d'un coup
d'un seul quarante ans en marche arrière,
sur le Liberté , j'y suis, voilà,
libération qui me lance dans l'inconnu
prometteur, qui me propulse du lycée Pothier
à l'université Harvard, des errances
sous la pluie en mobylette dans les bras d'une
femme aimée, Eldorado, Eldoradollar, quel
nom de nef, je vogue vers l'ineffable, quand je
suis tombé sur la première lettre que
j'ai envoyée à ma mère
d'Amérique, quelles retrouvailles avec
moi-même, un tel
moment, un tel instant, je déplie la
lettre à l'encre bleue, flots bleus, je vais
jeter l'ancre, après une semaine de voyage,
enfin, quel tamponnement avec New York, la ville
debout, du Céline, du délirant, du
délivrant, un envol au-delà des mots,
je lis avec émotion
(novembre 1995)
pendant une partie de l'été, il y
a eu un bac, transportant poussif avec des
râles d'épuisement, un vrai record de
lenteur, les passagers d'une berge de la Seine
à l'autre, comme c'était encore les
vacances, je n'ai pas eu besoin de monter à
Saint-Germain, irrésistiblement
attiré jusqu'à ma rive, rivé
là, avec mon vélo, sans bouger,
à regarder peu à peu le pont, la
passerelle de bois se construire, tant qu'il ne
fait pas tempête ou grand vent, la charpente
a l'air solide pour les piétons, mais pour
les voitures, crac, elles risquent de
s'écrouler, planches
défoncées, au beau milieu du fleuve,
après tout la France entière s'est
effondrée, des semaines les ouvriers ont
travaillé à ériger ce pont
d'infortune, puis sur les trottoirs, la
chaussée de bois, on a mis une sorte de
toile goudronnée, voilà, le pont tout
neuf de la défaite, le bac a cessé
ses traversées ras bord, à chaque
instant il menaçait de chavirer, tellement
rempli de passagers, de paquets, les gens
commençaient à revenir, les volets
des maisons au fond de leurs jardins encore
hirsutes commençaient à se rouvrir,
Le Vésinet à l'agonie se repeuplait
en hésitant, de vastes demeures
derrière leurs grilles encore closes, le
manoir au coin de notre rue encore
délaissé, quelques boutiques offrant
maintenant sur la place de l'Église des
étalages malingres, le boulanger près
de la gare offrant même de maigres baguettes
aussitôt disparues, après la
drôle de guerre, la drôle de paix, la
circulation automobile encore morte, route de
Croissy, avenue Carnot, aux Ibis, on pouvait
pédaler tranquille, on ne croisait
guère que d'autres vélos, les petites
villes alentour, Le Vésinet, Chatou,
Montesson quasi assoupies, deux mois à peine
j'avais reçu en plein estomac, en pleine
gueule, au coin du boulevard Haussmann et de la rue
de l'Arcade, le défilé fracassant des
camions, des blindés, des estafettes,
poitrails découverts au soleil
éblouissant, crânes blonds drus, les
fusils entre les jambes, canons autotractés,
mitrailleuses des chars pointées en avant,
des voitures de gradés doublant la horde,
Paris Ville Ouverte labourée, la tripe
éventrée par les chenilles, dans le
tintamarre des roues, Charles, Marc et moi
écrasés par ce vacarme triomphant au
coin de la rue, soudain évanouis les bruits
ébranlant les vitres, taraudant les tympans,
il avait suffi de se faufiler jusqu'au
Vésinet, la propriété de
Grand-Père, accueil des week-ends
avant-guerre, devenue notre domicile, notre refuge,
les neuf chênes sur le devant ombrageant une
pelouse ronde, garage, chenil toujours là,
parterres de bégonias disparus, la salle
à manger d'été pourrissant peu
à peu en face, derrière encore des
pelouses, des arbres, le petit bois, et puis, au
fond, le potager, avec la maison du gardien, le
poulailler, nous allons tous nous mettre à
la besogne pour qu'ici tout foisonne, revive, nous
fournisse en vivres, car tout va être
rationné, c'est sûr, pommes de terre
et haricots verts, poules et lapins, il va falloir
nous y mettre, tous les quatre, le Père a
prévenu, pour la première fois de ma
vie, je touche de la terre pour y enfouir des
patates, j'attache des plants aux tuteurs, je
cueille des fruits, pommes, poires, prunes, je hume
l'odeur du sol fécond, les marchés du
samedi n'ont pas encore repris, les repas sont un
trésor d'invention, mon père, ma
mère, ma sur et moi dans la cuisine le
soir autour de la table à toile
cirée, ripailles chétives,
dépend de la place dans les queues qui
commencent à se former aux boutiques
ouvertes, il faut être parmi les premiers, il
y a aussi les commerçants qui nous
connaissent de longue date, Ducatez nous a
octroyé une demi-livre de beurre pour un bon
prix, normal, pas encore le marché noir, le
marché gris, grisaille des jours sous un
soleil éclatant, attendre, chaque
journée, chaque heure, chaque minute est une
attente, de quoi, on évite d'en parler
à table en famille, mais c'est du mauvais,
c'est sûr, après le rembarquement
foireux à Dunkerque, l'Angleterre
ratissée au phosphore tous les soirs par la
Luftwaffe, Londres en flammes, quartier
après quartier qui s'écroule, pas de
quartier, l'Allemagne a l'air partie pour la
victoire, terrifiante, totale, les journaux
fraîchement, franchement traduits du boche
par des plumes françaises nous renseignent,
à chaque bombe qui éclate
là-bas sur l'île rabougrie cris de
triomphe, et nous dans tout ça, haut-parleur
sur la place de la Concorde, début juin,
quand ils se sont installés dans la Ville
Ouverte, Vous avez été
trompés, Nous n'avons rien contre les
Français, Nous ne voulions pas vous faire la
guerre, Nos ennemis et les vôtres ce sont les
Anglais et les juifs , le camion avec le
haut-parleur au coin de la rue Royale me corne
encore aux oreilles, une fois qu'ils en auront fini
avec les Anglais, s'ils y parviennent, vague
après vague de Heinkels, de Stukas, soir
après soir, si l'Angleterre, sous l'il
bienveillant de Moscou, est détruite, les
Amerloques qui se croisent les bras, nous ensuite,
qu'est-ce qui va, nous arriver quoi, sous quelle
forme, nous évitons d'en parler entre nous,
mais forcément, la question béante me
trotte dans la tête, me serre la gorge,
pourtant dans les rues à demi
désertes du Vésinet, les habitants
des villas à demi revenus, arbres
épanouis bordant les talus herbeux, je me
sens soudain au calme, loin, dans une oasis
intouchable, je vadrouille
régulièrement sur ma bicyclette, je
m'entraîne, ça ne va pas
traîner, dès septembre rentrée,
plus comme l'année dernière en
sixième au lycée Janson, cinq minutes
à pied de la rue Cortambert, cette fois,
lycée Debussy à Saint-Germain, les
trains sont peu sûrs encore, prévoir
le pire, il faudra que je m'y trimbale en
vélo, une sacrée trotte, des
kilomètres et des kilomètres, mais ce
n'est rien, ce qui me coupe le souffle à
l'avance, c'est cette montée, raide comme un
pic, je m'en fais une montagne, grimper de la Seine
à hauteur de la terrasse, écrasant,
je n'ai même pas de changement de vitesses
sur ma vieille bécane, sans
dérailleur me démantibuler, ahaner
à mort, monter en danseuse, drôle de
cadence, c'est ce qui m'attend, sous peu, un mois
à peine, j'en peine d'avance, mes promenades
à travers les rues paisibles me
ramènent au même point, au pied du
pont, la charpente en bois à présent
finie, on y a posé un enduit de goudron
(août 1940)
Samedi 16 juillet 1955
Ma chère petite Maman adorée,
Jusqu'à présent je n'ai pas eu le
temps de t'écrire une longue lettre, car je
n'ai fait que voyager-et d'abord, les
nouvelles. Arrivé à New York jeudi
matin à 5 heures. Vu la statue de la
Liberté à demi enfouie dans la brume,
avec les gratte-ciel de Manhattan au
loin-enfin l'impression d'être
arrivé après tant de jours sur
l'eau-je n'ai pas été malade,
mais ne nous faisons pas d'illusions : c'est parce
que j'ai eu une mer exceptionnellement calme .
Dès que ça a commencé à
tanguer un peu mercredi, adieu le belladénal
désamphétaminé ou non ! J'ai
commencé à me sentir " tout chose "
et j'ai dû rester au grand air sur le pont
jusqu'à 3 heures du matin
mes hoquets, mes spasmes, ma mère a droit
à toute ma tripe, les bras m'en tombent,
j'ai du mal à croire, arrivé jeudi,
lettre datée du samedi 16, je suis donc
arrivé le 14 juillet , sur le Liberté
devant la statue de la Liberté , dans un
roman on crierait à l'esbroufe facile, au
coup monté, un symbolisme d'enfant de
chur, mais le hic, c'est vrai , dans un roman
vrai, quelle scène à faire, cinq
heures du matin, les yeux encore lourds de sommeil,
le glorieux flambeau au bout du bras
emmitouflé dans le brouillard, le pont
supérieur noir de passagers à
l'affût, les yeux aux aguets, enfin le moment
attendu, les corps tressaillent, silence de
stupeur, d'émerveillement, des cris
d'admiration, peut-être d'angoisse, le
Nouveau Monde, qu'est-ce qu'il réserve
à ces passeurs d'océan, une pareille
scène, quand j'y pense, les phrases
s'enflamment dans ma tête, les mots
brûlent mon clavier et mes doigts, tu parles,
je parle à ma mère de l'état
de mes entrailles, pas trois lignes, toute une
tartine, naturellement, j'écris pour elle,
c'est un sujet qui l'intéresse au premier
chef, je n'ai pas pu ne pas voir, ressentir
jusqu'au tréfonds, le matin de mon
arrivée première, ce que j'ai depuis
toujours vu, ressenti, chaque fois que j'ai pris le
ferry de Staten Island depuis plus d'un quart de
siècle, accompagnant les amis en visite,
déployant, dépliant à nos yeux
éblouis le fabuleux tableau, archiconnu,
pourtant sans cesse époustouflant, Brooklyn
Bridge, Manhattan Bridge, sur la droite, ponts
d'acier géants qui s'arc-boutent,
travées cambrées
s'élançant d'une rive à
l'autre de l'East River, Manhattan vers nous qui
avance en pointe, enfonce comme un coin dans la
baie le surgissement de ses gratte-ciel, la statue
grandissant peu à peu, comme nous approchons
de l'Hudson, sur notre gauche, comme nous nous y
engageons lentement, le paquebot remorqué se
faufilant entre Ellis Island et Battery Park,
jusqu'au quai de la 52e Rue
Je suis un peu crevé, non seulement
à cause du voyage, mais de toutes les
drogues que j'ai prises et qui m'ont quelque peu
tourneboulé le foie-avec du repos,
quelques pilules idoines de Sulfarlem et une bonne
nourriture, je serai de nouveau
la première lettre que j'ai
envoyée d'Amérique, passant sur le
Liberté devant la statue de de la
Liberté un 14 juillet , une telle
réunion de coïncidences, d'autant plus
que le Liberté , c'était l'ex- Bremen
des Allemands, prise de guerre, juste retour des
choses, un youpin qui fait sa grande escapade sur
un bateau boche, ironique, non ?, j'en ai
l'imagination allumée, la plume
incendiée à distance, sur le moment,
c'est surtout mon foie que je palpe, ausculte, que
ma mère se rassure sur son rejeton, mais ma
mère a bon dos, peut-être pas
seulement pour elle, pour moi, mon foie, ma rate,
toute ma tripaille ont été alors
l'essentiel, ce que j'ai vu, ressenti
réellement il y a quarante ans, comment
savoir, peut-être est-ce moi maintenant qui
ne veux pas m'admettre, cette lettre sortie de son
cercueil froissé, peut-être moi qui
n'aime pas mes restes, j'en suis si
désarçonné que j'ai du mal
à poursuivre ma lecture, heureusement, parmi
les viscères, il y a le cur
et heureusement, côté cur, ma
lettre déborde, il y en a plus quand
même que pour le foie ou l'estomac,
à la fin des fins, donc, vers midi, j'ai
réussi à sortir du bateau, toutes
formalités remplies, et j'ai aperçu
Cl., qui m'a vu immédiatement et nous avons
bondi l'un vers l'autre
à la bonne heure, nous voilà enfin
dans le palpitant, je me revis, je me ressens
non seulement toutes les craintes que nous avons
pu nourrir à juste titre concernant les
résultats de cette rencontre à un an
de distance se sont révélées
oiseuses (ce que nul ne pouvait prédire avec
certitude !), mais je ne crains pas de dire que Cl.
m'aime à sa manière et elle a
été très affectueuse-De
mon côté, j'ai retrouvé d'un
seul coup ce sentiment assez curieux à
décrire de la plénitude physique
devant une présence féminine, le fait
qu'on est avec une femme et qu'on n'en
désire plus d'autre, le fait qu' une femme
devient soudain pour vous la femme
exact, c'est juste, c'est bien moi qui ai
écrit cela, parce que c'est encore
aujourd'hui ce que j'éprouve, lorsque
brusquement, impérieusement, une femme se
met à incarner tout le féminin,
toutes les femmes, par la tendresse de la voix,
l'éclat des yeux, le galbe de la poitrine,
elles sont toutes là, toutes en une, une
seule fausse note,
Du côté de Cl., je sens beaucoup
d'affection et je sens, également, que je
lui plais énormément
ça, je n'aime pas, je me gobe, fait Don
Juan de province sur sa mobylette d'Orléans,
enfin, j'avais vingt-sept ans, je me pardonne,
trois lignes, me voici de nouveau
embarrassé,
J'ai maintenant assez d'expérience
(à la longue !!!) pour ne pas me laisser
emballer et me " monter le cabochon ", je demande
à voir ce que " ça va donner
"-Mais la reprise, pour parler comme les
boxeurs, a été simplement fulgurante
- et le plus fort, c'est que nos rapports
sont purement sentimentaux en ce moment (et pour
cause...) on ne peut pas dire que j'étais un
fils cachottier avec sa mère, mais ma
mère était ma mère, elle avait
droit à tous les détails, on ne cache
rien à sa maman , donc, pas ça qui me
choque, entre nous normal, ce que je n'aime pas,
pas du tout, c'est ce langage de la boxe pour
l'amour, je n'admets point, après la
fulguration du Féminin, ces prudences
prudhommesques, ces roublardises timorées,
moi qui me suis toujours jeté dans les
histoires de femme sans réfléchir,
d'un seul élan, comment j'ai pu m'exprimer
ainsi, me blesse, peut-être est-ce pour
rassurer ma mère, ou bien pour me rassurer,
difficile à dire, et je ne raconte pas non
plus l'anecdote la plus saillante de ces
retrouvailles, qui brille encore dans ma
mémoire, Cl. s'était
précipitée à ma rencontre si
vite, elle n'avait pas remarqué que le
chauffeur de taxi lui avait remboursé la
monnaie sur dix dollars, alors qu'elle lui avait
donné un billet de vingt, une somme à
l'époque
Pour passer des sentiments aux faits,
après avoir rencontré Cl., j'ai
été accosté par une dame
porteuse d'un brassard " Aid to Foreign Students "
qui avait mon nom sur la liste et qui m'a
indiqué un hôtel très chic qui
fait des prix réduits aux étudiants
étrangers-Ç'a
été une sacrée veine, d'autant
que c'est situé en plein Broadway et
à deux pas de la 5e Avenue !
très chic, il ne faut pas
exagérer, est-ce pour impressionner ma
mère, ai-je été
impressionné moi-même à bon
compte, l'hôtel Stanford sur la 33e Rue
était bourgeois, confortable, sans plus
Nous sommes allés nous promener le soir
le long de Broadway et de la 5e Avenue, avec les
lumières et la publicité illuminant
les gratte-ciel. Ça n'a pas
d'équivalent en Europe, c'est du nouveau ! !
C'est un peu tape-à-l'il, mais c'est
vivant, avec des foules bigarrées, beaucoup
de Noirs vêtus de rose et un grouillement
continu s'écoulant entre les murs
immensément vertigineux des buildings de
chaque côté ! Je suis si heureux
d'emmagasiner du nouveau -Quelle impression
de force, de richesse, de jeunesse, de
solidité dans ce pays ! C'est
peut-être " primaire ", mais c'est autrement
vigoureux que chez nous !
enfin à New York, mes premiers pas dans
le Nouveau Monde, dans ma première lettre,
commentaire type du péquenot
débarqué de Fouilly-les-Oies
New York, après tout, n'était pas
ma destination d'alors, je ne suis pas encore
arrivé, seulement de passage
Le voyage de New York à Boston a
été très pénible
à cause de la chaleur ! Tu n'as pas
idée de ce que c'est. Je coulais de sueur
comme une fontaine ! Heureusement, les trains, les
restaurants, tout est climatisé et ce n'est
pas du luxe-Arrivés à Boston,
nous avons pris un taxi jusque chez Cl.
voilà, je touche au terme provisoire de
ce voyage, au terme de ma première lettre,
la première de ma première grande
échappée
New York est unique. Boston, c'est l'Angleterre.
Mêmes maisons de briques, mêmes
vitrines, même atmosphère. Mais
là où habite Cl., c'est de nouveau
unique, pour moi, en tout cas ! Imagine des
collines verdoyantes, avec une superbe
rivière zigzaguant paresseusement parmi
elles et partout des maisons de bois peintes en
vert, blanc, bleu, avec des voitures
arrêtées devant chaque porche et des
routes à faire rêver l'automobiliste
français !! Et la maison de Cl. est
tellement chic, propre, confortable, moderne, que
c'est à lécher les planchers ! Tout
est prévu pour le confort de la
ménagère, cuisine (quelle cuisine
!!!)-J'ai tellement pensé à
toi en voyant ça !-Réception
charmante de la part des parents de Cl.
j'espère quand même que
j'étais plus amoureux de Cl. que de sa
maison ou de sa cuisine
(juillet 1955)
l'Après-vivre , maintenant quoi,
l'après-livre, quelle vie, vieillir, que
raconter, que je vais de jour en jour plus mal,
Coué à l'envers, que de semaine en
semaine je me déglingue, tragédie de
la tripe, protase, prostate, Acte I, l'urologue,
Acte II, le stomatologue, Acte III, le cardiologue,
phlébite, caillot, attention embolie,
soudain embellie, pas pour tout de suite, pour
quand, l'Acte IV, puis le V, Décalogue du
Vidal, mes cent maux, les mille remèdes, dix
commandements sous couverture rouge, mon destin est
écrit là, tables de la Loi, la loi
des reins, inexorable, celle de la vessie,
imparable, retour à la case départ,
tragédie est circulaire, à
présent la circu lation, jamais eu avant
d'atteinte, surprise, stupéfaction,
peut-être promis à l'infarctus,
thrombose me frappe, Viens, mon fils, viens, mon
sang , mon sang me trahit, m'assassine,
assiégé de tous côtés
par la mort, je loge encore rue Vital, pour
l'heure, du provisoire, le définitif,
dénouement de l'acte V, prévu
d'avance, depuis longtemps, mon grand-père a
acheté la concession en 39, adresse finale,
cimetière de Bagneux, allée des Ormes
de Klemmer, 31e division, 4e ligne, 30e tombe,
tombeau de famille, reste une place, la seule, la
mienne, ensuite la dalle affiche complet
entre gélules et capsules,
comprimés et gouttes, je me
dégoûte, être moi me
débecte, deux fois en cinq ans la
déprime, la vraie, la cataleptique,
l'être minéralisé en roc, je ne
peux plus me supporter, je suis devenu franchement
inhabitable, plus une vie, alors qu'écrire,
puisque j'écris ma vie, si elle
s'étrécit, s'amenuise, quelles
aventures relater par le menu, quels chambardements
d'âme, accrocs de cur, amours folles,
narrer, à romans ardents il faut une
existence enfiévrée, à travers
deuils, déchirements, extases, une vie, des
mots en feu, feu ma vie, si chaque jour un peu plus
je m'éteins, écrire c'est raviver la
flamme, monument du livre inconnu, la disparition
qui se ranime, comment faire si la lave est
refroidie, si je n'entre plus en éruption,
transi, adieu les transes, bien sûr, on peut
tenir le carnet de bord d'un naufrage, se
récolter au quotidien, afflux
d'émotions, affleurements de pensées,
noter les moindres événements, se
donner des bonnes, des mauvaises notes, je n'ai
jamais tenu de journal intime, ce n'est pas mon
genre, j'attends qu'une page de ma vie soit
tournée pour l'écrire, je suis au
dernier chapitre
devant moi le clavier de ma machine, pas
électronique, imprimante et tout, une
vieille, comme moi, électrique, si elle
claque, irréparable, plus de pièces,
on n'en fabrique plus, à mon image, une
construction contradictoire, touches amé
ricaines, accents français, voltage
transatlantique de 110 adapté au 220
européen, les cycles du moteur
bricolés exprès pour moi par un
transfo de fortune, s'il lâche, fini, je suis
prévenu, machine à écrire,
machinerie physiologique, ma survie ne tient
qu'à un fil, ce fil ne peut pas être
étiré à l'infini, mon
existence, ses aléas, mes catastrophes, mes
joies, je les ai déjà depuis plus
d'un quart de siècle
détaillés, alors quoi maintenant,
j'ai le besoin absolu, tenaillant d'écrire,
mais quoi, dès que je veux démarrer,
débuter, butoir, je me tamponne à
l'impossible, plus de matière, inventer des
destins imaginaires j'en suis incapable, je n'en ai
aucune envie, je ne peux pas même saisir le
mien, connais-toi toi-même , l'injonction
socratique me poursuit, m'y suis plus de vingt-cinq
ans attaché, ma tâche, seulement au
bout du rouleau, il n'y a plus de fil
ÉCRIRE bien sûr, mais quoi,
m'écrire, mais je suis
dévalué, envolé, le
troisième âge, l'âge ingrat, en
route cahin-caha vers la vieillesse, plus
d'aventures fulgurantes, un pourrissement lent, une
disparition insensible peu à peu avant la
finale, je m'oblitère à terre,
capsules, gélules, entre baumes et
élixirs, j'avale des tonnes de viatiques,
tout le Vidal en vain, enfoncé dans la
décrépitude quotidienne, insidieuse,
courant de l'urologue au cardiologue, vers
l'astrologue, prédiction infaillible, au
bout la mort, plus ou moins brève
échéance, entre ce plus et ce moins
logé, posture incommode, la mienne
dorénavant, pas d'autre, pas
d'échappatoire, grandes
échappées de plage en plage, passion
effrénée, transes Europe-Express,
Manche-Méditerranée, Paris-Munich,
charme slave, envoûté avec
Élisabeth, fini, hésitations
torturantes, Rachel-Claudia, amante-épouse,
choisir, il faut, peux pas, ballotté huit
ans, peux plus, terminé, terminus des
hystéries, tombeau des obsessions à
femmes, de l'une à l'autre dérivant
entre les rives transatlantiques, passé,
trépassé, toutes les palpitations de
cur, les épopées de la
braguette, tous mes rancarts d'un
demi-siècle au rebut, si je me
déboutonne, dessous néant, la page
vivante de ma vie est tournée sans retour,
déjà écrit
l'Après-vivre , écrire quoi,
après l'après-vivre, rien, me taire,
têtu je voudrais, continuer, qu'il y ait une
suite, que la fontaine d'encre ne soit pas à
sec, mon histoire, mes histoires abolies, un livre,
encore un, un seul, le dernier, l'ultime, ensuite
je la ferme, promis, fermeture définitive de
mon bureau d'esprit à la fin du xx e
siècle, je m'effacerai avec, aucune envie
d'entrer dans le troisième
millénaire, mon poteau-frontière l'an
2000
(novembre 1995)
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