Premiers chapitres
Placido Domingo
Et Helena Matheopoulos
Mes rôles d'opéra
Traduit de l'anglais par Florianne Vidal
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Placido Domingo et Helena Matheopoulos. On ne présente plus le premier. Quant à la seconde, elle est notamment l'auteur de Maestro Encounters with Conductors of Today. Elle a collaboré comme journaliste pendant dix ans à Evening News, The Times, Sunday Times, Opera Now ou Gramophone. De 1991 à 1996, elle a été consultante artistique à l'Athens Megaron. Elle est actuellement directrice des Vocal Projects de l'Orchestre Philarmonique de Londres.

  

RôLE-TITRE
 

Wagner, Parsifal


 
epuis le milieu des années 80, Domingo se sentait prêt à aborder ce rôle si particulier. S'il ne l'a pas tenté plus tôt c'est uniquement parce qu'il redoutait de mettre en danger ses rôles lyriques italiens. Six ans après, il a senti que le temps était venu. Son premier Parsifal fut donné au Metropolitan Opera, en mars 1991 et au mois de septembre suivant, il le chanta également à Vienne avant d'ouvrir avec lui la saison 1991-92 à la Scala, devant les acclamations du public et de la critique. A l'été 1993, il eut la satisfaction -
 d'autant plus grande qu'il n'est pas un chanteur wagnérien -
de réitérer son triomphe au Festival de Bayreuth, où il revint deux ans plus tard. Ses tout derniers Parsifal furent donnés en concert à Rome, Londres et Salzbourg en 1998. Il a donc chanté ce rôle trente-cinq fois en tout.
Voir Domingo jouer Parsifal est une expérience si forte et si prenante qu'on a l'impression d'être privilégié. Assister à un événement si intense du point de vue spirituel est une véritable bénédiction. Je ne souhaite pas ajouter grand-chose à sa propre analyse du rôle. Elle révèle énormément de choses non seulement sur Parsifal, mais aussi sur Domingo, l'artiste et l'homme, et nous permet de percevoir la force intérieure qui le meut -
 le centre d'où il tire sa puissance, son inspiration artistique et cette profonde humanité qui illumine chacun des personnages auxquels il donne vie. Dans sa vie privée, cette force ne cesse d'étonner les gens qui le côtoient.
 
 
 
« Parsifal est une œuvre unique. Son lien avec le Saint-Graal installe une atmosphère très particulière dans cet opéra. Certains soutiennent qu'il ne s'agit pas d'une œuvre sacrée. Je ne suis pas d'accord avec eux. C'est bien une œuvre sacrée. Son contenu profondément religieux, mystique, est très étroitement lié au christianisme. On y parle du Saint-Graal, de l'Eucharistie, de l'essence même de notre religion. Bien sûr, on pourrait s'ingénier à analyser sa signification cachée. Certaines personnes s'en chargent. Mais je crains qu'à trop intellectualiser, on risque de passer à côté de son message premier.
« En tant que personnage, Parsifal est exceptionnel -
 un être illuminé comme le sont Lohengrin et Jean le Baptiste dans Hérodiade -
dont la dimension mystique est très difficile à transposer sur une scène. Toutefois, il existe quelque chose dans la dimension surnaturelle de ces personnages qui les rapproche de mes intérêts profonds. Je retrouve un peu de moi en eux. Car il est vrai que vous pouvez avoir les pieds sur terre, vivre dans une relative mondanité, tout en gardant en vous une certaine innocence enfantine -
 qualité qui fait partie intégrante de ces héros.
« Quand nous le rencontrons pour la première fois, Parsifal est un être totalement innocent : un jeune sauvage qui a toujours vécu dans les bois et ne connaît rien hormis la chasse qui lui permet de se nourrir. Et, tout au long de l'opéra, nous assistons au processus d'apprentissage -
qui s'effectue par l'amour et surtout par la compassion, la douleur et la tristesse -
qui le fait passer de l'état de néophyte à celui d'initié. Peu à peu, Parsifal parvient à la connaissance universelle. Déjà, au premier acte, quand il est plongé dans l'ignorance, le cœur de cet insensé, ce " reiner Tor ", s'émeut des malheurs d'autrui. Il compatit d'abord aux souffrances d'un cygne qu'il a tué par sottise -
et ressent de la honte quand on lui fait remarquer qu'il a mal agi. Puis il se morfond devant la douleur d'Amfortas. Dans son innocence, il perçoit l'effroyable égoïsme de ces chevaliers du Graal qui laissent Amfortas vivre les affres du martyre, et de Titurel dont l'intolérance pousse son fils à connaître la douleur et l'angoisse causées par le spectacle du Graal. Parsifal ne comprend pas ce qu'il voit, mais son cœur se serre. Il souffre pour Amfortas ; son âme s'ouvre à la conscience : c'est le premier pas vers l'éveil spirituel.
« A l'acte II, dans le jardin de Klingsor, nous voyons Parsifal découvrir la beauté du monde et la joie de vivre, en compagnie des splendides créatures que le magicien met à sa disposition. C'est le moment le plus ensorceleur de sa vie. Au beau milieu de cette scène, il entend Kundry l'appeler pour la première fois par son nom, puis il apprend d'elle que son père est mort et que sa mère, se voyant abandonnée par son fils, l'a suivi dans la tombe. Dans cette scène, nous voyons Parsifal grandir et faire pour la première fois l'expérience de la douleur. Puis vient le baiser de Kundry, point nodal de l'acte. Jusqu'alors, Parsifal n'est qu'à demi conscient, à demi éveillé. Mais, avec le baiser, tout s'éclaire pour lui. C'est l'ultime épreuve, celle qui fait de lui un homme. A présent, il perçoit la souffrance d'Amfortas. Il comprend exactement ce qui lui est arrivé. Et cette nouvelle maturité doit se refléter dans votre voix. Dès lors, vous chantez avec une couleur vocale totalement différente. Cela doit commencer après le baiser, au moment où vous chantez " Amfortas, die Wunde ". Ensuite, vient le passage où Parsifal narre ce qu'il a vu dans le temple -
 l'un des plus sublimes moments du répertoire. Il est difficile sur le plan vocal mais le texte est vraiment gigantesque. Très peu de scènes du répertoire soutiennent la comparaison avec ce monumental duo entre Parsifal et Kundry, hormis peut-être le duo d'amour entre Tristan et Iseut, celui qui rassemble Siegmund et Sieglinde au premier acte de La Walkyrie, et le duo Amelia-Riccardo dans Un Bal masqué, qui se rapprochent, sans pourtant l'égaler, du génie à l'œuvre dans ce passage de Parsifal -
l'une des scènes les plus dramatiques du répertoire d'opéra. Parsifal reçoit la révélation de la nature de son devoir et de l'importance de sa mission : il doit libérer Amfortas en le guérissant avec l'arme qui le blessa -
 la sainte lance -
et restaurer la bénédiction du Graal sur les chevaliers.
« D'un côté, nous avons l'accession progressive de Parsifal à la connaissance et, de l'autre, le désespoir de Kundry : d'abord son conflit avec Klingsor qui la contraint à séduire Parsifal et, finalement, son échec. Car, durant leur rencontre, Kundry tombe réellement amoureuse de Parsifal. On ne sait pas si elle éprouve un amour véritable ou si elle comprend de manière intuitive qu'il possède la clé de son salut. La conversation porte sur la rédemption et Kundry, rejetée, le supplie de partager avec elle une heure d'amour. Parsifal répond que cette heure leur vaudrait à tous deux une éternelle damnation et qu'ils entraîneraient dans leur chute les chevaliers qui, eux aussi, sont en quête du salut. Kundry ordonne alors à Klingsor de transpercer parsifal avec la Sainte Lance, celle qui blessa Amfortas. Mais Parsifal triomphe : le triomphe d'une volonté supérieure, d'une foi plus forte et d'un plus grand sens du devoir. Il détruit le château de Klingsor et, non sans tristesse, se sépare de Kundry. En effet, j'ai le sentiment que Parsifal aussi, d'une certaine façon, est tombé amoureux de Kundry. Elle lui a révélé tant de choses, éveillé en lui tant de conscience. Mais il sait que cet amour est impossible ; il doit entreprendre la mission qui vient de lui être confiée. Avant de disparaître, il se retourne et dit : " Tu sais où tu pourras me retrouver si tu souhaites la rédemption. "
« Puis c'est le grand prélude à l'acte III, un morceau d'une grande complexité musicale que l'orchestre doit jouer avec la plus extrême précision -
 toutes les couleurs instrumentales, tous les intervalles sont là pour nous préparer à la scène la plus sublime de tout l'opéra : celle du Vendredi saint, qui débute avec deux grandes surprises. D'abord, la transformation de Kundry. La séductrice de l'acte précédent, devenue pénitente, erre sur la scène en répétant " dienen, dienen " (servir, servir). La deuxième surprise nous est offerte par Gurnemanz qui tarde à reconnaître Parsifal, ce qui montre combien ce dernier a changé durant ces quelques années. Et, après que Parsifal eut narré ses voyages, tout ce temps qu'il a passé à errer avant de regagner le château, muni de la sainte lance, Gurnemanz répond d'une manière que je trouve révélatrice. Alors qu'à la fin du premier acte, il parle de parsifal comme d'un " verrücktes Knabe " (un jeune fou), il s'adresse maintenant à lui en l'appelant " O Herr ". A ce moment-là, je ressens la même chose que Parsifal : un grand triomphe personnel. Je me souviens de la façon dont on le traitait auparavant -
 on le méprisait, on l'appelait " Tor ", on disait qu'il ne méritait que la compagnie des oies !
« Gurnemanz raconte alors à Parsifal la série des malheurs qui se sont abattus sur Amfortas et les chevaliers depuis qu'il les a quittés et que Titurel est mort, ils ne peuvent plus partager la Sainte Communion, la bénédiction du Graal. En entendant cela, Parsifal regrette amèrement de n'être pas revenu plus tôt. Puis nous assistons à une purification rituelle, le lavement des pieds et l'onction de Parsifal qui devient le Gardien du Graal. Ensuite, c'est le baptême de Kundry. Tout ce qui constitue cette scène -
l'orchestration, la mélodie, les paroles -
est si beau que j'en suis presque ému jusqu'aux larmes. Le génie de Wagner a atteint de tels sommets dans cette œuvre qu'on se surprend à songer : Dieu, s'il avait vécu plus longtemps, qu'aurait-il pu faire de plus ? Tout ce qu'il avait de meilleur en lui, il l'a donné dans cet opéra.
« Quant au final de l'acte, où Parsifal rapporte la Lance aux chevaliers, guérit Amfortas et dévoile le Graal qui, de nouveau, répand ses bienfaits sur les chevaliers, c'est un moment tellement mystique que je ne trouve aucun mot assez fort pour le décrire. J'ai l'impression que Dieu est sur le point de descendre sur scène, pour nous bénir et élever nos âmes vers une sorte de Résurrection. Je sens le doigt de Dieu nous toucher l'espace d'un instant. Au moment où Parsifal accorde cette bénédiction, je me surprends à espérer qu'elle se répande sur le public, sur le monde entier, et lui apporte la paix. C'est une expérience profondément émouvante.
« Du point de vue technique, Parsifal nous réserve les mêmes difficultés que tous les autres personnages jeunes. On doit chanter ce rôle avec une voix juvénile, du moins au début. Et pourtant les jeunes chanteurs sont incapables de l'interpréter. Sur le plan vocal, il n'est guère compliqué. Vous n'avez pas grand-chose à chanter. A deux reprises, votre voix doit jaillir avec la plus grande fraîcheur, et donc être bien reposée. Ces deux passages sont tellement exposés que vous pouvez aisément vous faire prendre. Le premier moment délicat arrive juste après le baiser de Kundry, lorsque Parsifal chante " Amfortas die Wunde " et surtout, quelques phrases plus loin, " O Klage, O Klage, furchtbare Klage ", passage très ouvert et exposé. Le deuxième s'étend sur deux ou trois pages, dans le duo entre Parsifal et Kundry qui commence par " Auf Ewigkeit wärst du verdämmt ", etc. Mais la principale difficulté chez Parsifal consiste dans le fait que vous devez utiliser deux voix : l'une pour le jeune " fou " et l'autre pour le Parsifal mûr. Puis, au troisième acte, dans la scène du Vendredi saint, il vous faut alléger votre voix pour la rendre lumineuse et trouver le bon ton pour faire passer cet enchantement.
« Mais Parsifal, bien qu'il ne soit pas très ardu du point de vue vocal, demeure difficile sur le plan musical, surtout en raison de l'immense concentration qu'il requiert. Même quand vous ne chantez pas, vous restez sur scène pendant de longues périodes. Durant ces phases de silence, votre concentration doit être totale, pour qu'il se dégage de vous cette dimension mystique propre au personnage. Au premier acte, par exemple, les passages où Parsifal se tient dans le temple sans rien dire sont essentiels au rendu de la narration. Le héros enregistre et assimile tant de connaissances que vous ne pouvez vous contenter de rester planté là, sans que rien se dégage de vous ! J'ai entendu dire que certains ténors profitaient de l'obscurité qui règne souvent dans cette scène pour s'esquiver un moment en coulisses. Je ne peux tout bonnement pas comprendre comment on peut faire une chose pareille. En effet, il vous faut vivre, ressentir et réagir silencieusement à tout ce que vous voyez et entendez. Il s'agit d'un moment crucial, celui où le cœur de Parsifal s'ouvre pour la première fois.
« Je dois dire que participer à cette œuvre -
 l'une des plus grandes, sinon la plus grande jamais écrite -
est un absolu privilège. Elle vous conduit si près de Dieu, de notre foi et de nos croyances... Je suis profondément heureux de savoir qu'il me reste encore de nombreux Parsifal à chanter pendant la saison 2000-2001, la saison que j'ai nommée " la saison Parsifal " car je vais le chanter à Washington en novembre 2000, puis à Paris en février 2001, Madrid en mars et New York en mars/avril ! »



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