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Christophe Donner
L'empire de la morale
Roman
Prix de Flore
Né en 1956, Christophe Donner
est l'auteur d'une uvre importante et
diverse. Il a notamment publié, chez
Grasset, L'Esprit de vengeance (1992),
Les Maisons (1993), Mon oncle
(1995), Retour à Eden (1996),
Forme d'amour n° 3 ou 4 (1997),
Ma vie tropicale (1999).
Je
n'avais pas dormi à cause du décalage
horaire, il était trois heures de
l'après-midi, on aurait dit, en plein mois
d'avril, un petit matin pluvieux de novembre. Ce
n'était pas particulièrement joyeux,
pas triste non plus, mais tout était
chamboulé, anachronique. Après six
mois d'absence, la souffrance du retour
égarait son objet.
J'ai traversé la place, longé la
caserne, à la fin du boulevard je me suis
retrouvé sur le pont, en plein vent.
Je suis descendu sur les quais.
L'aménagement des berges,
démodé, la désolation de
l'endroit, la bruine, la lassitude des Parisiens
confrontés à ce climat hors saison,
ce vent ponctué de cris de mouettes
j'ai ressenti l'uvre du temps, pas celui qui
passe, celui qui est là, persistant. J'ai vu
la main de l'homme incapable d'influer sur les
choses, comme si depuis toujours l'harmonie se
mettait en place à ses dépens, en
dépit de ses calculs, comme si le seul
génie c'était le froid, l'humide, qui
se glissent dans les failles des projets humains,
les négligences, les coupures
budgétaires.
Je marchais, accomplissant une sorte de
pèlerinage obligé sur mes terres. Je
reprenais possession de cette ville.
Il n'y a que les touristes pour se plaindre que
Paris est devenu trop touristique. Quelque chose
résiste qu'ils ne savent pas, qui se paie en
années, en chagrins d'amour, c'est la
rançon des hivers persistants, des printemps
qui n'ont pas tenu leurs promesses.
J'étais dans cet état, ni
indigène, ni vraiment nomade. Je me
souvenais de tout, et tout était confus, il
y avait le fleuve, la beauté de Notre-Dame,
l'élégance des ponts. Je marchais sur
les berges, quarante et une berges, l'âge
où on commence à comprendre, à
connaître le poids des pas. Je venais
d'écrire contre l'imagination, un livre
à mon avis extrêmement joyeux, rapide
et concret, et très mal accueilli,
totalement incompris. Les contours de ma personne
se dessinent au fusain des peines que je peux faire
aux autres. On dit ça aussi pour la
liberté, qui s'arrête exactement au
même endroit.
Je prenais Paris dans le sens du fleuve. La fatigue
du voyage se mêlant à l'excitation de
ces retrouvailles, la pluie et le froid aiguisant
ma solitude.
J'avais rompu avec toute ma famille, il ne me
restait strictement personne à voir, ni par
tendresse ni par devoir, mon voyage à Paris
commençait bien : j'étais le
seul à profiter de ce dont tous les autres
s'étaient lassés.
Le promeneur de l'après-midi pluvieux est
une espèce encore plus rare que le promeneur
nocturne. Etre éveillé quand tout le
monde dort est bien moins étrange que de
marcher sous la bruine alors que tous travaillent
à l'intérieur, au chaud, à
l'hôtel, en sueur, ou bien au cinéma,
dans la torpeur de ces heures au nombre de deux, et
dont on sort ahuri.
J'étais au bon endroit, tout vibrant de
conscience, au bord du fleuve triste.
Il m'arrive souvent de goûter cette langueur
particulière, chargée de
mémoire, de regrets latents, je suis un
amateur de spleen
mais ce jour-là il y
avait autre chose.
Je venais de comprendre de quoi souffraient mes
livres, j'avais isolé le virus, je me
promenais avec cette découverte, presque
comique de simplicité, et j'avais beau
retourner cette vérité dans tous les
sens, la contredire, elle résistait, belle
et généreuse, intacte,
dénuée d'orgueil, je n'avais
même plus d'arrogance. Je n'étais plus
ce que j'avais été. Et si je
m'étais absenté tout ce temps,
c'était probablement dans l'intention de
m'en rendre compte d'un seul coup, que cela fasse
un bloc, une certitude. Je l'avais cherché.
Je m'y étais donc préparé, et
malgré tout c'était une surprise.
Dans le froissement de mon imper gris, les mains
dans les poches, la tête penchée en
avant, les épaules relevées, la
vérité a surgi. J'ai dû la
reprendre à deux fois pour l'admettre,
à moitié, et la reprendre encore pour
la formuler à moi-même. C'était
une vérité sur la nature de mon
passé, et sur la substance de ce retour
à Paris, elle disait la configuration exacte
de cette souffrance.
Je ne vais pas aller jusqu'au pont des Arts, me
suis-je dit.
Déjà, en descendant vers les berges,
l'intelligence s'était insinuée, si
on peut parler de sinuosité pour une
lumière, une irradiation.
Je n'étais pas triste, à peine si je
regrettais tout ce que ce fleuve me ramenait en
mémoire. Ma jeunesse me regardait de haut,
mais après tout, j'avais trop
uvré à ne pas la trahir pour
éprouver envers elle la moindre dette. Ma
jeunesse était là, je ne le nie pas,
et je pouvais la deviner, dressée et cruelle
au milieu de son fameux pont, mais ce qui
m'empêchait de céder à la
douleur de sa perte, c'était cette
vérité où j'avais l'impression
de m'enfoncer un peu mieux à chaque pas, et
qui m'enthousiasmait, quand bien même le
deuil en moi se faisait plus féroce.
Je pensais surtout à une certaine histoire
d'amour, mais de manière imprécise,
de telle sorte que cette pensée pouvait tout
aussi bien recouvrir d'autres histoires. Mes
souvenirs avaient trait à certains moments
de ma vie ancienne, sans que je puisse dire
lesquels. En fait, tous les moments, tous ceux qui
étaient passés par là, le
fleuve, les ponts, la cathédrale, l'horrible
carrefour Saint-Michel, d'une rive à
l'autre, sans date, une nébuleuse d'instants
inquiets, en compagnie d'un être aimé,
trop aimé, l'exagération des rires,
des paroles, le lyrisme des étreintes,
l'importance des rendez-vous, tout ça
faisait corps avec la grisaille,
m'envahissait
Des moments heureux, m'étais-je dit en
passant sous le pont Marie, juste avant que
soudain, comme un réflexe contre la douleur
de ces réminiscences, l'évidence
m'apparaisse : Non, pas des moments heureux.
Pas si heureux que ça. Plus exactement, et
c'est en cela que consistait la
révélation, ces moments heureux
n'avaient pas su, pas voulu reconnaître la
part malheureuse qu'ils recelaient. Ils l'avaient
repoussée, couverte de rires
exagérés, de baisers, au nom de la
jeunesse, au nom de la supériorité de
l'amour, de la nécessité du
bonheur
et voilà qu'à
présent cette part malheureuse me revenait,
faisant resurgir le mensonge de ces instants.
Je n'étais pas triste, simplement
j'étais face à ce que nous nous
étions confisqué, mes amours et moi,
face à cette tristesse remise à plus
tard. Je la vivais à présent, comme
on se promène dans l'écume, pieds nus
dans les bulles, les bouillonnements, le sel des
choses non vécues, inavouées, elles
étaient restées là, sur la
berge, à m'attendre. Je les mesurais, pas
à pas, à l'aune de ce que je suis
devenu : un écrivain, un type qui
revient sur ses pas, et prend l'arrogance de ses
beaux jours de plus haut encore.
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