Christophe Donner
Un roi sans lendemain
Christophe Donner est né en 1956 à Paris. Cinéaste
et écrivain, il est notamment l'auteur de L'Esprit de Vengeance
(1991), L'Empire de la morale (2001), et Bang Bang (2005), parus
chez Grasset.
enri en était
à la cinquième ou sixième version de son livre
sur Ulises.
Mais bon sang, se dit-il, pourquoi est-ce que je me fais autant
de mal, depuis tant d'années, à prêcher dans
le désert la cause du vrai, de l'intime ? A quoi mène
cette obsession de toucher au nerf ?
Il se leva d'un bond, propulsé par le désir fou d'en
finir avec l'autobiographie, en finir avec tout ce travail d'introspection,
tellement épuisant au bout du compte. Il avait alors repris
son livre depuis le commencement, passant allègrement de
la première à la troisième personne du singulier.
Pour un écrivain comme Henri, c'était un revirement
complet. Ses récits farouchement autobiographiques lui avaient
valu une réputation d'ennemi du roman, réputation
à laquelle il avait fini par s'attacher, tout en continuant
d'écrire des romans, mais à la première personne,
afin de brouiller les pistes. Car s'il se méfiait de l'imagination,
il ne s'était pas gêné pour s'en servir à
l'occasion. Au bout du compte, il avait un peu tout essayé,
mais on n'avait retenu de lui que son côté rebelle,
c'est-à-dire autobiographique.
Le véritable défi, c'était d'écrire
à la troisième personne. Parler de lui comme d'un
personnage, qui n'était donc pas tout à fait lui,
ça, il n'avait jamais osé. Pourtant, très vite,
il en avait ressenti un soulagement profond, un souffle libérateur
l'emportait, le poussait dans l'écriture, et à sa
grande surprise. A sa grande joie, il avait découvert que
son texte, initialement écrit à la première
personne, ne perdait rien au change, au contraire, le il ne prenait
pas la place du je, mais y ajoutait un vernis subtil, autorisant
des digressions plus longues, plus malicieuses, et même des
incursions à l'intérieur de sa personne, encore plus
profondes, plus intelligentes. Comme quoi.
La seule chose sur laquelle Henri ne reviendrait pas, c'était
le titre, Me faire ça à moi, il le garderait, il le
trouvait trop bon.
Lui faire ça à lui, ça n'a aucun sens, se dit-il.
Et de toute façon, on n'en est pas encore là. L'important,
c'est d'aller au bout de cette version, la septième sera
la dernière.
Me faire ça à moi. Il se répétait l'ironique
formule, à la fois comme un remède et comme le couronnement
de ses efforts pour en finir avec l'autobiographie, quand le téléphone
sonna sur son bureau.
- Simon à l'appareil. Dis-moi : est-ce que ça te dirait
d'écrire un scénario sur Louis XVII ?
- Louis XVII ?
- Je t'explique : ma fille veut produire un film sur Louis XVII.
- Je ne savais pas que ta fille était productrice.
Henri ne savait pas non plus qui était Louis XVII.
Au lycée, Henri ne s'était intéressé
qu'aux mouvements de masse, les guerres, les révolutions.
Il avait quitté le lycée à quatorze ans pour
faire la révolution. Ça n'avait pas marché,
il était resté seul dans la rue, et maintenant il
avait des manques.
Tandis que Simon Lechinar lui parlait au téléphone,
Henri prit le Petit Robert des noms propres et tourna les pages
à la recherche de Louis XVII.
Henri avait rencontré Simon trois fois dans sa vie, et chaque
fois, le vieil homme lui avait parlé de Cocteau, qu'il avait
connu, de Prévert qui avait été son ami, de
la comtesse de Noailles, chez qui il avait brisé une tasse
en porcelaine. Il avait connu Johnny Hallyday tout jeune, il avait
eu deux voix au Goncourt, dans les années soixante. Henri
ressortait chaque fois avec l'infortuné bouquin, dédicacé.
Il essayait de le lire, par curiosité, par politesse, mais
rien, il se demandait comment un homme doué d'une conversation
si amusante pouvait écrire des phrases aussi sérieuses.
Henri n'aimait pas le sérieux, surtout en littérature.
Simon Lechinar avait épousé, cinquante ans plus tôt,
une jeune femme extrêmement riche qui était morte dans
un accident d'hélicoptère quelques mois plus tard,
lui laissant un bébé sur les bras, Sylvie, qui voulait
aujourd'hui produire des films. Simon avait eu la charge de gérer
sa fortune : des années fastes et archimondaines au cours
desquelles il avait failli ruiner toute la famille. A soixante-dix
ans, démissionné de tous les conseils d'administration,
il vivait à présent aux crochets de sa fille.
- Une des femmes les plus riches d'Europe, dit-il à Henri.
En effet, elle s'était mariée à un M. Delamare
qui avait remis les affaires en ordre, et après avoir amassé
quelques milliards d'actions à droite à gauche, la
quarantaine arrivant, lassée de la haute finance, elle s'était
souvenue tenir hérité de sa mère un complexe
de salles de cinéma, Paris, Londres, Berlin, dont elle n'avait
jamais rien fait et qui ne rapportait plus un sou depuis des années.
Et voilà qu'un beau jour, au début juin, chez son
coiffeur, avenue d'Iéna, elle était tombée
sur un article de Point de Vue Images du Monde où il était
question de Louis XVII. Emue aux larmes sous son casque à
choucroute, elle s'était prise de passion pour le destin
de ce pauvre enfant. Une envie folle d'en faire un film.
- Le premier film jamais réalisé sur Louis XVII, dit
Simon au téléphone.
- Louis XVII, répéta Henri qui venait de trouver le
fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans le Petit Robert
L'enfant du Temple, c'est ça ? Celui dont on ne sait pas
s'il est vraiment mort en prison.
- Mais maintenant on sait. Enfin, on peut toujours imaginer ce qu'on
veut. Ma fille n'a pas d'a priori sur la question. Elle voulait
demander à Rebecca Brandt d'écrire le scénario.
Rebecca Brandt et Louis XVII, tu imagines ? Je l'ai convaincue que
tu étais le seul à pouvoir écrire un scénario
sur Louis XVII. Elle m'a demandé de t'appeler. Alors je t'appelle.
Est-ce que ça t'intéresse ?
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