CHRISTOPHE
DONNER
Ma vie tropicale
Christophe Donner vit
à Mexico depuis deux ans. Il est
l'auteur, entre autres, de Mon Oncle
(Grasset, 1995), Retour à Eden
(Grasset, 1996), Forme d'amour n° 3 ou 4
(Grasset, 1997).
ierre
Alter a un cancer du poumon avec des
métastases à la colonne
vertébrale. Les médecins disent que
c'est parmi les choses les plus douloureuses qui
soient. Il va souvent à l'hôpital. Il
a une pompe à morphine sur lui.
Ma mère est
étonnée qu'il n'ait pas maigri. Sans
doute à cause de la cortisone,
dit-elle.
Alter a
été le premier amant de ma
mère, après avoir quitté mon
père, le premier avec lequel je l'ai vue
vivre. J'avais neuf ans. C'est le premier homme que
j'ai trouvé beau. Il avait un dos
très plat et un port de tête
extraordinaire qui prolongeait la droite ligne de
ce dos jusqu'au sommet de son
crâne.
Mon père, je ne
l'ai jamais trouvé beau. Beaujouan, oui. Car
Pierre Alter s'appelait Yves Beaujouan, avant,
quand je l'ai connu. Et ce nom lui allait
très bien, trop bien sans doute, pour qu'il
éprouve le besoin de le changer. Alter,
à cause d'altérité à
cause de l'altération, de la psychanalyse et
Pierre je ne sais pas, pour fonder une
église, je suppose.
C'était un homme
grand et fort qui réparait des voitures
américaines, et roulait en voitures
américaines. Il peignait aussi, faisait des
sculptures, des traductions de polars
américains. Il aurait dû me faire
peur, mais je le trouvais beau.
Après le divorce
de mes parents, je suis parti vivre au Mozambique
avec mon père et la nana de mon père,
Charlotte.
On est restés
là-bas six mois, et pendant ce temps
Beaujouan et ma mère ont occupé notre
appartement de Bagneux, ce que je trouve bien
étrange aujourd'hui, mais à
l'époque je ne me posais pas la
question.
Je suis rentré
du Mozambique quelques semaines avant mon
père qui voulait traverser l'Afrique en
voiture, seul avec sa Charlotte.
En entrant dans
l'appartement de Bagneux, j'ai découvert les
fresques de Beaujouan.
Il avait peint partout,
mais le plus impressionnant c'était cette
pieuvre sur le grand mur du salon, une pieuvre
énorme, à la Jules Verne. Sur les
autres murs, les portes, il y avait des nus, comme
des croquis. J'ai tout de suite trouvé
ça très beau, et surtout formidable
de l'avoir fait, avoir peint sur ces murs qui
m'avaient semblé devoir rester blancs
éternellement. C'est l'audace, la
beauté du geste qui m'avaient plu. Leur
charge provocatrice à l'égard de mon
père.
Quelques semaines plus
tard, en effet, découvrant la pieuvre et les
nus, mon père est devenu blanc... Je ne
crois pas qu'il y ait eu d'affrontement direct
entre Beaujouan et mon père à propos
de ces fresques... mon père est un homme
agressif, sanguin, une grande gueule violente, mais
dès qu'il rencontre plus fort que lui il
s'écrase très mollement. Il ne fait
aucun doute que Grandjouan aurait allongé
mon père en deux coups de cuillère
à pot.
J'aurais aimé
que cela arrive. Si ces deux hommes
s'étaient battus je me serais mis du
côté du plus fort, du plus beau, du
réparateur de voitures américaines,
plutôt que du côté du communiste
à gros sourcils traversant l'Afrique en
Deuchevot.
Mon père a
avalé la pieuvre de Beaujouan, il l'a faite
sienne, car tous les gens qui venaient à la
maison s'extasiaient devant cette uvre qui
faisait désormais partie de lui et de
l'attraction qu'il cherchait à exercer sur
les autres, il s'en glorifiait, même si, avec
Charlotte, ils essayaient de la ridiculiser ou de
se l'approprier en y ajoutant des collages de leur
invention, mais ils avaient beau la traiter de
toutes les manières, la pieuvre était
là, avec son il borgne, elle nous
fixait comme le dernier clin d'il de l'amant
de ma mère, immobilisant au-dessus de notre
vie de tous les jours ses tentacules hideux,
flasques, comme le gant d'une offense jamais
relevée.
Aujourd'hui ces deux
hommes sont malades, l'un du cur parce que
c'est un sanguin fumeur avec du cholestérol,
et l'autre malade des poumons à cause des
cigarettes, de l'alcool, et de la tragédie
que constitue la vieillesse pour un don Juan comme
Yves Beaujouan.
Car dans ma tête
d'enfant, don Juan et Beaujouan ne
désignaient qu'une seule personne, et
aujourd'hui encore je ne peux pas dissocier son nom
du mythe, qui est à mon avis une des plus
justes représentations de l'individu
masculin ; c'est dans la nature exaltante des
garçons et c'est leur malédiction que
d'être des don Juan.
Ma mère me donne
des nouvelles de lui et de ses métastases
à la colonne vertébrale. Le mot
métastase, c'est l'horreur, ça veut
dire que le cancer se propage, qu'on ne pourra plus
l'enrayer, qu'il est en train d'envahir le
corps.
Nous parlons des
enfants de Beaujouan, je ne sais plus combien il en
a, avec quelles femmes, je demande à ma
mère pourquoi elle n'a pas eu d'enfants avec
lui.
J'ai été
enceinte de lui, m'apprend-elle, mais ça n'a
pas marché.
Elle se demande si, de
toute manière, elle aurait gardé cet
enfant, alors qu'elle avait deux gosses avec le
père qu'on sait, en avoir un
troisième avec un père comme
Beaujouan, quand elle voit comment il a fait plus
tard, avec ses trois enfants de femmes
différentes, comment il a refusé un
enfant à sa dernière femme, pour
finalement aller en faire un avec sa meilleure
copine à elle... quand elle voit le salaud
qu'il a été, un trompeur, un pervers,
il les a toutes fait souffrir, comme si
c'était ça, son but, avec les femmes,
en avoir plusieurs à la fois et les faire
souffrir.
Mais ce n'est pas le
but, c'est la conséquence, c'est le piquant
de la chose. Ma mère ne peut
s'empêcher de mettre en parallèle, en
monnaie d'échange, la souffrance des femmes
de Beaujouan avec la souffrance qu'il endure
aujourd'hui le long de sa colonne
vertébrale, cette fameuse colonne
vertébrale qui lui donnait son allure
droite, magistrale, avec laquelle, je suppose, il
devait séduire si aisément les
femmes, puisque c'est ainsi qu'il m'avait
séduit, moi, quand j'avais dix ans. Je crois
que le lieutenant Blueberry se tient un peu comme
ça sur son cheval. Et son visage aussi
était beau, classique, avec un regard
dominateur.
Ma mère me
raconte l'histoire de ce jour où Beaujouan
allait tellement mal, une grave déprime, il
était parti à la campagne, dans la
maison d'Anne-Lise, et une semaine plus tard, le
voilà de retour. Ma mère, qui
habitait à l'époque au-dessus de chez
lui, l'a entendu rentrer, elle a entendu ses pas
dans le couloir, dans la cour, et elle a compris
qu'il en avait trouvé une
nouvelle.
En effet, il avait
trouvé une fille, là-bas, une amie
d'Anne-Lise, une fille vraiment pas
séduisante, le contraire d'une
conquête dont on pourrait être fier, eh
bien il avait fallu qu'il se la fasse, qu'il la
rende amoureuse, là-bas, dans cette campagne
perdue, et il avait fallu qu'il l'abandonne, qu'il
rentre à Paris, regonflé à
bloc, traversant le couloir comme un coq, avec ses
chaussures qui claquent, qui résonnent aux
oreilles de ma mère, sans la moindre
équivoque, comme des bottes de don
Juan.
Elle aurait mille
histoires à raconter sur Beaujouan, mais
soudain, en l'écoutant, je me prends
à penser que je suis comme lui.
- Il revenait de
temps en temps chez ses femmes anciennes pour
savoir si son charme opérait toujours, dit
ma mère, il semait encore le malheur, il
avait besoin de les avoir toutes là,
à sa portée, à sa disposition,
sous son pouvoir.
Et moi je pense : Oui,
exactement comme moi avec mes amants, j'ai besoin
qu'ils soient là, ne pas les perdre, et si
je peux les embrasser c'est encore mieux, parce que
je les aime tous, toujours, et j'aime les sentir
attirés par moi, et rien n'est plus
réconfortant que de revenir. Et s'il y en a
certains chez qui je ne reviens pas, c'est qu'ils
sont morts, ceux-là sont à moi pour
l'éternité, bien au chaud dans mon
cur.
Je pars demain pour
toujours. J'abandonne. Un abandon programmé
que rien ni personne n'aura pu empêcher. Ni
les courses à Vincennes, ni le
cinéma, ni les livres sans succès, et
pas les amours.
La dernière fois
que j'ai vu Emilio, j'ai senti à quel point
nous étions éloignés,
même sur les évidences, il m'a
parlé de Céline qu'il s'est mis
à adorer, mais c'est comme s'il avait pris
cet écrivain par un bout et moi par un
autre, nous ne sommes pas attirés par les
mêmes choses, je trouve que tout ce qu'il en
dit est conventionnel. Et puis je finis par
comprendre qu'il essaie de me mettre en
rivalité avec Céline, pour
m'humilier, me faire mal avec son
enthousiasme.
Il avait fait pareil
avec le Journal de Gide dont il admirait les
premières années, mais qui l'avait
déçu par la suite.
- Au fond, il est
comme toi, m'avait-il dit avec une pointe de
dégoût au bord des
lèvres.
Et je suis sûr
que Céline, s'il continue à le lire,
ça finira par le dégoûter, il
trouvera que je lui ressemble, et qu'on fait tous
partie de cette sale race d'écrivains.
Voilà ce qu'il pense en
vérité.
Tout à l'heure,
au téléphone, à propos de mon
dernier livre, celui que j'ai écrit sur sa
vie, il m'a dit :
- Tu n'auras aucun
succès, je ne lirai jamais ce livre,
j'espère que tu n'auras aucun prix et aucune
vente.
Mes livres, quand je
les regarde, rangés dans la
bibliothèque, c'est du passé, c'est
quand j'apprenais à écrire, quand
j'étais heureux sans le savoir.
Je fais mes
bagages.
Jim est triste bien
sûr de me voir partir, et tout le monde est
triste, et moi aussi, alors pourquoi je pars, parce
que la terre est sèche, ici. Et au Mexique
tout pousse, et me pousse. Ça fait longtemps
que je n'ai pas dormi avec quelqu'un, je ne sais
même plus faire des rencontres dans cette
ville où je suis né. Une chape s'est
posée sur moi, un rôle, une
paranoïa.
Là-bas, je
n'aurai aucune excuse si je ne construis pas
quelque chose de fou et de pur. D'absolument
intransigeant et étrange. Si ma maison
mexicaine n'est pas un lieu de génie absolu
ce ne sera que ma faute.
J'ai pris de l'argent
à mon éditeur, il ne me reste plus
qu'à vivre et écrire. La vie est
belle. Je ne sais pas pourquoi je suis
triste.
Je suis surpris de
trouver ici, à Mexico, tout ce dont j'avais
besoin pour aller mieux. Jusqu'au bruit de la rue
qui participe à la destruction de ma
névrose, comme si les ondes de ce vacarme
venaient dissoudre les cellules souffrantes de ma
tête et de mon ventre.
Je suis un peu à
l'étroit chez Emmanuel, les parents de Bobby
sont là. Des Chinois.
Je marche. Je traverse
le quartier de La Condesa de long en large, en
regardant les maisons où je pourrais
habiter. Ils disent tous que ce n'est pas cher,
mais ce n'est pas si facile de trouver quelque
chose de bien.
Le soir de mon
arrivée, je suis allé à La
Bola, la discothèque d'Emmanuel. En saluant
Fernando, j'ai senti une odeur bizarre,
d'acétone ou quelque chose, je lui ai
demandé sans réfléchir : Mais
qu'est-ce que tu sens ?
Il a bredouillé
quelques mots au sujet des produits chimiques qu'il
utilise pour tirer ses photos, mais derrière
son dos Emmanuel me faisait des grimaces
désespérées... j'ai fini par
comprendre que Fernando venait de sniffer de la
colle. Je ne savais plus quoi dire, il y a eu un
malaise. Fernando était mal dans cet
endroit, dans cet état, avec cette odeur
qu'il portait et qui le désignait au nez de
tous comme un pauvre camé.
J'ai l'impression que
ces garçons qui prennent de la drogue, cette
envie irrépressible qu'ils ont de prendre de
la drogue, c'est comme une envie de sexe. On fait
n'importe quoi à la recherche de sexe, tout
comme ces garçons drogués font
n'importe quoi : térébenthine, colle,
éther, alors que la véritable envie
qui les étreint, à mon sens, c'est
une envie de sexe. C'est sûrement plus
compliqué, mais ce qui est sûr c'est
qu'ils feraient mieux, du moins lui, Fernando, il
ferait mieux d'aller au bordel, dans une backroom
ou quelque chose, il ferait mieux de se salir et
ensuite porter le poids de son vice, c'est pas si
lourd, que de sniffer cette colle à bois qui
lui détruit les méninges, et
n'allège pas le poids du vice, bien au
contraire, mais peut-être qu'en se droguant
ce poids paraît venir de l'extérieur,
de la société par exemple, tandis
qu'avec le sexe, la dépravation
érotique, on ne peut accuser personne, on
est conscient de ce qu'on fait, même avec
deux bières dans le nez.
Fernando est l'amant
d'Emmanuel, mais il ne faut le dire à
personne.
En quittant la
boîte de nuit, vers quatre heures du matin,
Fernando ne sentait presque plus rien.
Sur la terrasse de la
maison d'Emmanuel, dans l'épaisseur d'un
lendemain de cuite, je fais la connaissance
d'Alina, fille du célèbre photographe
René Davignon. Elle est au Mexique pour
faire des études littéraires, c'est
son père qui paye. Elle n'aime pas beaucoup
son père, moi non plus.
Alina est la filleule
de Dali.
On raconte qu'un jour
René Davignon avait ramassé le dessin
gribouillé par Pablo Picasso sur la nappe en
papier du restaurant où ils avaient
dîné, René Davignon faisait
ça chaque fois et il s'était
paraît-il constitué une belle
collection de croquis de fin de repas, mais
celui-là était tellement beau,
tellement fini, qu'il a cru bon, le lendemain, de
l'envoyer au maître en lui demandant de le
signer. Furieux, Picasso a déchiré le
dessin en mille morceaux et le lui a renvoyé
par la poste. C'est ce qu'on raconte.
René Davignon
avait rencontré Picasso dans les
années cinquante, grâce à ses
photos de Gitans, ses premières photos,
très belles, dit-on. Il avait eu
l'idée d'habiller les enfants Gitans dans
les costumes que Picasso avait dessinés pour
le film de Cocteau. Il avait montré ces
photos à Picasso qui les avait
adorées, déclarant sur-le-champ que
René Davignon était un génie,
à l'époque ça suffisait,
Picasso, Cocteau, ils avaient juste à lever
le petit doigt et crac, le type était
célèbre.
Alina est belle. Elle a
une façon très douce de poser des
questions d'une crudité affolante. De fil en
aiguille, happé par son regard, je lui
raconte ma vie.
Elle aime les
garçons, et surtout les garçons qui
vont avec les garçons, elle aime leurs
histoires, leurs façons de se
rencontrer.
Elle avait un amoureux,
un artiste avec lequel elle n'avait pas encore
couché, et qui s'est
révélé, cette nuit même,
impuissant.
- Un
véritable impuissant, dit-elle de ceux qui
ne se rendent même pas compte qu'ils le sont.
Il me caressait, m'embrassait sur la bouche, tout
ça, il ne bandait strictement pas, mais il
continuait, comme si c'était ça, pour
lui, faire l'amour.
Elle a
déjà vécu deux ans avec un
impuissant. Elle commence sérieusement
à se poser des questions sur son attirance
envers les mecs impuissants, elle m'en parle, sur
la terrasse, avec sa voix douce. Et le temps passe.
Le soir arrive. On retourne à La Bola, et
elle me présente Eduardo, qui a dix-neuf
ans, qui est amoureux d'un homme plus
âgé qui le néglige totalement
mais dont il est fou, m'explique-t-elle. Elle
aimerait que je tombe amoureux d'Eduardo. Elle lui
trouve une étrange ressemblance avec cet
acteur français dont elle cherche le nom,
Léaud, c'est ça, Jean-Pierre
Léaud. Ils ont un peu le même nez, en
effet, mais cet Eduardo est beaucoup plus
efféminé.
La plupart des
garçons qui vont à La Bola sont assez
efféminés, les autres on sent qu'ils
se retiennent.
Moi aussi je dois
être un peu efféminé, je ne
m'en rends pas compte, je ne le fais pas
exprès. Ça n'est pas moche les
garçons efféminés.
Alina n'a pas
bougé son fauteuil, et Eduardo est assis sur
le bras de ce fauteuil, puis carrément sur
ses genoux, et moi je dois m'approcher de plus en
plus pour entendre, à cause de la musique.
C'est ainsi qu'on commence à se parler,
Eduardo et moi, devant le visage d'Alina qui
assiste d'on ne peut plus près aux
préliminaires de ce qu'elle espère
être une histoire d'amour entre deux
garçons.
En fait, je suis
beaucoup plus troublé par la manière
dont elle s'y prend que par ce garçon auquel
je ne trouve pas grand
intérêt.
Alina est restée
dormir chez Emmanuel, dans le salon, où elle
a lu mon dernier livre dans la nuit. Le matin,
avant de rentrer à Tlalpan, la maison
où elle vit, au sud de la ville, elle a
laissé un mot sur mon bureau disant qu'elle
avait envie de rentrer chez elle au plus vite pour
se remettre à écrire.
- C'est une fille
pas banale, ai-je dit à Emmanuel.
- Complètement
frappadingue, tu veux dire. Jusqu'à
l'âge de dix-neuf ans elle était
à moitié autiste.
Je ne sais pas depuis
combien de temps Emmanuel connaît Alina, ni
comment ils se sont rencontrés. Je sais
qu'à la mort d'Hédi, Emmanuel a
essayé, comme on dit vulgairement, de virer
sa cuti, de se mettre avec des filles. Ils ne sont
pas restés amants très longtemps,
mais assez pour prendre un appartement ensemble et
tirer des plans sur la comète. Emmanuel
voulait vraiment se marier avec Alina. Ça
n'a pas marché à cause des
garçons.
Nous buvions
tranquillement le café, lorsque Fernando est
allé dans sa chambre d'où il a
ramené un bocal contenant le ftus
humain que son père lui avait offert quand
il était petit.
D'après
Emmanuel, Fernando est bien le genre de type
à sortir le ftus de son bocal pour lui
faire de petits bisous. En tous les cas, Emmanuel
est bien le genre de type à imaginer
ça, et moi je suis le genre de type à
l'écrire, comme si l'écriture me
préservait de tout scrupule.
Les masseurs des Bains
Obregon ont des mines patibulaires, ils se
promènent dans le vieil établissement
humide, nonchalants, une serviette serrée
autour de la taille, et ils passent près des
clients en leur proposant à voix basse un
« petit massage », comme on propose de la
came. Ça coûte trente pesos, et avec
un léger supplément, ils vous
branlent.
Ils ne sont pas beaux,
à part Hugo. Pas gentils non plus, à
part Hugo. Ils massent plutôt bien, à
part Hugo qui fait n'importe quoi, mais avec
douceur.
D'abord vous arrivez,
on vous donne une cabine, vous sortez avec votre
serviette autour de la taille pour vous rendre dans
l'une des trois grandes salles remplies de vapeur,
et pendant ce temps, le petit Mario vous chipe vos
chaussures pour les cirer, même si vous
n'avez rien demandé. A la sortie vous en
êtes de cinq pesos.
Mario ne fait pas de
massages, il reste derrière le comptoir,
à cirer les chaussures des clients. Il doit
avoir quatorze ans, et s'il s'aventure parfois
à l'intérieur du bain de vapeur c'est
pour vous apporter un jus d'orange, nettoyer la
salle à grande eau, ramasser des serviettes
par terre.
C'est comme une famille
dont Mario serait le petit dernier. Les autres
semblent avoir été
élevés ici, parmi la clientèle
masculine, à masser, à branler,
à passer les deux tiers de leur temps
à attendre, d'un banc de céramique
à l'autre, la serviette autour de la taille,
essayant d'attraper le regard d'un client pour lui
proposer un massage.
Je me demande depuis
combien de temps il travaille là, et combien
de temps ça va durer. Quelle drôle de
jeunesse que de cirer les chaussures des
pédés, ouvrir la porte de leur cabine
en leur tendant une serviette, et plus tard, quand
il aura l'âge, les masser, et satisfaire
à sec ce qu'ils n'ont pas trouvé dans
la vapeur, au milieu de l'orgie
ordinaire.
Il doit avoir une
vision bien particulière de l'espèce
humaine, de la gent masculine. Je me demande quels
sont ses goûts, ses penchants sexuels, est-ce
qu'il aura encore des penchants après dix
ans passés aux Bains Obregon ?
C'est dans une de ces
grandes salles aux carrelages usés, aux
fenêtres et aux portes bancales, dans le
vacarme du vieux radiateur à moitié
déglingué, l'après-midi, entre
deux jets de vapeur, c'est dans cette
lumière un peu diffuse que j'ai fait la
connaissance d'Ernesto.
Son souffle avait je ne
sais quoi de charmant qui m'a instantanément
fait penser à Sergio.
J'avais vingt-cinq ans,
je n'avais jamais rencontré un garçon
aussi beau. Il était mannequin, il passait
à la télé dix fois par jour
pour les rasoirs Gillette, et aujourd'hui il a
disparu, je pense qu'il est mort du sida, je dis
ça à cause de la dernière
lettre que j'ai reçue où il me
parlait d'amour, enfin, et d'amitié, depuis
l'autre bout du monde, son Brésil natal,
mais sans la moindre adresse pour lui
répondre, comme une bouteille à la
mer.
Il avait
été amené en France par un
type qui l'avait installé dans son
appartement du boulevard Raspail, inscrit dans
cette agence de mannequins, et s'en était
très vite désintéressé.
Sergio vivait là, malheureux.
Je me souviens de notre
première étreinte, au fond d'un
bordel, ce n'était pas un baiser,
c'était son pull, très chic, doux,
dans lequel se mélangeaient les parfums de
marques, sa peau, sa peur d'être là,
et son souffle, avec je ne sais quoi de charmant
qui venait des profondeurs de son corps que
j'adorais, de son cur que je voulais
conquérir, mais en vain.
Je me suis mis à
écrire une pièce de
théâtre pour lui, Nevermore,
inspirée du tableau de Gauguin. J'attendais
des après-midi entières dans le
café en face de son appartement, je le
guettais, il ne sortait jamais, je
téléphonais, il avait fini par me
faire monter chez lui, en l'absence de l'autre, il
m'avait montré sa chambre, avec son lit qui
avait des montants en fer et des grosses boules de
cuivre à chaque coin, et il m'avait
expliqué comment, certains soirs de folie,
il s'enfilait ces boules de cuivre dans le cul,
pour jouir.
Il m'avait
raconté l'histoire de ses frères qui
avaient des grosses bites et pas lui, à la
campagne, dans la pampa brésilienne, des
parents riches, des frères plus
âgés que lui qui l'emmenaient dans
l'étable pour baiser les vaches ; un jour,
le grand frère, celui qui avait la plus
grosse, il s'est mis à enculer la vache, la
vache lui a chié dessus. Pour me dire qu'il
n'était pas complexé avec sa petite
bite, mais il l'était quand
même.
Il a quitté
l'appartement de ce type, boulevard Raspail, pour
s'installer chez une Sud-Américaine, avenue
Parmentier. Il n'était pas vraiment chez
lui, mais il était seul. J'allais le voir.
Je retrouvais dans cet appartement, un peu à
l'abandon, l'atmosphère que j'avais connue
dans les années soixante-dix auprès
des Sud-Américains en exil à Paris,
une précarité indolente qui
représentait à mes yeux la
poésie pure.
Quand j'arrivais, il
était déjà en train de se
préparer à sortir parce qu'on venait
de l'appeler pour un casting. Il mettait un temps
fou à s'habiller, se changer, il avait une
quantité de fringues qui
m'éblouissait. Puis c'était les
pommades, les soins du visage. Il était
souvent malade, bourré d'antibiotiques
contre la grippe, les otites, et inquiet pour les
conséquences sur sa bonne mine. C'est en sa
présence, à son contact, en le voyant
vivre, en restant là à le regarder
s'habiller, téléphoner à son
agence, se regarder dans la glace, me demander si
ça allait, si ça se voyait le petit
bouton au coin du nez, et est-ce qu'il était
assez musclé d'en haut... c'est là
que j'ai compris certaines choses sur la
beauté, en contemplant la souffrance de ce
garçon qui était le plus beau qu'on
ait jamais vu nulle part, avec les dents les plus
blanches du monde, une peau et des formes qui lui
venaient du ciel, j'ai compris qu'il y avait
très peu de moments dans sa vie où il
se sentait beau, et lorsqu'il lui arrivait par
hasard d'être heureux, bien dans sa peau
comme on disait à l'époque,
très vite, la conscience de sa beauté
dévorait ce bonheur, elle s'abattait sur lui
comme un monstre pour l'étouffer. Il
fonçait alors devant le miroir, au bord de
s'évanouir, et il criait : Je suis beau,
Christophe !
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